« Le Maître et Marguerite », XXV – Comment le procurateur tenta de sauver Judas de Kerioth   

XXV – Comment le procurateur tenta de sauver Judas de Kerioth

Les ténèbres venues de la mer Méditerranée s’étendirent sur la ville haïe du procurateur. Les passerelles qui reliaient le Temple à la redoutable tour Antonia disparurent, l’insondable obscurité descendue du ciel engloutit les dieux ailés qui dominaient l’hippodrome, le palais des Asmonéens avec ses meurtrières, les bazars, les caravansérails, les ruelles, les piscines… Ainsi disparut Jérusalem, la grande ville, comme effacée de la surface du monde. Les ténèbres dévoraient tout, semant la terreur parmi tout ce qui vivait, à Jérusalem et dans ses alentours. L’étrange nuée venue de la mer s’abattit sur la ville vers la fin de ce jour qui était le quatorzième du mois printanier de Nisan.

Son ventre noir pesait déjà sur le Crâne Chauve, où les bourreaux avaient hâtivement achevé les condamnés à coups de lance, elle s’appesantissait sur le Temple et, de la colline où celui-ci était édifié, ses flots fuligineux roulaient vers la Ville Basse dont ils envahissaient les rues. Elle se coulait par les étroites fenêtres et, dans les ruelles tortueuses, chassait les gens vers les maisons. Peu pressée de rendre l’eau dont elle était gorgée, elle se contentait d’émettre, de temps à autre, des éclairs de feu. Quand une lueur crevait l’amoncellement de fumées noires, on voyait surgir dans la déchirure des ténèbres, comme un roc, l’imposante masse du Temple couverte d’écailles étincelantes. Mais la lueur s’éteignait instantanément et, de nouveau, le Temple était plongé dans un néant noirâtre. À plusieurs reprises, il surgit ainsi pour disparaître à nouveau et, à chaque fois, cette disparition était accompagnée par un grondement de catastrophe.

D’autres lueurs frémissantes firent surgir de l’abîme le palais d’Hérode le Grand, situé face au Temple sur la colline de l’Ouest, et les terrifiantes statues d’or sans yeux se découpèrent sur le fond noir, les bras tendus vers le ciel. Puis le feu céleste se déroba et le sourd fracas du tonnerre renvoya au gouffre les idoles d’or.

Soudain, la pluie jaillit, torrentielle. L’orage s’était mué en ouragan. À l’endroit même où, vers le milieu du jour, près d’un banc de marbre du jardin, s’étaient entretenus le procurateur et le grand prêtre, le tonnerre éclata comme un coup de canon et un grand cyprès fut brisé net comme une brindille. Sous le péristyle, en même temps qu’une poussière d’eau mêlée de grêle, s’engouffrèrent des roses arrachées, des feuilles de magnolia, de menues branches et des tourbillons de sable. L’ouragan ravageait le jardin.

Un seul homme se trouvait à ce moment sous les colonnes et cet homme était le procurateur.

Il n’était plus assis dans un fauteuil, mais étendu sur un lit de repas, près d’une petite table basse garnie de mets et de cruchons de vin. Un second lit était placé de l’autre côté de la table, mais il était vide. Aux pieds du procurateur s’étalait une mare rouge comme du sang, que jonchaient les débris d’un cruchon brisé, et que personne n’avait nettoyée. Le serviteur qui, avant l’orage, avait dressé cette table pour le procurateur avait, on ne sait pourquoi, perdu contenance sous le regard de celui-ci, comme s’il craignait de l’avoir mal servi, et le procurateur, pris de colère, avait jeté le cruchon sur le sol de mosaïque en disant :

– Pourquoi évites-tu de me regarder en face quand tu sers ? Aurais-tu volé quelque chose ?

Le visage noir du serviteur africain était devenu gris et, les yeux remplis d’une terreur mortelle, il s’était mis à trembler au point qu’il avait failli casser un deuxième cruchon. Mais la colère du procurateur s’était envolée aussi vite qu’elle était venue. L’Africain s’était précipité pour ramasser les morceaux et essuyer la tache, mais le procurateur l’avait congédié d’un geste de la main, et l’esclave s’était enfui. Et la tache était restée.

Au moment où se déchaîna l’ouragan, l’Africain était caché près d’une niche où se trouvait la statue d’une femme nue à la tête inclinée ; il craignait de se montrer inopportunément à la vue du procurateur et, en même temps, il avait peur, en restant là, de manquer à son appel.

Étendu sur son lit dans la demi-obscurité de l’orage, le procurateur se servait lui-même des coupes de vin qu’il buvait à longs traits. De temps en temps, il allongeait la main et rompait de petits morceaux de pain qu’il mangeait, gobait quelques huîtres et mâchait du citron, puis buvait de nouveau.

