« Le Maître et Marguerite », XXVII – La fin de l’appartement 50   

XXVII – La fin de l’appartement 50

Quand Marguerite arriva aux derniers mots du chapitre qu’elle lisait – « … C’est ainsi que Ponce Pilate, cinquième procurateur de Judée, accueillit l’aube du quinzième jour du mois de Nisan. » – le jour se levait.

Dans la petite cour on entendait, parmi les branches du saule et du tilleul, les moineaux mener leur conversation joyeuse et animée du matin.

Marguerite se leva de son fauteuil, s’étira, et sentit alors seulement que son corps était rompu, et qu’elle n’avait plus qu’une envie : dormir. Il est intéressant de noter que Marguerite avait l’âme parfaitement tranquille. Aucun désordre dans ses pensées, aucun bouleversement à l’idée qu’elle venait de passer une nuit surnaturelle. Rien ne la troublait, ni le souvenir du bal chez Satan, ni le retour, en quelque sorte miraculeux, du Maître, ni le fait d’avoir vu le roman renaître de ses cendres, ni le rétablissement de toutes choses à leur place dans le sous-sol, dont ce vilain mouchard d’Aloysius Mogarytch avait été chassé. Bref, la rencontre de Woland ne l’avait nullement endommagée, du point de vue psychique. Tout était, sans doute, comme cela devait être. Elle passa dans la chambre voisine, s’assura que le Maître dormait d’un sommeil profond et paisible, éteignit la lampe de table inutile, et s’étendit elle-même contre le mur opposé, sur un étroit divan couvert d’un vieux drap déchiré. Une minute plus tard elle dormait, et ce matin-là, elle n’eut aucun rêve. Le silence s’établit dans les deux pièces du sous-sol, le silence régna dans la petite maison de l’entrepreneur, et aucun bruit ne troubla la ruelle écartée.

Mais pendant ce temps, c’est-à-dire à l’aube du samedi, tout un étage d’un établissement moscovite était en éveil, et ses fenêtres, qui donnaient sur une large place asphaltée que des machines spéciales balayaient lentement en vrombissant, brillaient de toutes leurs lumières, faisant pâlir la lueur du jour qui se levait.

Tout cet étage s’occupait exclusivement de l’affaire Woland, et les lampes avaient brûlé toute la nuit dans des dizaines de bureaux.

À proprement parler, l’affaire était claire déjà depuis la veille – le vendredi soir –, quand il avait fallu fermer le théâtre des Variétés, par suite de la disparition complète de son administration, et des horreurs de toutes sortes qui avaient marqué la fameuse séance de magie noire. Mais le fait est qu’à cet étage sans sommeil, de nouvelles pièces venaient continuellement s’ajouter au dossier de l’affaire.

Il appartenait maintenant aux enquêteurs chargés de démêler cette étrange affaire, qui sentait nettement la diablerie, non sans quelques relents d’hypnotisme et de crime, de réunir en une seule pelote les événements extrêmement divers et confus qui s’étaient produits dans tous les coins de Moscou.

Le premier qui dut se rendre à l’étage inondé de lumière électrique fut Arcadi Apollonovitch Simpleïarov, président de la Commission d’acoustique.

Le vendredi, alors qu’il venait de déjeuner dans son appartement, situé dans un immeuble qui donnait sur le pont Kamienny, le téléphone sonna, et une voix d’homme demanda Arcadi Apollonovitch. L’épouse d’Arcadi Apollonovitch, qui avait décroché, répondit d’un air maussade qu’Arcadi Apollonovitch était malade, qu’il s’était allongé pour se reposer, et qu’il ne pouvait venir au téléphone. Cependant, Arcadi Apollonovitch fut tout de même contraint de venir au téléphone. Quand son épouse eut demandé qui était à l’appareil, la voix répondit, et cette réponse fut très brève.

– Tout de suite… à l’instant… dans une seconde…, balbutia l’épouse, habituellement fort hautaine, du président de la Commission d’acoustique.

Et elle fila comme une flèche dans la chambre, pour faire lever Arcadi Apollonovitch du lit où celui-ci était étendu et souffrait les tourments de l’enfer au souvenir de la séance de la veille, et du scandale nocturne qui avait accompagné l’expulsion de la jeune nièce de Saratov.

Il fallut plus d’une seconde, mais moins d’une minute – à la vérité, un quart de minute –, à Arcadi Apollonovitch pour venir au téléphone, en linge de corps et une pantoufle au pied gauche, et y bégayer :

– Oui, c’est moi… allô, à vos ordres…

Son épouse, oubliant sur l’instant les crimes abominables de lèse-fidélité dont le malheureux Arcadi Apollonovitch avait été convaincu, montra une tête effarée à la porte du couloir, désigna du doigt une pantoufle qu’elle tenait en l’air et lui dit en chuchotant :

– Ta pantoufle, mets ta pantoufle… tu vas attraper froid au pied…

À quoi Arcadi Apollonovitch répondit en faisant mine de chasser sa femme de son pied nu et en lui lançant des regards féroces, tout en balbutiant dans l’appareil :

– Oui, oui, oui… bien sûr… je comprends… j’y vais tout de suite…

Et Arcadi Apollonovitch passa toute la soirée à l’étage où se déroulait l’enquête. Conversation pénible – contrariante conversation ! – car il fallut bien parler – avec la sincérité la plus entière – non seulement de cette ignoble séance et de la bagarre dans la loge, mais aussi – accessoirement certes, mais inévitablement – de cette Militsa Andreïevna Pokobatko de la rue Elokhov, et de cette nièce de Saratov, et de bien d’autres choses encore, dont le récit fut pour Arcadi Apollonovitch une source d’inexprimables tourments.

