« Le fantôme de l'opéra », Chapitre 4 - Révélations étonnantes de Mme Giry, relatives à ses relations personnelles avec le fantôme de l’Opéra   

Chapitre 4 - Révélations étonnantes de Mme Giry, relatives à ses relations personnelles avec le fantôme de l’Opéra

Avant de suivre M. le commissaire de police Mifroid chez MM. les directeurs, le lecteur me permettra de l’entretenir de certains événements extraordinaires qui venaient de se dérouler dans ce bureau où le secrétaire Rémy et l’administrateur Mercier avaient en vain tenté de pénétrer, et où MM. Richard et Moncharmin s’étaient si hermétiquement enfermés dans un dessein que le lecteur ignore encore, mais qu’il est de mon devoir historique, – je veux dire de mon devoir d’historien, – de ne point lui celer plus longtemps.

J’ai eu l’occasion de dire combien l’humeur de MM. les directeurs s’était désagréablement modifiée depuis quelque temps, et j’ai fait entendre que cette transformation n’avait pas dû avoir pour unique cause la chute du lustre dans les conditions que l’on sait.

Apprenons donc au lecteur, – malgré tout le désir qu’auraient MM. les directeurs qu’un tel événement restât à jamais caché – que le Fantôme était arrivé à toucher tranquillement ses premiers vingt mille francs ! Ah ! il y avait eu des pleurs et des grincements de dents ! La chose cependant, s’était faite le plus simplement du monde :

Un matin MM. les directeurs avaient trouvé une enveloppe toute préparée sur leur bureau. Cette enveloppe portait comme suscription : À Monsieur F. de l’O. (personnelle) et était accompagnée d’un petit mot de F. de l’O. lui-même : « Le moment d’exécuter les clauses du cahier des charges est venu : vous glisserez vingt billets de mille francs dans cette enveloppe que vous cachetterez de votre propre cachet et vous la remettrez à Mme Giry qui fera le nécessaire. »

MM. les directeurs ne se le firent pas dire deux fois  sans perdre de temps à se demander encore comment ces missions diaboliques pouvaient parvenir dans un cabinet qu’ils prenaient grand soin de fermer à clef, ils trouvaient l’occasion bonne de mettre la main sur le mystérieux maître chanteur. Et après avoir tout raconté sous le sceau du plus grand secret à Gabriel et à Mercier ils mirent les vingt mille francs dans l’enveloppe et confièrent celle-ci sans demander d’explications à Mme Giry, réintégrée dans ses fonctions. L’ouvreuse ne marqua aucun étonnement. Je n’ai point besoin de dire si elle fut surveillée ! Du reste, elle se rendit immédiatement dans la loge du fantôme et déposa la précieuse enveloppe sur la tablette de l’appui-main. Les deux directeurs, ainsi que Gabriel et Mercier étaient cachés de telle sorte que cette enveloppe ne fût point par eux perdue de vue une seconde pendant tout le cours de la représentation et même après, car, comme l’enveloppe n’avait pas bougé, ceux qui la surveillaient ne bougèrent pas davantage et le théâtre se vida et Mme Giry s’en alla cependant que MM. les directeurs, Gabriel et Mercier étaient toujours là. Enfin ils se lassèrent et l’on ouvrit l’enveloppe après avoir constaté que les cachets n’en avaient point été rompus.

À première vue, Richard et Moncharmin jugèrent que les billets étaient toujours là, mais à la seconde vue ils s’aperçurent que ce n’étaient plus les mêmes. Les vingt vrais billets étaient partis et avaient été remplacés par vingt billets de la « Sainte Farce » ! Ce fut de la rage et puis aussi de l’effroi !

« C’est plus fort que chez Robert Houdin ! s’écria Gabriel.

– Oui, répliqua Richard, et ça coûte plus cher ! »

Moncharmin voulait qu’on courût chercher le commissaire  Richard s’y opposa. Il avait sans doute son plan, il dit : « Ne soyons pas ridicules ! tout Paris rirait. F. de l’O. a gagné la première manche, nous remporterons la seconde. » Il pensait avidement à la mensualité suivante.

