« Lorenzaccio », Scène 1   

Scène 1

Au palais du Duc.Entrent Valori, sire Maurice et Guicciardini.Une foule de courtisans circulent dans la salle et dans les environs.

SIRE MAURICE — Giomo n’est pas revenu encore de son message ; cela devient de plus en plus inquiétant.

GUICCIARDINI — Le voilà qui entre dans la salle. (Entre Giomo.)

SIRE MAURICE — Eh bien ! qu’as-tu appris ?

GIOMO — Rien du tout. (Il sort.)

GUICCIARDINI — Il ne veut pas répondre; le cardinal Cibo est enfermé dans le cabinet du duc ; c’est à lui seul que les nouvelles arrivent. (Entre un autre messager.) Eh bien ! le duc est-il retrouvé ? sait-on ce qu’il est devenu ?

LE MESSAGER — Je ne sais pas. (Il entre dans le cabinet.)

VALORI — Quoi événement épouvantable, messieurs, que cette disparition ! point de nouvelles du duc ! Ne disiez-vous pas, sire Maurice, que vous l’avez vu hier au soir ? Il ne paraissait pas malade ? (Rentre Gioma.)

GIOMO, à sire Maurice — Je puis vous le dire à l’oreille, le duc est assassiné.

SIRE MAURICE — Assassiné ! par qui ? où l’avez-vous trouvé?

GIOMO — Où vous nous aviez dit : - dans la chambre de Lorenzo.

SIRE MAURICE — Ah ! sang du diable ! Le cardinal le sait-il ?

GIOMO — Oui, Excellence.

SIRE MAURICE — Que décide-t-il ? qu’y a-t-il à faire ? Déjà le peuple se porte en foule vers le palais; toute cette hideuse affaire a transpiré; nous sommes morts si elle se confirme ; on nous massacrera. (Des valets portant des tonneaux pleins de vin et de comestibles passent dans le fond.)

GUICCIARDINI — Que signifie cela ? va-t-on faire des distributions au peuple ? (Entre un seigneur de la cour.)

LE SEIGNEUR — Le duc est-il visible, messieurs ? voilà un cousin à moi, nouvellement arrivé d’Allemagne, que je désire présenter à son Altesse ; soyez assez bons pour le voir d’un œil favorable.

GUICCIARDINI — Répondez-lui, seigneur Valori, je ne sais que lui dire.

VALORI — La salle se remplit à tout instant de ces complimenteurs du matin. Ils attendent tranquillement qu’on les admette.

SIRE MAURICE, à Gioma — On l’a enterré là ?

GIOMO — Ma foi, oui, dans la sacristie. Que voulez-vous ? si le peuple apprenait cette mort-là, elle pourrait en causer bien d’autres. Lorsqu’il en sera temps, on lui fera des obsèques publiques. En attendant, nous l’avons emporté dans un tapis.

VALORI — Qu’allons-nous devenir ?

PLUSIEURS SEIGNEURS s’approchent — Nous sera-t-il bientôt permis de présenter nos devoirs à son Altesse ? qu’en pensez-vous, messieurs?

Entre LE CARDINAL CIBO — Oui, messieurs, vous pourrez entrer dans une heure ou deux ; le duc a passé la nuit à une mascarade, et il repose dans ce moment. (Des valets suspendent des dominos aux croisées.)

LES COURTISANS — Retirons-nous ; le duc est encore couché. il a passé la nuit au bal. (Les courtisans se retirent. Entrent les Huit.)

NICOLINI — Eh bien ! cardinal, qu’y a-t-il de décidé ?

LE CARDINAL — Primo alvuso non deficit alter

(il sort)

NICOLINI — Voilà qui est admirable ; mais qu’y a-t-il de fait? Le duc est mort ; il faut en élire un autre, et cela le plus vite possible. si nous n’avons pas un duc ce soir ou demain, c’en est fait de nous. Le peuple est en ce moment comme l’eau qui va bouillir.

VETTORI — Je propose Octavien de Médicis.

CAPPONI — Pourquoi ? Il n’est pas le premier par les droits du sang.

ACCIAIUOLI — Si nous prenions le cardinal ?

SIRE MAURICE — Plaisantez-vous ?