Il va de soi que les indications d’Arcadi Apollonovitch, homme instruit et cultivé, qui fut le témoin – témoin qualifié et intelligent – de l’épouvantable séance, qui donna une description remarquable du mystérieux magicien lui-même, avec son masque, et de ses deux gredins d’assistants, qui sut se rappeler avec précision que le nom du magicien était bien Woland – il va de soi que ces indications firent grandement avancer l’enquête. Lorsque l’on confronta les indications d’Arcadi Apollonovitch celle d’autres témoins – notamment de certaines dames qui avaient souffert des suites de la séance (celle en lingerie violette dont la vue avait violemment choqué Rimski, et, hélas, beaucoup d’autres), et du garçon de courses Karpov qu’on avait envoyé rue Sadovaïa, à l’appartement 50 – on put établir du même coup l’endroit exact où il fallait chercher l’odieux responsable de toutes ces aventures.

On se rendit à l’appartement 50, et plus d’une fois, et non seulement on l’explora avec un soin extrême, mais on alla même jusqu’à sonder tous les murs, examiner les conduits de cheminée, chercher de mystérieuses cachettes. Cependant, toutes ces entreprises demeurèrent sans résultat, et à chaque fois que l’on se rendit à l’appartement, il fut impossible d’y découvrir qui que ce fût, bien que, de toute évidence, il dût y avoir quelqu’un – cela bien que toutes les personnes chargées de superviser d’une façon ou d’une autre les séjours à Moscou d’artistes étrangers eussent répondu résolument et catégoriquement qu’il n’y avait et ne pouvait y avoir à Moscou aucun magicien noir nommé Woland.

Son arrivée n’était enregistrée absolument nulle part, il n’avait présenté absolument à personne ni passeport ni autres papiers, contrats ou conventions, et personne n’avait jamais entendu parler de lui ! Kitaïtsev, président de la section des programmes de la Commission des spectacles, jura par Dieu et par tout ce qu’on voulut que l’introuvable Stepan Likhodieïev ne lui avait jamais envoyé de programme pour aucun Woland, et qu’il n’avait – lui, Kitaïtsev – jamais reçu aucun coup de téléphone à propos de ce Woland. De sorte que lui, Kitaïtsev, ignorait totalement et ne comprenait pas du tout comment et par quels moyens Stepan avait pu admettre pareille séance aux Variétés. Quand on lui apprit qu’Arcadi Apollonovitch avait vu, de ses propres yeux, ce magicien sur la scène, Kitaïtsev se contenta d’écarter les bras et de lever les yeux au ciel. Et rien qu’à l’expression des yeux de Kitaïtsev, on pouvait voir et affirmer sans crainte qu’il était innocent et pur comme le cristal.

Quant à Prokhor Petrovich, président de la Commission générale…

À propos, il rentra dans son costume immédiatement après l’arrivée de la milice dans son cabinet, ce qui plongea Anna Richardovna dans une joie extasiée, et la milice, inutilement dérangée, dans la plus grande perplexité.

À propos encore, une fois revenu à sa place, dans son costume rayé gris, Prokhor Petrovitch approuva totalement les décisions prises par son costume pendant le temps de sa courte absence.

… Quant à Prokhor Petrovich, donc, il ne savait rien, rigoureusement rien, d’un nommé Woland.

Enfin – excusez-moi – c’était une histoire à dormir debout : des milliers de spectateurs, tout le personnel des Variétés, et Arcadi Apollonovitch Simpleïarov lui-même, homme d’une très considérable instruction, avaient vu ce magicien, ainsi que ses trois fois maudits assistants, et pourtant, il était absolument impossible d’en trouver la plus petite trace. Enfin quoi – permettez-moi de vous le demander –, avait-il disparu sous terre immédiatement après son exécrable séance, ou bien – comme certains l’affirmaient – n’était-il, en fin de compte, jamais venu à Moscou ? Si l’on admettait la première hypothèse, il était indubitable que le magicien, en disparaissant, avait emporté toute la tête de l’administration des Variétés ; mais si la deuxième était vraie, n’en découlait-il pas que l’administration du funeste théâtre elle-même, après s’être livrée à on ne sait quelles vilenies (qu’on songe seulement aux vitres brisées dans le cabinet de Rimski et au comportement de Tambour), avait fui Moscou sans laisser de traces ?

Il faut rendre justice à celui qui dirigeait l’enquête. L’introuvable Rimski fut retrouvé avec une étonnante rapidité. Il suffit de rapprocher le comportement de Tambour à la station de taxis voisine du cinéma de certaines dates et de certaines heures – par exemple de celle où s’était terminée la séance ainsi que du moment présumé du départ de Rimski – pour être en mesure de télégraphier à Leningrad. Une heure plus tard (c’était le vendredi soir), la réponse arrivait : Rimski se trouvait au quatrième étage de l’hôtel Astoria, chambre 412, à côté de la chambre où était descendu le chef du répertoire d’un théâtre moscovite en tournée à Leningrad, dans cette chambre où, comme on le sait, le mobilier est gris-bleu avec des dorures, et qui est munie d’une magnifique salle de bains.