Tout de même ils avaient été si parfaitement joués, qu’ils ne purent, pendant les semaines qui suivirent, surmonter un certain accablement. Et c’était, ma foi, bien compréhensible. Si le commissaire ne fut point appelé dès lors, c’est qu’il ne faut pas oublier que MM. les directeurs gardaient tout au fond d’eux-mêmes, la pensée qu’une aussi bizarre aventure pouvait n’être qu’une haïssable plaisanterie montée, sans doute, par leurs prédécesseurs et dont il convenait de ne rien divulguer avant d’en connaître « le fin mot ». Cette pensée, d’autre part, se troublait par instants chez Moncharmin d’un soupçon qui lui venait relativement à Richard lui-même, lequel avait quelquefois des imaginations burlesques. Et c’est ainsi que, prêts à toutes les éventualités, ils attendirent les événements en surveillant et en faisant surveiller la mère Giry à laquelle Richard voulut qu’on ne parlât de rien. « Si elle est complice, disait-il, il y a beau temps que les billets sont loin. Mais, pour moi, ce n’est qu’une imbécile !

– Il y a beaucoup d’imbéciles dans cette affaire ! avait répliqué Moncharmin songeur.

– Est-ce qu’on pouvait se douter ?… gémit Richard, mais n’aie pas peur… la prochaine fois toutes mes précautions seront prises… »

Et c’est ainsi que la prochaine fois était arrivée… cela tombait le jour même qui devait voir la disparition de Christine Daaé.

Le matin, une missive du Fantôme qui leur rappelait l’échéance. « Faites comme la dernière fois, enseignait aimablement F. de l’O. Ça s’est très bien passé. Remettez l’enveloppe, dans laquelle vous aurez glissé les vingt mille francs, à cette excellente Mme Giry. »

Et la note était accompagnée de l’enveloppe coutumière. Il n’y avait plus qu’à la remplir.

Cette opération devait être accomplie le soir même, une demi-heure avant le spectacle. C’est donc une demi-heure environ avant que le rideau se lève sur cette trop fameuse représentation de Faust que nous pénétrons dans l’antre directorial.

Richard montre l’enveloppe à Moncharmin, puis il compte devant lui les vingt mille francs et les glisse dans l’enveloppe, mais sans fermer celle-ci.

« Et maintenant, dit-il, appelle-moi la mère Giry. »

On alla chercher la vieille. Elle entra en faisant une belle révérence. La dame avait toujours sa robe de taffetas noir dont la teinte tournait à la rouille et au lilas, et son chapeau aux plumes couleur de suie. Elle semblait de belle humeur. Elle dit tout de suite :

« Bonsoir, messieurs ! C’est sans doute encore pour l’enveloppe ?

– Oui, madame Giry, dit Richard avec une grande amabilité… C’est pour l’enveloppe… Et pour autre chose aussi.

– À votre service, monsieur le directeur : À votre service !… Et quelle est cette autre chose, je vous prie ?

– D’abord, madame Giry, j’aurais une petite question à vous poser.

– Faites, monsieur le directeur, Mame Giry est là pour vous répondre.

– Vous êtes toujours bien avec le fantôme ?

– On ne peut mieux, monsieur le directeur, on ne peut mieux.

– Ah ! vous nous en voyez enchantés… Dites donc, madame Giry, prononça Richard en prenant le ton d’une importante confidence… Entre nous, on peut bien vous le dire… Vous n’êtes pas une bête.

– Mais, monsieur le directeur !… s’exclama l’ouvreuse, en arrêtant le balancement aimable des deux plumes noires de son chapeau couleur de suie, je vous prie de croire que ça n’a jamais fait de doute pour personne !

– Nous sommes d’accord et nous allons nous entendre. L’histoire du fantôme est une bonne blague, n’est-ce pas ?… Eh bien, toujours entre nous… elle a assez duré. »

Mme Giry regarda les directeurs comme s’ils lui avaient parlé chinois. Elle s’approcha du bureau de Richard et fit, assez inquiète :

« Qu’est-ce que vous voulez dire ?… Je ne vous comprends pas !