Sans le mugissement des trombes d’eau, sans les coups de tonnerre qui menaçaient, semblait-il, d’aplatir le toit du palais, sans le bruit sec des grêlons qui rebondissaient sur les marches de la terrasse, on aurait pu entendre le procurateur grommeler et parler tout seul. Et si les fugaces crépitements du feu céleste s’étaient changés en une lumière continue, un observateur aurait pu voir que les yeux du procurateur, rougis par ses dernières nuits sans sommeil et par le vin, exprimaient l’impatience, que le Procurateur, s’il regardait de temps en temps les deux roses blanches qui étaient venues se noyer dans la flaque rouge, tournait constamment son visage vers le jardin, face aux tourbillons d’eau et de sable, qu’il attendait quelqu’un, et qu’il attendait avec impatience.

Un certain temps s’écoula et, devant les yeux du procurateur, le rideau de pluie s’éclaircit un peu. En dépit de toute sa fureur, l’ouragan faiblissait. Déjà, on n’entendait plus de craquements ni de chutes de branchages. Les éclairs et les coups de tonnerre se raréfiaient. Au-dessus de Jérusalem, ce n’était plus un linceul violet frangé de blanc qui s’étendait, mais un ciel ordinaire, cotonneux et gris – une nuée d’arrière-garde. L’orage fuyait vers la mer Morte.

On pouvait maintenant distinguer le bruissement de la pluie, les bruits de l’eau qui courait dans les chéneaux et dévalait en cascades les marches du grand escalier que le procurateur avait descendu quelques heures plus tôt pour aller annoncer la sentence sur la place. Enfin, on perçut le clapotis d’une fontaine, jusqu’alors complètement étouffé. Le ciel s’éclaircit. Dans l’océan gris qui courait vers l’est s’ouvrirent des fenêtres bleues.

À ce moment, à travers le crépitement affaibli et intermittent de la pluie, le procurateur saisit de lointains appels de trompettes, mêlés au piétinement assourdi de centaines de sabots de chevaux. À ces bruits, il sortit de son immobilité et son visage s’anima. C’était l’aile de cavalerie qui revenait du mont Chauve. À en juger par la direction du bruit, elle traversait la place où avait été annoncée la sentence.

Enfin, le procurateur entendit les pas si impatiemment attendus. Des sandales claquèrent sur les dalles mouillées de l’escalier qui menait à la terrasse supérieure du jardin, juste devant le péristyle. Le procurateur tendit le cou et ses yeux brillèrent de joie.

Entre les deux lions de marbre apparut d’abord une tête dissimulée sous un capuchon, puis le corps d’un homme complètement trempé vêtu d’un manteau qui lui collait au corps. C’était l’homme qui, avant la sentence, avait échangé quelques mots à voix basse avec le procurateur, dans une chambre obscure du palais, et qui, durant le supplice, était demeuré assis sur un tabouret à trois pieds, jouant avec un bâton.

Sans prendre garde aux flaques d’eau, l’homme au capuchon traversa la terrasse, s’avança sur le sol de mosaïque du péristyle et, levant le bras, dit d’une voix de ténor sonore et agréable :

– Santé et joie au Procurateur !

L’homme parlait latin.

– Dieux ! s’écria Pilate. Mais vous n’avez plus un poil de sec ! Quel ouragan, hein ! Entrez immédiatement chez moi, je vous prie, et faites-moi le plaisir de vous changer.

Le nouveau venu rejeta son capuchon en arrière, découvrant sa tête complètement mouillée aux cheveux collés sur le front. Un sourire poli se dessina sur son visage rasé et il refusa d’aller se changer, affirmant que cette petite pluie ne lui avait été d’aucun désagrément.

– Je ne veux rien entendre, dit Pilate en frappant dans ses mains.

À ce bruit, les esclaves sortirent de leur cachette. Pilate leur ordonna de prendre soin de son hôte puis, aussitôt après, de servir un plat chaud.

Il ne fallut que très peu de temps à l’homme au capuchon pour se sécher la tête, changer de vêtements et de chaussures, et pour remettre, en général, de l’ordre dans sa toilette. Un instant plus tard, il reparaissait dans le péristyle vêtu d’un manteau militaire pourpre, chaussé de sandales propres et les cheveux peignés.

Cependant, le soleil était revenu à Jérusalem. Avant de plonger dans la Méditerranée et de disparaître, il envoya des rayons d’adieu à la ville haïe du procurateur, dont quelques-uns vinrent dorer les marches du péristyle. Revenue à la vie, la fontaine chantait à cœur joie, des pigeons se promenaient à nouveau dans les allées, sautant par-dessus les branches cassées et picorant on ne sait quoi dans le sable détrempé. La flaque rouge avait été essuyée, les débris du cruchon balayés et, sur la table, fumait un plat de viande.

– J’écoute les ordres du procurateur, dit l’homme en s’approchant de la table.

– Vous n’écouterez rien du tout tant que vous ne serez pas assis et que vous n’aurez pas bu de vin, dit aimablement Pilate en désignant le second lit.

L’homme s’y étendit et l’esclave lui servit une coupe d’épais vin rouge. Un autre serviteur, se penchant avec précaution sur l’épaule de Pilate, remplit la coupe du procurateur. Après quoi, celui-ci les renvoya tous deux d’un geste.