Trouvé caché dans une grande armoire de la chambre 412 de l’hôtel Astoria, Rimski fut immédiatement arrêté et interrogé sur place, à Leningrad. Après quoi parvint à Moscou un télégramme qui annonçait que le directeur financier se trouvait dans un état irresponsable, qu’il ne donnait pas, ou ne voulait pas donner, aux questions qu’on lui posait, des réponses sensées, et qu’il ne réclamait qu’une chose : qu’on le cache dans une cellule blindée, gardée par des sentinelles en armes.

Ordre fut donné de Moscou, par télégramme, de ramener Rimski sous bonne garde, et le vendredi soir c’est sous bonne garde que Rimski descendit du train à Moscou.

Ce même vendredi soir, on trouva également la trace de Likhodieïev. Dans toutes les villes, on avait envoyé des télégrammes pour s’informer de Likhodieïev, et c’est de Yalta que vint la réponse : Likhodieïev était à Yalta, mais il venait de partir en aéroplane pour Moscou.

Le seul dont on ne put retrouver la piste fut Varienoukha. L’illustre administrateur de théâtre, que tout Moscou connaissait, semblait s’être volatilisé.

Entre-temps, il fallut se débattre avec les incidents survenus çà et là dans Moscou, en dehors du théâtre des Variétés. Il fallut, entre autres, tenter d’élucider le cas des employés chantants (disons à ce propos que le professeur Stravinski sut y mettre bon ordre en deux heures à peine – au moyen d’injections hypodermiques), ainsi que celui de ceux qui avaient présenté à d’autres personnes ou à des établissements officiels, sous le nom d’argent, le diable sait quoi, et celui des personnes qui avaient été victimes de ces étranges paiements.

On comprendra aisément que le plus désagréable, le plus scandaleux et le plus insoluble de tous ces mystères fut celui de la tête du défunt littérateur Berlioz, volée dans son cercueil dans la grande salle de Griboïedov, en plein jour.

Douze hommes dispersés dans toute la ville essayaient de rattraper, comme sur des aiguilles à tricoter, les maudites mailles de cette ténébreuse affaire.

L’un des enquêteurs se rendit à la clinique du professeur Stravinski, et, en premier lieu, demanda à voir la liste des personnes admises à la clinique au cours des trois derniers jours. C’est ainsi que furent découverts Nicanor Ivanovitch Bossoï et le malheureux présentateur à qui on avait arraché la tête. On ne s’occupa guère d’eux, d’ailleurs. Il était facile de constater que ces deux-là aussi étaient victimes de la bande dirigée par ce mystérieux magicien. Par contre, Ivan Nikolaïevitch Biezdomny intéressa vivement l’enquêteur.

Le vendredi, à la tombée du soir, la porte de la chambre 117 – la chambre d’Ivan – s’ouvrit et livra passage à un jeune homme au visage rond, aux manières calmes et douces, qui ne ressemblait nullement à un enquêteur bien qu’il fût l’un des meilleurs enquêteurs de Moscou. Il vit, allongé sur son lit, un jeune homme pâle, aux traits tirés, dont les yeux trahissaient une totale absence d’intérêt pour ce qui se passait autour de lui, dont les yeux regardaient tantôt au loin, par-dessus la tête des personnes présentes, tantôt à l’intérieur du jeune homme lui-même. L’enquêteur se présenta affablement et dit qu’il était venu parler avec Ivan Nikolaïevitch au sujet des événements qui s’étaient déroulés l’avant-veille à l’étang du Patriarche.

Ah ! quel eût été le triomphe d’Ivan si cet enquêteur était venu le voir plus tôt, ne fût-ce, disons, que dans la nuit du mercredi au jeudi, lorsque Ivan, avec fureur et passion, essayait de faire entendre son récit des événements qui s’étaient déroulés à l’étang du Patriarche ! Son rêve – contribuer à l’arrestation du consultant – s’était donc réalisé, il n’avait plus besoin de courir après quiconque, et c’est lui qu’on venait voir, au contraire, pour écouter son récit de ce qui s’était passé le mercredi soir.

Mais hélas ! Ivan avait changé du tout au tout pendant le temps qui s’était écoulé depuis la mort de Berlioz. Certes, il était prêt à répondre volontiers et avec courtoisie à toutes les questions de l’enquêteur, mais son regard comme ses intonations exprimaient l’indifférence. Le sort de Berlioz ne touchait plus le poète.

Avant l’arrivée de l’enquêteur, Ivan somnolait sur son lit, et des visions flottaient devant ses yeux. Ainsi, il vit une cité étrange, inexplicable et irréelle, avec des blocs de marbre épars, des colonnades délabrées, des toits qui étincelaient au soleil – avec sa noire, lugubre et impitoyable tour Antonia, son palais sur la colline de l’Ouest, enfoncé jusqu’au toit dans la verdure quasi tropicale d’un jardin, avec des statues de bronze qui flamboyaient dans le soleil couchant au-dessus de cette verdure – et il vit marcher sous les murailles de la ville antique des centuries de soldats romains cuirassés.