– Ah ! vous nous comprenez très bien. En tout cas, il faut nous comprendre… Et, d’abord, vous allez nous dire comment il s’appelle.

– Qui donc ?

– Celui dont vous êtes la complice, Mame Giry !

– Je suis la complice du fantôme ? Moi ?… La complice de quoi ?

– Vous faites tout ce qu’il veut.

– Oh !… il n’est pas bien encombrant, vous savez.

– Et il vous donne toujours des pourboires !

– Je ne me plains pas !

– Combien vous donne-t-il pour lui porter cette enveloppe ?

– Dix francs.

– Mazette ! Ce n’est pas cher !

– Pourquoi donc ?

– Je vous dirai cela tout à l’heure, Mame Giry. En ce moment, nous voudrions savoir pour quelle raison… extraordinaire… vous vous êtes donnée corps et âme à ce fantôme-là plutôt qu’à un autre… Ça n’est pas pour cent sous ou dix francs qu’on peut avoir l’amitié et le dévouement de Mame Giry.

– Ça, c’est vrai !… Et ma foi, cette raison-là, je peux vous la dire, monsieur le directeur ! Certainement il n’y a pas de déshonneur à ça !… au contraire.

– Nous n’en doutons pas, Mame Giry.

– Eh bien, voilà… le fantôme n’aime pas que je raconte ses histoires.

– Ah ! ah ! ricana Richard.

– Mais, celle-là, elle ne regarde que moi !… reprit la vieille… donc, c’était dans la loge n° 5… un soir, j’y trouve une lettre pour moi… une espèce de note écrite à l’encre rouge… C’te note-là, monsieur le directeur, j’aurais pas besoin de vous la lire… je la sais par cœur… et je ne l’oublierai jamais même si je vivais cent ans !… »

Et Mme Giry, toute droite, récite la lettre avec une éloquence touchante :

« Madame. – 1825, Mlle Ménétrier, coryphée, est devenue marquise de Cussy. – 1832, Mlle Marie Taglioni, danseuse, est faite comtesse Gilbert des Voisins. – 1846, la Sota, danseuse, épouse un frère du roi d’Espagne. – 1847, Lola Montès, danseuse, épouse morganatiquement le roi Louis de Bavière et est créée comtesse de Landsfeld. – 1848, Mlle Maria, danseuse, devient baronne d’Hermeville. – 1870, Thérèse Hessler, danseuse, épouse Don Fernando, frère du roi de Portugal… »

Richard et Moncharmin écoutent la vieille, qui, au fur et à mesure qu’elle avance dans la curieuse énumération de ces glorieux hyménées, s’anime, se redresse, prend de l’audace, et finalement, inspirée comme une sibylle sur son trépied, lance d’une voix éclatante d’orgueil la dernière phrase de la lettre prophétique : « 1885, Meg Giry, impératrice !»

Épuisée par cet effort suprême, l’ouvreuse retombe sur sa chaise en disant : « Messieurs, ceci était signé : Le Fantôme de l’Opéra ! J’avais déjà entendu parler du fantôme, mais je n’y croyais qu’à moitié. Du jour où il m’a annoncé que ma petite Meg, la chair de ma chair, le fruit de mes entrailles, serait impératrice, j’y ai cru tout à fait. »

En vérité, en vérité, il n’était point besoin de considérer longuement la physionomie exaltée de Mame Giry pour comprendre ce qu’on avait pu obtenir de cette belle intelligence avec ces deux mots : « Fantôme et impératrice. »

Mais qui donc tenait les ficelles de cet extravagant mannequin ?… Qui ?

« Vous ne l’avez jamais vu, il vous parle, et vous croyez tout ce qu’il vous dit ? demanda Moncharmin.