RUCCELLAI — Pourquoi, en effet, ne prendriez-vous pas le cardinal, vous qui le laissez, au mépris de toutes les lois, se déclarer seul juge en cette affaire ?

VETTORI — C’est un homme capable de la bien diriger.

RUCCELLAI — Qu’il se fasse donner l’ordre du pape.

VETTORI — C’est ce qu’il à fait le pape à envoyé l’autorisation par un courrier que le cardinal a fait partir dans la nuit.

RUCCELLAI — Vous voulez dire par un oiseau, sans doute, car un courrier commence par prendre le temps d’aller, avant d’avoir celui de revenir. Nous traite-t-on comme des enfants ?

CANIGIANI — S’approchant. Messieurs, si vous m’en croyez, voilà ce que nous ferons! nous élirons duc de Florence mon fils naturel julien.

RUCCELLAI — Bravo ! un enfant de cinq ans ! n’a-t-il pas cinq ans, Canigiani ?

GUICCIARDINI — bas. Ne voyez-vous pas le personnage ? c’est le cardinal qui lui met dans la tête cette sotte proposition; Cibo serait régent, et l’enfant mangerait des gâteaux.

RUCCELLAI — Cela est honteux ; je sors de cette salle, si on y tient de pareils discours.

Entre CORSI — Messieurs, le cardinal vient d’écrire à Côme de Médicis.

LES HUIT — Sans nous consulter ?

CORSI — Le Cardinal a écrit pareillement à Pise, à Arezzo, et à Pistoie, aux commandants militaires. Jacques de Médicis sera demain ici avec le plus de monde possible ; Alexandre vitelli est déjà dans la forteresse, avec la garnison entière. Quant à Lorenzo, il est parti trois courriers pour le joindre.

RUCCELLAI — Qu’il se fasse duc tout de suite, votre cardinal ; cela sera plus tôt fait.

CORSI — Il m’est Ordonné de vous prier de mettre aux voix l’élection de Côme de Médicis, sous le titre provisoire de gouverneur de la république florentine.

GIOMO — à des valets qui traversent la salle. Répandez du sable autour de la porte, et n’épargnez pas le vin plus que le reste.

RUCCELLAI — Pauvre peuple ! quel badaud on fait de toit

SIRE MAURICE — Allons, messieurs, aux voix voici vos billets.

VETTORI — Côme est en effet le premier en droit après Alexandre ; c’est son plus proche parent.

ACCIAIUOLI — Quel homme est-ce ? je le connais fort peu.

CORSI — C’est le meilleur prince au monde.

GUICCIARDINI — Hé, hé, pas tout à fait cela. Si vous disiez le plus diffus et le plus poli des princes, ce serait plus vrai.

SIRE MAURICE — Vos voix, seigneurs.

RUCCELLAI — Je m’oppose à ce vote, formellement, et au nom de tous les citoyens.

VETTORI — Pourquoi ?

RUCCELLAI — Il ne faut plus à la république ni princes, ni ducs, ni seigneurs; voici mon vote. (il montre son billet blanc.)

VETTORI — Votre voix n’est qu’une voix. Nous nous passerons de vous.

RUCCELLAI — Adieu donc ; je m’en lave les mains.

GUICCIARDINI — Courant après lui. Eh ! mon Dieu, Palla, vous êtes trop violent.

RUCCELLAI — Laissez-moi ; j’ai soixante-deux ans passés ; ainsi vous ne pouvez pas me faire grand mal désormais. (il sort.)

NICOLINI — Vos voix, messieurs. (Il déplie les billets jetés dans un bonnet.) Il y a unanimité. Le courrier est-il parti pour Trebbio ?

CORSI — Oui, Excellence. Côme sera ici dans la matinée de demain, à moins qu’il ne refuse.

VETTORI — Pourquoi refuserait-il ?

NICOLINI — Ah! mon Dieu, s’il allait refuser, qu deviendrions-nous ? quinze lieues à faire d’ici à Trebbio, pour trouver Côme, et autant pour revenir, ce serait une journée de perdue. Nous aurions dû choisir quelqu’un qui fût plus près de nous.

VETTORI — Que voulez-vous ? notre vote est fait, et il est probable qu’il acceptera. Tout cela est étourdissant. (ils sortent.)