Dans son demi-sommeil, Ivan vit apparaître, immobile dans un fauteuil, un homme au visage glabre, jaune et agité de tics nerveux, enveloppé dans un manteau blanc à doublure pourpre, qui regardait avec haine la luxuriance de ce jardin étranger. Ivan vit encore une colline jaune et dénudée, où étaient plantés trois poteaux à barre transversale, nus.

Et ce qui s’était passé à l’étang du Patriarche n’intéressait plus le poète Ivan Biezdomny.

– Dites-moi, Ivan Nikolaïevitch, vous étiez vous-même assez loin du tourniquet, quand Berlioz est tombé sous le tramway ? À quelle distance, à peu près ?

Un sourire d’indifférence à peine perceptible erra sur les lèvres d’Ivan, qui répondit :

– J’étais loin.

– Et ce type en pantalon à carreaux, il était tout près du tourniquet ?

– Non, il était assis sur un banc, pas très loin de là.

– Et il ne s’est pas approché du tourniquet au moment où Berlioz est tombé ? Vous vous en souvenez bien ?

– Je m’en souviens. Il ne s’est pas approché. Il se prélassait sur son banc.

Telles furent les dernières questions de l’enquêteur. Après quoi il se leva, tendit la main à Ivan, lui souhaita un prompt rétablissement et exprima l’espoir de lire bientôt de nouveaux vers de lui.

– Non, répondit doucement Ivan. Je n’écrirai plus de vers.

L’enquêteur sourit courtoisement, et se permit d’exprimer la conviction que, si le poète était actuellement dans un état, pour ainsi dire, de dépression, cela s’arrangerait, et très bientôt.

– Non, répondit Ivan, en regardant non pas l’enquêteur, mais au loin, l’horizon qui s’éteignait lentement. Cela ne s’arrangera jamais pour moi. Les vers que j’ai écrits sont de mauvais vers, c’est maintenant que je l’ai compris.

L’enquêteur s’en alla, nanti de renseignements de la plus haute importance. En remontant le fil des événements jusqu’au début, on pouvait enfin atteindre leur source. L’enquêteur ne doutait pas un instant que ces événements eussent commencé par un meurtre à l’étang du Patriarche. Bien entendu, ni Ivan ni ce type à carreaux n’avaient poussé le malheureux président du Massolit sous le tramway, et personne n’avait prêté un concours physique, pour ainsi dire, à sa chute. Mais l’enquêteur était convaincu que Berlioz s’était jeté sous le tramway (ou y était tombé) sous l’effet de l’hypnotisme.

Oui, les renseignements étaient nombreux, et on savait désormais qui attraper au collet, et où. Le hic, cependant, c’est qu’il n’y avait pas moyen de mettre la main sur l’individu. À l’appartement 50 – trois fois maudit ! – il y avait quelqu’un : aucun doute là-dessus, il faut bien le dire. L’appartement répondait de temps à autre aux coups de téléphone, tantôt par un bavardage criard, tantôt d’une voix nasillarde, parfois une fenêtre s’ouvrait, et, de plus on entendait derrière la porte les sons d’un phonographe. Et pourtant, à chaque fois qu’on y pénétrait, on n’y trouvait absolument personne. On y était allé plusieurs fois, et à différentes heures de la journée. On avait passé l’appartement au peigne fin, exploré tous les coins. Depuis longtemps, l’appartement était suspect. On surveillait non seulement l’entrée principale, sous le porche, mais aussi l’entrée de service. De plus, une souricière était tendue sur le toit, près des cheminées. Oui, l’appartement 50 était habité par des farceurs, et il n’y avait rien à faire à cela.

Les choses traînèrent ainsi jusqu’au milieu de la nuit du vendredi au samedi, heure à laquelle le baron Meigel fut reçu solennellement à l’appartement 50 en qualité d’invité. On entendit la porte s’ouvrir et se refermer sur le baron. Exactement dix minutes plus tard, sans sonner ni se faire annoncer d’aucune manière, des hommes visitèrent l’appartement, mais ils ne purent y découvrir non seulement aucun habitant, mais encore – ce qui parut, cette fois, tout à fait insolite – aucune trace du baron Meigel.