– Oui  d’abord, c’est à lui que je dois que ma petite Meg est passée coryphée. J’avais dit au fantôme : « Pour qu’elle soit impératrice en 1885, vous n’avez pas de temps à perdre, il faut qu’elle soit coryphée tout de suite. » Il m’a répondu : « C’est entendu. » Et il n’a eu qu’un mot à dire à M. Poligny, c’était fait…

– Vous voyez bien que M. Poligny l’a vu !

– Pas plus que moi, mais il l’a entendu ! Le fantôme lui a dit un mot à l’oreille, vous savez bien ! le soir où il est sorti si pâle de la loge n° 5. »

Moncharmin pousse un soupir. « Quelle histoire ! gémit-il.

– Ah ! répond Mame Giry, j’ai toujours cru qu’il y avait des secrets entre le Fantôme et M. Poligny. Tout ce que le Fantôme demandait à M. Poligny, M. Poligny l’accordait… M. Poligny n’avait rien à refuser au Fantôme.

– Tu entends, Richard, Poligny n’avait rien à refuser au Fantôme.

– Oui, oui, j’entends bien ! déclara Richard. M. Poligny est un ami du Fantôme ! et, comme Mme Giry est une amie de M. Poligny, nous y voilà bien, ajouta-t-il sur un ton fort rude. Mais M. Poligny ne me préoccupe pas, moi… La seule personne dont le sort m’intéresse vraiment, je ne le dissimule point, c’est Mme Giry !… Madame Giry, vous savez ce qu’il y a dans cette enveloppe ?

– Mon Dieu, non ! fit-elle.

– Eh bien, regardez ! »

Mme Giry glisse dans l’enveloppe un regard trouble, mais qui retrouve aussitôt son éclat.

« Des billets de mille francs ! s’écrie-t-elle.

– Oui, madame Giry !… oui, des billets de mille !… Et vous le saviez bien !

– Moi, monsieur le directeur… Moi ! je vous jure…

– Ne jurez pas, madame Giry !… Et maintenant, je vais vous dire cette autre chose pour laquelle je vous ai fait venir… Madame Giry, je vais vous faire arrêter. »

Les deux plumes noires du chapeau couleur de suie, qui affectaient à l’ordinaire la forme de deux points d’interrogation, se muèrent aussitôt en point d’exclamation  quant au chapeau lui-même, il oscilla, menaçant sur son chignon en tempête. La surprise, l’indignation, la protestation et l’effroi se traduisirent encore chez la mère de la petite Meg par une sorte de pirouette extravagante « jeté glissade » de la vertu offensée qui l’apporta d’un bond jusque sous le nez de M. le directeur, lequel ne put se retenir de reculer son fauteuil.

« Me faire arrêter ! »

La bouche qui disait cela sembla devoir cracher à la figure de M. Richard les trois dents dont elle disposait encore.

M. Richard fut héroïque. Il ne recula plus. Son index menaçant désignait déjà aux magistrats absents l’ouvreuse de la loge n° 5.

« Je vais vous faire arrêter, madame Giry, comme une voleuse !

– Répète ! »

Et Mme Giry gifla à tour de bras M. le directeur Richard avant que M. le directeur Moncharmin n’eût eu le temps de s’interposer. Riposte vengeresse ! Ce ne fut point la main desséchée de la colérique vieille qui vint s’abattre sur la joue directoriale, mais l’enveloppe elle-même, cause de tout le scandale, l’enveloppe magique qui s’entrouvrit du coup pour laisser échapper les billets qui s’envolèrent dans un tournoiement fantastique de papillons géants.

Les deux directeurs poussèrent un cri, et une même pensée les jeta tous les deux à genoux, ramassant fébrilement et compulsant en hâte les précieuses paperasses.

« Ils sont toujours vrais ? Moncharmin.

– Ils sont toujours vrais ? Richard.

– Ils sont toujours vrais ! ! ! »

Au-dessus d’eux, les trois dents de Mme Giry se heurtent dans une mêlée retentissante, pleine de hideuses interjections. Mais on ne perçoit tout à fait bien que ce « leitmotiv » :

« Moi, une voleuse !… Une voleuse, moi ? »

Elle étouffe. Elle s’écrie :

« J’en suis ravagée ! »

Et, tout à coup, elle rebondit sous le nez de Richard.

