« Lorenzaccio », Scène 6   

Scène 6

Une vallée ; un couvent dans le fond.Entrent Philippe strozzi et deux moines ; des novices portent le cercueil de Louise; ils le posent dans un tombeau.

PHILIPPE — Avant de la mettre dans son dernier lit, laissez-moi l’embrasser. Lorsqu’elle était couchée, c’est ainsi que je me penchais sur elle pour lui donner le baiser du soir. ses yeux mélancoliques étaient ainsi fermés à demi ; mais ils se rouvraient au premier rayon du soleil, comme deux fleurs d’azur ; elle se levait doucement le sourire sur les lèvres, et elle venait rendre à son vieux père son baiser de la veille. sa figure céleste rendait délicieux un moment bien triste, le réveil d’un homme fatigué de la vie. Un jour de plus, pensais-je en voyant l’aurore, un sillon de plus dans mon champ ! Mais alors j’apercevais ma fille, la vie m’apparaissait sous la forme de sa beauté, et la clarté du jour était la bienvenue. (On ferme le tombeau.)

PIERRE STROZZI — derrière la scène. Par ici, venez par ici.

PHILIPPE — Tu ne te lèveras plus de ta couche; tu ne poseras pas tes pieds nus sur ce gazon pour revenir trouver ton père. ô ma Louise ! il n’y a que Dieu qui ait su qui tu étais, et moi, moi, moi !

PIERRE, entrant — Ils sont cent à Sestino, qui arrivent du Piémont. venez, Philippe, le temps des larmes est passé.

PHILIPPE — Enfant, sais-tu ce que c’est que le temps des larmes ?

PIERRE — Les bannis se sont rassemblés à Sestino ; il est temps de penser à la vengeance ; marchons franchement sur Florence avec notre petite armée. si nous pouvons arriver à propos pendant a nuit, et surprendre les postes de la citadelle, tout est dit. Par le Ciel, j’élèverai à ma sœur un autre mausolée que celui-là.

PHILIPPE — Non pas moi ; allez sans moi, mes amis.

PIERRE — Nous ne pouvons nous passer de vous; sachez-le, les confédérés comptent sur votre nom ; François Ier lui-même attend de vous un mouvement en faveur de la liberté. Il vous écrit, comme aux chefs des républicains florentins ; voilà sa lettre.

PHILIPPE ouvre la lettre — Dis à celui qui t’a apporté cette lettre qu’il réponde ceci au roi de France : Le jour où Philippe portera les armes contre son pays, il sera devenu fou.

PIERRE — Quelle est cette nouvelle sentence ?

PHILIPPE — Celle qui me Convient.

PIERRE — Ainsi vous perdez la cause des bannis, pour le plaisir de faire une phrase? Prenez garde, mon père, il ne s’agit pas là d’un passage de Pline ; réfléchissez avant de dire non.

PHILIPPE — Il y a soixante ans que je sais ce que je devais répondre à la lettre du roi de France.

PIERRE — Cela passe toute idée ! vous me forceriez à vous dire de certaines choses. venez avec nous, mon père, je vous en supplie. Lorsque j’allais chez les Pazzi, ne m’avez-vous pas dit : Emmène-moi ? Cela était-il différent alors?

PHILIPPE — Très différent. Un père offensé qui sort de sa maison l’épée à la main, avec ses amis, jour aller réclamer justice, est très différent d’un rebelle qui porte les armes contre son pays, en rase campagne et au mépris des lois.

PIERRE — Il s’agissait bien de réclamer justice ! il s’agissait d’assommer Alexandre! Qu’est-ce qu’il y a de changé aujourd’hui? vous n’aimez pas votre pays, ou sans cela vous profiteriez d’une occasion comme celle-ci.

PHILIPPE — Une occasion, mon Dieu, cela, une occasion ! (Il frappe le tombeau.)

PIERRE — Laissez-vous fléchir.

PHILIPPE — Je n’ai pas une douleur ambitieuse ; laisse-moi seul, j’en ai assez dit.

PIERRE — Vieillard obstiné! inexorable faiseur de sentences! vous serez cause de notre perte.

PHILIPPE — Tais-toi, insolent! sors d’ici.

PIERRE — Je ne puis dire ce qui se passe en moi. Allez où il vous plaira, nous agirons sans vous cette fois. Eh ! mort de Dieu, il ne sera pas dit que tout soit perdu faute d’un traducteur de latin. (il Sort.)

PHILIPPE — Ton jour est venu, Philippe ! tout cela signifie que ton jour est venu. (Il sort.)