Et c’est ainsi, comme on l’a dit, que les choses traînèrent jusqu’à l’aube du samedi matin. À ce moment-là, aux renseignements déjà obtenus s’ajoutèrent de nouvelles données, particulièrement intéressantes. Sur l’aérodrome de Moscou atterrit un avion de six places venu de Crimée. Parmi les voyageurs qui en descendirent figurait un étrange passager. C’était un citoyen assez jeune, mais son visage était mangé d’une barbe drue et piquante, il ne s’était visiblement pas lavé depuis trois jours, ses yeux étaient enflammés et remplis de frayeur, il ne portait aucun bagage, et il était vêtu de manière quelque peu fantasque. Il était coiffé d’un bonnet en peau de mouton, portait un manteau de feutre caucasien par-dessus une chemise de nuit, et ses pieds étaient chaussés de babouches d’intérieur en cuir bleu, toutes neuves. Dès qu’il eut quitté la passerelle par laquelle on descendait de l’avion, on se précipita vers lui. Ce citoyen était attendu, et quelques instants plus tard, l’inoubliable directeur des Variétés, Stepan Bogdanovitch Likhodieïev, comparaissait devant les enquêteurs. C’est lui qui fournit les nouvelles données. Il devint clair, notamment, que Woland s’était introduit aux Variétés sous le déguisement d’un artiste, avait hypnotisé Stepan Likhodieïev, puis avait trouvé le moyen d’envoyer ce même Stepan loin de Moscou, à Dieu sait combien de kilomètres. Les données, donc, s’étaient accrues, mais les choses n’en furent pas facilitées pour autant ; elles en furent même, sans doute, rendues encore plus difficiles, car il était désormais évident que s’emparer d’un individu capable de jouer des tours du genre de celui dont Stepan avait été victime ne serait pas une chose simple. En attendant, Likhodieïev, sur sa propre demande, fut enfermé en lieu sûr – c’est-à-dire dans une cellule –, et devant les enquêteurs comparut à son tour Varienoukha, que l’on venait d’arrêter dans son propre appartement, où il était rentré après une absence dûment constatée de près de deux jours entiers.

Malgré la promesse faite à Azazello de ne plus mentir, l’administrateur commença précisément par un mensonge. Du reste, il ne faut pas le juger trop sévèrement pour cela. Azazello lui avait bien interdit de débiter des goujateries et des mensonges au téléphone, mais, dans le cas présent, l’administrateur parlait sans le concours de cet appareil. Le regard incertain, Ivan Savelievitch Varienoukha déclara que le jeudi après-midi, dans son cabinet des Variétés, il s’était soûlé tout seul, puis qu’il était allé quelque part – mais où ? Il ne s’en souvenait plus – puis qu’il avait encore bu de la vodka quelque part – mais où ? Il ne s’en souvenait pas non plus –, puis qu’il était tombé derrière une palissade quelque part – mais où ? il ne s’en souvenait pas une fois de plus. Ce fut seulement lorsqu’on eut expliqué à l’administrateur que, par son comportement déraisonnable et imbécile, il entravait une enquête très importante et que, bien entendu, il aurait à en répondre, que Varienoukha éclata en sanglots et murmura d’une voix tremblante, en regardant autour de lui, que s’il mentait, c’était uniquement par peur, parce qu’il craignait la vengeance de la bande à Woland, entre les mains de qui il était déjà tombé ; et il demandait, priait, suppliait qu’on veuille bien l’enfermer dans une cellule blindée.

– Pfff, merde alors ! Ça leur ferait pas de mal, une cellule blindée ! grogna l’un de ceux qui dirigeaient l’enquête.

– Ces gredins leur ont fichu une sacrée trouille, dit l’enquêteur qui était allé voir Ivan.

On calma Varienoukha comme on le put, on lui dit qu’il serait protégé sans le secours d’une cellule blindée ni d’aucune cellule et, du coup, on apprit qu’il n’avait jamais bu de vodka derrière une palissade, mais qu’il avait été battu par deux types, un roux avec des canines jaunes et un gros…

– Ah ! oui, qui ressemble à un chat ?

– Oui, oui, oui, chuchota l’administrateur, mourant de peur et regardant sans cesse autour de lui.

Puis il ajouta quelques détails complémentaires, racontant qu’il avait vécu près de deux jours dans l’appartement 50 en qualité de vampire et d’indicateur, et qu’il avait failli être cause de la mort du directeur financier Rimski…

À ce moment, on fit entrer Rimski, ramené à Moscou par le train de Leningrad. Mais ce vieillard à cheveux blancs, grelottant de peur et en plein désarroi psychique, en qui il était fort difficile de reconnaître le directeur financier de naguère, n’accepta pour rien au monde de dire la vérité et fit montre, à cet égard, d’une extrême obstination. Rimski affirma qu’il n’avait jamais vu aucune Hella à la fenêtre de son cabinet la nuit, qu’il n’avait pas vu non plus Varienoukha, mais que simplement, il s’était senti mal et était parti pour Leningrad dans un état d’inconscience. Inutile de dire que le directeur financier conclut son témoignage en demandant à être enfermé dans une cellule blindée.

Annouchka fut arrêtée au moment où elle tentait de remettre à une caissière d’un grand magasin de l’Arbat un billet de dix dollars. Le récit d’Annouchka, à propos de gens qui s’étaient envolés par une fenêtre dans la rue Sadovaïa, et d’un fer à cheval qu’Annouchka, selon ses propres termes, avait ramassé pour le montrer à la milice, fut écouté avec attention.

– Et le fer à cheval était vraiment en or avec des brillants ? demanda-t-on à Annouchka.

– Comme si je ne savais pas reconnaître des brillants, répondit Annouchka.

– Mais l’autre vous a bien donné des billets de dix, comme vous dites ?

– Comme si je ne savais pas reconnaître des billets de dix, répondit Annouchka.

– Bon, et quand se sont-ils transformés en dollars ?

– Je sais rien ! Quels dollars ? Moi, j’ai jamais vu de dollars ! répondit Annouchka d’une voix glapissante. On connaît ses droits ! Ils m’ont donné une récompense, je vais pour acheter de l’indienne avec… suivit un tas de sottises, comme quoi elle n’était pas responsable si le gérant de la maison avait amené au cinquième étage des esprits mauvais qui vous rendaient la vie impossible, etc.