« En tout cas, glapit-elle, vous, monsieur Richard, vous devez le savoir mieux que moi où sont passés les vingt mille francs !

– Moi ? interroge Richard stupéfait. Et comment le saurais-je ? »

Aussitôt, Moncharmin, sévère et inquiet, veut que la bonne femme s’explique.

« Que signifie ceci ? interroge-t-il. Et pourquoi, madame Giry, prétendez-vous que M. Richard doit savoir mieux que vous où sont passés les vingt mille francs ? »

Quant à Richard, qui se sent rougir sous le regard de Moncharmin, il a pris la main de Mame Giry et la lui secoue avec violence. Sa voix imite le tonnerre. Elle gronde, elle roule… elle foudroie…

« Pourquoi saurais-je mieux que vous où sont passés les vingt mille francs ? Pourquoi ?

– Parce qu’ils sont passés dans votre poche !… », souffle la vieille en le regardant maintenant comme si elle apercevait le diable.

C’est au tour de M. Richard d’être foudroyé, d’abord par cette réplique inattendue, ensuite par le regard de plus en plus soupçonneux de Moncharmin. Du coup, il perd sa force dont il aurait besoin dans ce moment difficile pour repousser une aussi méprisable accusation.

Ainsi les plus innocents, surpris dans la paix de leur cœur, apparaissent-ils tout à coup, à cause que le coup qui les frappe les fait pâlir, ou rougir, ou chanceler, ou se redresser, ou s’abîmer, ou protester, ou ne rien dire quand il faudrait parler, ou parler quand il ne faudrait rien dire, ou rester secs alors qu’il faudrait s’éponger, ou suer alors qu’il faudrait rester secs, apparaissent-ils tout à coup, dis-je, coupables.

Moncharmin a arrêté l’élan vengeur avec lequel Richard qui était innocent allait se précipiter sur Mme Giry et il s’empresse, encourageant, d’interroger celle-ci… avec douceur.

« Comment avez-vous pu soupçonner mon collaborateur Richard de mettre vingt mille francs dans sa poche ?

– Je n’ai jamais dit cela ! déclare Mame Giry, attendu que c’était moi-même en personne, qui mettais les vingt mille francs dans la poche de M. Richard. »

Et elle ajouta à mi-voix :

« Tant pis ! Ça y est !… Que le Fantôme me pardonne ! »

Et comme Richard se reprend à hurler, Moncharmin avec autorité lui ordonne de se taire :

« Pardon ! Pardon ! Pardon ! Laisse cette femme s’expliquer ! Laisse-moi l’interroger. »

Et il ajoute :

« Il est vraiment étrange que tu le prennes sur un ton pareil !… Nous touchons au moment où tout ce mystère va s’éclaircir ! Tu es furieux ! Tu as tort… Moi, je m’amuse beaucoup. »

Mame Giry, martyre, relève sa tête où rayonne la foi en sa propre innocence.

« Vous me dites qu’il y avait vingt mille francs dans l’enveloppe que je mettais dans la poche de M. Richard, mais, moi je le répète, je n’en savais rien… Ni M. Richard non plus, du reste !

– Ah ! ah ! fit Richard, en affectant tout à coup un air de bravoure qui déplut à Moncharmin. Je n’en savais rien non plus ! Vous mettiez vingt mille francs dans ma poche et je n’en savais rien ! J’en suis fort aise, madame Giry.

– Oui, acquiesça la terrible dame… c’est vrai !… Nous n’en savions rien ni l’un ni l’autre !… Mais vous, vous avez bien dû finir par vous en apercevoir. »

Richard dévorerait certainement Mme Giry si Moncharmin n’était pas là ! Mais Moncharmin la protège. Il précipite l’interrogatoire.

« Quelle sorte d’enveloppe mettiez-vous donc dans la poche de M. Richard ? Ce n’était point celle que nous vous donnions, celle que vous portiez, devant nous, dans la loge n° 5, et cependant, celle-là seule contenait les vingt mille francs.