Sur ce, l’enquêteur menaça Annouchka de son porte-plume, parce qu’elle commençait vraiment à fatiguer tout le monde, puis lui délivra un billet de sortie sur papier vert, et, à la satisfaction générale, Annouchka vida les lieux.

Ensuite défila une kyrielle de gens, parmi lesquels Nikolaï Ivanovitch, que l’on venait d’arrêter uniquement à cause de la jalousie et de la bêtise de son épouse, qui avait fait savoir à la milice, dès le matin, que son mari n’était pas rentré. Nikolaï Ivanovitch n’étonna pas outre mesure les enquêteurs lorsqu’il déposa sur la table le burlesque certificat indiquant qu’il avait passé la nuit à un bal chez Satan. En racontant comment il avait transporté par la voie des airs la domestique nue de Marguerite Nikolaïevna, le diable sait où, pour aller se baigner dans une rivière, ainsi que, précédant ce voyage, l’apparition de Marguerite Nikolaïevna elle-même, nue également, à sa fenêtre, Nikolaï Ivanovitch s’écarta un peu de la vérité. Ainsi, par exemple, il ne jugea pas utile de mentionner le fait qu’il était monté à la chambre avec une combinaison bleu ciel à la main et qu’il avait appelé Natacha « Vénus ». Il ressort principalement de son discours que Natacha s’était assise à cheval sur son dos, et par la fenêtre l’avait entraîné hors de Moscou…

– Cédant à la violence, j’ai dû obéir, dit Nikolaï Ivanovitch, qui termina ce conte en demandant que pas un mot de tout cela ne fût communiqué à sa femme. Ce qui lui fut promis.

Les indications fournies par Nikolaï Ivanovitch permirent d’établir que Marguerite Nikolaïevna, comme d’ailleurs sa domestique Natacha, avait disparu sans laisser de trace. Des mesures furent prises pour les retrouver toutes les deux.

La matinée du samedi fut donc marquée par la poursuite de cette enquête, qui ne se relâchait pas une seconde. Pendant ce temps, en ville, naissaient et se répandaient toutes sortes de bruits parfaitement impossibles. Une infime parcelle de vérité s’y dissimulait sous une fastueuse abondance de mensonges. On disait qu’il y avait eu une séance aux Variétés, après laquelle les deux mille spectateurs s’étaient retrouvés dans la rue dans la tenue qu’ils avaient en venant au monde, qu’on avait mis la main sur une imprimerie de faux billets d’une espèce magique, qu’une bande avait kidnappé cinq grosses légumes du monde du spectacle, mais que la milice venait de les retrouver, et bien d’autres choses encore que l’on n’a même pas envie de répéter.

Cependant, l’heure du déjeuner approchait. C’est alors que, dans l’immeuble où se déroulaient les interrogatoires, le téléphone sonna. La rue Sadovaïa informait que le maudit appartement donnait de nouveau des signes de vie. Une fenêtre, disait-on, avait été ouverte de l’intérieur, on y entendait les sons d’un piano et quelqu’un qui chantait, et sur l’appui de la fenêtre, on voyait un chat noir qui se chauffait au soleil.

Vers les quatre heures de ce chaud après-midi, une forte compagnie d’hommes en civil descendit de trois voitures arrêtées à quelque distance de l’entrée du 302 bis rue Sadovaïa. Là, le groupe se divisa en deux groupes plus petits dont l’un gagna directement par l’entrée principale l’escalier 6, tandis que l’autre ouvrait la petite porte, habituellement condamnée, de l’entrée de service. Par les deux escaliers, les deux troupes commencèrent à monter ensemble vers l’appartement 50.

Pendant ce temps, Koroviev et Azazello – Koroviev n’était plus en frac, mais avait repris sa tenue habituelle – finissaient de déjeuner dans la salle à manger. Woland, selon son habitude, était dans la chambre à coucher. Quant au chat, nul ne savait où il était passé. Mais, à en juger par le tintamarre de casseroles qui venait de la cuisine, on pouvait admettre que Béhémoth s’y trouvait, et y faisait l’imbécile, selon son habitude.

– Qu’est-ce que c’est que ces pas dans l’escalier ? demanda Koroviev en tournant distraitement une petite cuiller dans sa tasse de café noir.

– On vient pour nous arrêter, répondit Azazello en avalant un petit verre de cognac.

– Ah ! ah !… eh bien, eh bien…, dit Koroviev.

Les hommes qui montaient par l’escalier principal atteignaient à ce moment le palier du troisième étage, où deux plombiers s’affairaient bruyamment autour d’un radiateur de chauffage central. Les hommes en civil échangèrent avec les plombiers des coups d’œil expressifs.

– Ils sont tous là, murmura l’un des plombiers en donnant un coup de marteau sur le radiateur.

L’homme qui marchait en tête sortit ouvertement de son manteau un mauser noir, tandis qu’un autre, près de lui, tirait de sa poche un trousseau de passe-partout. En général, du reste, la troupe qui montait vers l’appartement 50 était fort convenablement équipée. Deux hommes avaient dans leur poche des filets de soie à mailles serrées, qui pouvaient se déployer en un clin d’œil. Un autre avait un lasso, un autre encore des masques de gaze et des ampoules de chloroforme.

En une seconde, la porte de l’appartement 50 fut ouverte et toute la troupe se trouva dans le vestibule. Au même moment, le claquement d’une porte dans la cuisine indiqua que le deuxième groupe avait atteint en temps voulu l’entrée de service.

Si le succès de cette manœuvre ne fut que partiel, il n’en fut pas moins certain. Les hommes se répandirent immédiatement dans toutes les pièces, et n’y trouvèrent personne. En revanche, ils découvrirent sur la table de la salle à manger les restes d’un déjeuner qu’on venait visiblement d’abandonner. Et dans le salon, sur la tablette de la cheminée, à côté d’une carafe de cristal, était assis un énorme chat noir. Il tenait entre ses pattes un réchaud à pétrole.

Dans un silence total, les envahisseurs contemplèrent ce chat pendant un assez long temps.

– Mm… ouais… en effet, il est gros…, murmura l’un des hommes.

– Je ne fais pas le guignol, je ne touche à personne, je répare mon réchaud, dit le chat en fronçant les sourcils d’un air hostile. Et je juge de mon devoir de vous avertir que la race des chats est antique et intouchable.

– Pas de doute, c’est du travail soigné, dit l’un des envahisseurs à voix basse.

Un autre prononça à voix haute et distinctement :

– Bon, eh bien, venez un peu ici, chat intouchable et ventriloque !

Un filet se déploya aussitôt, mais celui qui l’avait lancé, à l’étonnement de tous, manqua son coup et ne réussit qu’à attraper la carafe, qui tomba et se brisa avec fracas.

– À l’amende ! vociféra le chat. Hourra !

Posant à côté de lui son réchaud à pétrole, il prit derrière son dos un browning. En un clin d’œil, il le braqua sur l’homme le plus proche. Mais une flamme jaillit de la main de celui-ci avant que le chat n’ait eu le temps de tirer, et, tandis que retentissait le coup de feu du mauser, le chat dégringolait de la cheminée la tête en bas, lâchant son browning et entraînant le réchaud à pétrole dans sa chute.

– Tout est fini, dit le chat d’une voix faible et il s’étendit d’un air navré dans une mare de sang. Éloignez-vous de moi une seconde, pour me laisser dire adieu à la terre. Ô mon ami Azazello, gémit-il en perdant abondamment son sang, où es-tu ? (Le chat tourna ses yeux au regard déjà terni vers la porte de la salle à manger :) Tu n’es pas venu à mon secours dans ce combat inégal, tu as abandonné le pauvre Béhémoth, en échange d’un verre – excellent, il est vrai – de cognac ! Mais, quoique ma mort pèse sur ta conscience… je te lègue mon browning…

– Le filet, le filet, le filet…, chuchotait-on nerveusement autour du chat.

Mais le filet en question, le diable sait pourquoi, s’était accroché dans la poche de quelqu’un et refusait de sortir.

– La seule chose qui puisse sauver un chat blessé à mort, dit le chat, c’est une gorgée de pétrole.

Profitant de la confusion qui régnait autour de lui, il colla sa bouche à l’ouverture ronde du réchaud et but une gorgée. Aussitôt, le sang cessa de couler sous sa patte antérieure gauche. Le chat se remit sur pied d’un air vif et alerte, fourra le réchaud sous son bras, remonta d’un bond sur la cheminée et, de là, déchirant les doubles rideaux, il grimpa le long du mur et en deux secondes se trouva juché sur la tringle métallique, très haut au-dessus de la troupe.

Aussitôt, des mains empoignèrent la tenture et l’arrachèrent avec sa tringle, de sorte que le soleil entra à flots dans la pièce. Mais ni le chat, guéri par on ne sait quelle supercherie ni le réchaud à pétrole ne tombèrent. Sans lâcher son réchaud, le chat réussit à se maintenir en l’air et à sauter jusqu’au lustre accroché au centre du plafond.

– Une échelle ! cria-t-on en bas.

– Je vous provoque en duel ! clama le chat en passant au-dessus des têtes, accroché au lustre qui volait comme un balancier.

Dans ses pattes, le browning reparut. Le chat cala le réchaud entre les branches du lustre et, toujours en se balançant au-dessus des têtes des visiteurs, il visa soigneusement et ouvrit le feu sur eux. Le tonnerre des coups de pistolet fit trembler l’appartement. Des éclats de cristal du lustre se répandirent sur le plancher, la glace de la cheminée s’étoila, des petits nuages de plâtre volèrent çà et là, des douilles rebondirent sur le parquet, les carreaux des fenêtres volèrent en éclats, et le pétrole jaillit du réchaud transpercé. Il n’était plus question de prendre le chat vivant, et les visiteurs, avec rage mais en visant soigneusement, déchargeaient leurs mausers dans la tête, le ventre, la poitrine et le dos du chat. Dans la cour, la fusillade provoqua la panique.