– Pardon ! C’était bien celle que me donnait M. le directeur que je glissais dans la poche de monsieur le directeur, explique la mère Giry. Quant à celle que je déposais dans la loge du fantôme, c’était une autre enveloppe exactement pareille, et que j’avais, toute préparée, dans ma manche, et qui m’était donnée par le fantôme ! »

Ce disant, Mame Giry sort de sa manche une enveloppe toute préparée et identique avec sa suscription à celle qui contient les vingt mille francs. MM. les directeurs s’en emparent. Ils l’examinent, ils constatent que des cachets cachetés de leur propre cachet directorial, la ferment. Ils l’ouvrent… Elle contient vingt billets de la Sainte Farce, comme ceux qui les ont tant stupéfiés un mois auparavant.

« Comme c’est simple ! fait Richard.

– Comme c’est simple ! répète plus solennel que jamais Moncharmin.

– Les tours les plus illustres, répond Richard, ont toujours été les plus simples. Il suffit d’un compère…

– Ou d’une commère ! » ajoute de sa voix blanche, Moncharmin.

Et il continue, les yeux fixés sur Mme Giry, comme s’il voulait l’hypnotiser :

« C’était bien le fantôme qui vous faisait parvenir cette enveloppe, et c’était bien lui qui vous disait de la substituer à celle que nous vous remettions ? C’était bien lui qui vous disait de mettre cette dernière dans la poche de M. Richard ?

– Oh ! c’était bien lui !

– Alors, pourriez-vous nous montrer, madame, un échantillon de vos petits talents ?… Voici l’enveloppe. Faites comme si nous ne savions rien.

– À votre service, messieurs ! »

La mère Giry a repris l’enveloppe chargée de ses vingt billets et se dirige vers la porte. Elle s’apprête à sortir.

Les deux directeurs sont déjà sur elle. « Ah ! non ! Ah ! non ! On ne nous “la fait plus” ! Nous en avons assez ! Nous n’allons pas recommencer !

– Pardon, messieurs, s’excuse la vieille, pardon… Vous me dites de faire comme si vous ne saviez rien !… Eh bien, si vous ne saviez rien, je m’en irais avec votre enveloppe !

– Et alors, comment la glisseriez-vous dans ma poche ? » argumente Richard que Moncharmin ne quitte pas de l’œil gauche, cependant que son œil droit est fort occupé par Mme Giry, – position difficile pour le regard  mais Moncharmin est décidé à tout pour découvrir la vérité.

« Je dois la glisser dans votre poche au moment où vous vous y attendez le moins, monsieur le directeur. Vous savez que je viens toujours, dans le courant de la soirée, faire un petit tour dans les coulisses, et souvent j’accompagne, comme c’est mon droit de mère, ma fille au foyer de la danse  je lui porte ses chaussons, au moment du divertissement, et même son petit arrosoir… Bref, je vas et je viens à mon aise… Messieurs les abonnés s’en viennent aussi… Vous aussi, monsieur le directeur… Il y a du monde… Je passe derrière vous, et, je glisse l’enveloppe dans la poche de derrière de votre habit… Ça n’est pas sorcier !

– Ça n’est pas sorcier, gronde Richard en roulant des yeux de Jupiter tonnant, ça n’est pas sorcier ! Mais je vous prends en flagrant délit de mensonge, vieille sorcière ! »

L’insulte frappe moins l’honorable dame que le coup que l’on veut porter à sa bonne foi. Elle se redresse, hirsute, les trois dents dehors.

« À cause ?

– À cause que ce soir-là je l’ai passé dans la salle à surveiller la loge n° 5 et la fausse enveloppe que vous y aviez déposée. Je ne suis pas descendu au foyer de la danse une seconde…

– Aussi, monsieur le directeur, ce n’est point ce soir-là que je vous ai remis l’enveloppe !… Mais à la représentation suivante… Tenez, c’était le soir où M. le sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts… »

À ces mots, M. Richard arrête brusquement Mme Giry…

« Eh ! c’est vrai, dit-il, songeur, je me rappelle… je me rappelle maintenant ! M. le sous-secrétaire d’État est venu dans les coulisses. Il m’a fait demander. Je suis descendu un instant au foyer de la danse. J’étais sur les marches du foyer… M. le sous-secrétaire d’État et son chef de cabinet étaient dans le foyer même… Tout à coup je me suis retourné… C’était vous qui passiez derrière moi… madame Giry… Il me semblait que vous m’aviez frôlé… Il n’y avait que vous derrière moi… Oh ! je vous vois encore… je vous vois encore !

– Eh bien, oui, c’est ça, monsieur le directeur ! c’est bien ça ! Je venais de terminer ma petite affaire dans votre poche ! Cette poche-là, monsieur le directeur est bien commode ! »

Et Mme Giry joint une fois de plus le geste à la parole. Elle passe derrière M. Richard et si prestement, que Moncharmin lui-même, qui regarde de ses deux yeux, cette fois, en reste impressionné, elle dépose l’enveloppe dans la poche de l’une des basques de l’habit de M. le directeur.

« Évidemment ! s’exclame Richard. un peu pâle… C’est très fort de la part de F. de l’O. Le problème, pour lui, se posait ainsi : supprimer tout intermédiaire dangereux entre celui qui donne les vingt mille francs et celui qui les prend ! Il ne pouvait mieux trouver que de venir me les prendre dans ma poche sans que je m’en aperçoive, puisque je ne savais même pas qu’ils s’y trouvaient… C’est admirable ?

– Oh ! admirable ! sans doute, surenchérit Moncharmin… seulement, tu oublies, Richard, que j’ai donné dix mille francs sur ces vingt mille et qu’on n’a rien mis dans ma poche, à moi ! »

 

Table des matières

Couverture

Titre

Le Fantôme de l'Opéra

Avant-propos

Partie 1- Erik

Chapitre 1 - Est-ce le fantôme ?

Chapitre 2 - La Marguerite nouvelle

Chapitre 3 - Où pour la première fois, MM. Debienne et Poligny donnent, en secret, aux nouveaux directeurs de l’Opéra, MM. Armand Monchardin et Firmin Richard, la véritable et mystérieuse raison de leur départ de l’Académie nationale de musique

Chapitre 4 - La loge n° 5

Chapitre 5 - Suite de « la loge n° 5 »

Chapitre 6 - Le violon enchanté

Chapitre 7 - Une visite à la loge n° 5

Chapitre 8 - Où MM. Firmin Richard et Armand Moncharmin ont l’audace de faire représenter « Faust » dans une salle « maudite » et de l’effroyable événement qui en résulta

Chapitre 9 - Le mystérieux coupé

Chapitre 10 - Au bal masqué

Chapitre 11 - Il faut oublier le nom de « la voix d’homme »

Chapitre 12 - Au-dessus des trappes

Chapitre 13 - La lyre d’Apollon

Partie 2 - Le Mystère des trappes

Chapitre 1 - Un coup de maître de l’amateur de trappes

Chapitre 2 - Singulière attitude d’une épingle de nourrice

Chapitre 3 - « Christine ! Christine ! »

Chapitre 4 - Révélations étonnantes de Mme Giry, relatives à ses relations personnelles avec le fantôme de l’Opéra

Chapitre 5 - Suite de la curieuse attitude d’une épingle de nourrice

Chapitre 6 - Le commissaire de police, le vicomte et le Persan

Chapitre 7 - Le vicomte et le Persan

Chapitre 8 - Dans les dessous de l’Opéra

Chapitre 9 - Intéressantes et instructives tribulations d’un Persan dans les dessous de l’Opéra

Chapitre 10 - Dans la chambre des supplices

Chapitre 11 - Les supplices commencent

Chapitre 12 - « Tonneaux ! tonneaux ! avez-vous des tonneaux à vendre ? »

Chapitre 13 - Faut-il tourner le scorpion ? Faut-il tourner la sauterelle ?

Chapitre 14 - La fin des amours du fantôme

Chapitre 15 - Épilogue