Mais cette fusillade dura très peu de temps et s’éteignit d’elle-même. Elle n’avait en effet causé aucun mal, ni au chat ni aux envahisseurs. Non seulement personne n’était mort, mais il n’y avait même pas de blessés. Tout le monde, le chat y compris, était sain et sauf. L’un des visiteurs, pour bien s’en convaincre, envoya cinq balles dans la tête du damné animal, et le chat répondit promptement en vidant sur lui son chargeur. Mais le résultat fut le même : aucun des tireurs n’en ressentit le moindre effet. Le chat continuait de se balancer au lustre, dont les oscillations étaient notablement moins fortes, tout en soufflant, on ne sait trop pourquoi, dans le canon de son browning et en se crachant dans la patte.

Ceux d’en bas se turent, et sur leur visage se dessina l’expression d’une profonde perplexité. C’était le seul, ou tout au moins l’un des rares cas où une fusillade s’était avérée complètement inefficace. On pouvait admettre, bien sûr, que le browning du chat n’était qu’une espèce de jouet, mais on ne pouvait certes pas en dire autant des mausers des visiteurs. Quant à la première blessure du chat – ça, c’était clair et ça ne faisait aucun doute – ce n’était qu’une feinte et un tour de cochon, exactement comme la gorgée de pétrole.

On fit encore une tentative pour attraper le chat. Le lasso fut lancé, mais il s’accrocha à une branche du lustre, et celui-ci, arraché, s’écrasa au sol. Le choc, semble-t-il, ébranla toute la maison, mais ne fut suivi d’aucun effet. Les éclats s’éparpillèrent sur tout le monde, tandis que le chat s’envolait de nouveau pour aller se percher tout en haut du cadre doré de la glace posée sur la cheminée. Il ne manifestait aucune intention de s’enfuir. Au contraire, se sentant relativement en sécurité là où il était, il entama un nouveau discours :

– Je ne comprends absolument pas, dit-il, les causes de cette attitude brutale à mon égard…

Mais ce discours fut interrompu dès le début par une profonde voix de basse sortie on ne sait d’où :

– Que se passe-t-il dans cet appartement ? Cela m’empêche de travailler…

Une autre voix, nasillarde et déplaisante, répondit :

– Naturellement, c’est Béhémoth, le diable l’emporte !

Une troisième voix, chevrotante, ajouta :

– Messire ! on est samedi. Le soleil ne va pas tarder à se coucher. Il est temps.

– Excusez-moi, mais je ne puis poursuivre cette conversation, dit le chat du haut de la glace. Il est temps.

Il jeta son browning par la fenêtre, brisant deux vitres encore intactes. Puis il renversa le pétrole de son réchaud, et ce pétrole prit feu tout seul, en lançant des flammes jusqu’au plafond.

L’incendie se propagea avec une force et une rapidité inhabituelles, même pour du pétrole. Déjà la tapisserie flambait, le rideau arraché avait pris feu et le châssis de la fenêtre commençait à se consumer. Le chat bondit comme un ressort, miaula, sauta, tel un bolide, de la glace sur l’appui de la fenêtre pour y disparaître avec son réchaud. Des coups de feu éclatèrent au-dehors. L’homme posté sur l’échelle d’incendie à la hauteur des fenêtres de la bijoutière tira à plusieurs reprises sur le chat tandis que celui-ci sautait d’une fenêtre à l’autre, en se dirigeant vers le tuyau de descente de la gouttière, au coin de l’immeuble. Le chat escalada ce tuyau et passa sur le toit. Là, malheureusement encore sans résultat, un garde qui surveillait les cheminées tira sur lui, et le chat s’éclipsa dans le soleil déclinant qui inondait la ville.

Pendant ce temps, dans l’appartement, le parquet prenait feu sous les pieds des visiteurs, et dans les flammes, à l’endroit précis où le chat, avec sa blessure simulée, était tombé, on voyait se matérialiser, de plus en plus dense, le cadavre du défunt baron Meigel, son menton dressé vers le plafond et ses yeux vitreux grands ouverts. Mais il n’était déjà plus possible de le tirer de là.

Sautillant sur les lames du parquet en feu, se donnant des claques sur leurs épaules et leurs poitrines qui fumaient, les envahisseurs du salon refluèrent dans le cabinet de travail puis dans le vestibule. Ceux qui étaient dans la salle à manger et dans la chambre s’échappèrent par le corridor. Ceux qui étaient dans la cuisine accoururent aussi et tout le monde se retrouva dans l’entrée. Le salon était déjà rempli de flammes et de fumée. Tout en se sauvant, quelqu’un réussit à former le numéro de téléphone des pompiers et à crier brièvement dans l’appareil :

– Sadovaïa 302 bis !…

Impossible de rester plus longtemps : les flammes jaillissaient dans le vestibule, et on pouvait à peine respirer.

Dès que sortirent, par les fenêtres brisées de l’appartement ensorcelé, les premiers nuages de fumée, des cris de désespoir éclatèrent dans la cour :

– Au feu ! Au feu ! Nous brûlons !

Dans divers appartements de l’immeuble, des gens criaient au téléphone :

– Sadovaïa ! Sadovaïa 302 bis !

Tandis que dans la rue Sadovaïa, on entendait déjà tinter les sinistres coups de cloche sur les longs véhicules rouges qui arrivaient rapidement de tous les coins de la ville, les gens qui s’agitaient dans la cour virent s’envoler avec la fumée, par les fenêtres du cinquième étage, trois silhouettes noires qui paraissaient être des silhouettes d’hommes, et la silhouette d’une femme nue.