Pendant que son hôte mangeait et buvait, Pilate, tout en dégustant son vin à petits coups, le dévisageait à travers la fente étroite de ses paupières. C’était un homme d’âge moyen, doué d’un agréable visage rond et net, et d’un nez charnu. Ses cheveux étaient d’une couleur indéfinissable. Pour l’instant, comme ils n’étaient pas encore secs, ils paraissaient clairs. Il eût été difficile de déterminer sa nationalité. Le trait essentiel de son visage était, peut-être, son expression de bonhomie, quelque peu gâtée, du reste, par ses yeux ou, plus précisément, non par ses yeux eux-mêmes, mais par la façon qu’il avait de regarder son interlocuteur. Habituellement, il dissimulait ses petits yeux sous des paupières mi-closes – paupières un peu étranges, légèrement bouffies. Le mince regard qu’elles laissaient filtrer alors brillait d’une malice sans méchanceté. Il faut croire, sans doute, que l’hôte du procurateur était enclin à l’humour. Mais, par moments, chassant complètement cette lueur d’humour, l’homme ouvrait soudain ses paupières et posait sur son interlocuteur un regard insistant, comme s’il voulait étudier rapidement quelque tache insoupçonnée sur le nez de celui-ci. Cela durait peu : les paupières retombaient, la fente s’étrécissait et la lueur du regard révélait à nouveau un esprit débonnaire et malicieux.

L’invité ne refusa pas une seconde coupe de vin, avala quelques huîtres avec une visible jouissance, goûta aux légumes cuits, mangea un morceau de viande. Rassasié, il fit l’éloge du vin :

– Excellent cru, procurateur. N’est-ce pas du falerne ?

– C’est du vin de Cécube. Il a trente ans, répondit avec affabilité le procurateur.

La main sur le cœur, l’hôte refusa de manger un morceau de plus, déclarant qu’il n’avait réellement plus faim. Pilate remplit alors sa coupe et son invité en fit autant. Les deux convives versèrent alors quelques gouttes de vin dans le plat de viande, et le procurateur, levant sa coupe, prononça à haute voix :

– À nous, et à toi, César, père des Romains, le meilleur et le plus aimé des hommes !…

Ils burent leur coupe d’un trait, et les esclaves africains emportèrent les reliefs, ne laissant sur la table que les fruits et les cruchons. Derechef, le procurateur congédia les serviteurs et demeura seul avec son hôte sous les colonnes.

– Eh bien ! dit Pilate à mi-voix, que pouvez-vous me dire sur l’état des esprits dans cette ville ?

Involontairement, son regard se porta au-delà des terrasses du jardin où, en contrebas du palais, les colonnes et les toits dorés par les derniers rayons du soleil s’éteignaient peu à peu.

– Je pense, procurateur, dit l’homme, que l’état des esprits, à Jérusalem, est maintenant satisfaisant.

– On peut donc se porter garant que toute menace de désordre est écartée ?

– On ne peut se porter garant, répondit le visiteur en regardant Pilate avec amabilité, que d’une chose au monde : la puissance du grand César.

– Que les dieux lui accordent une longue vie ! enchaîna immédiatement Pilate. Et la paix universelle ! (Il se tut un moment puis reprit :) De sorte qu’à votre avis, on peut retirer les troupes ?

– Je pense que la cohorte de la légion Foudre peut s’en aller, répondit l’hôte de Pilate, et il ajouta : Ce serait bien si, en l’honneur de son départ, elle défilait dans la ville.

– Excellente idée, approuva le procurateur. Après-demain, je lui donnerai l’ordre de lever le camp, et je partirai moi aussi. Et – je le jure par le festin des douze dieux, je le jure par les Lares – je donnerais beaucoup pour pouvoir le faire dès aujourd’hui.

– Le procurateur n’aime pas Jérusalem ? demanda l’invité avec bonhomie.

– Miséricorde ! s’écria le procurateur en souriant. Il n’y a pas au monde de lieu plus désespérant ! Je ne parle même pas de la nature et du climat : bien que je tombe malade à chaque fois que je viens ici, il n’y aurait là encore que demi-mal ! Mais ces fêtes !… Tous ces mages, ces sorciers, ces enchanteurs, ces troupeaux de pèlerins !… Des fanatiques, des fanatiques !… Les tracas, tenez, que me cause cette seule histoire de Messie, dont ils se sont mis, tout à coup, à attendre la venue pour cette année ! À chaque minute, je m’attends à être témoin d’un carnage, excessivement désagréable… Je passe mon temps à déplacer des troupes, à lire des plaintes et des dénonciations, pour la moitié au moins, d’ailleurs, dirigées contre moi-même ! Avouez que c’est à mourir d’ennui ! Oh ! s’il n’y avait pas le service de l’Empereur !

– Oui, les fêtes, ici, sont fatigantes, acquiesça l’invité.

– Je souhaite de tout mon cœur qu’elles se terminent au plus tôt, reprit énergiquement Pilate. Je pourrai enfin retourner à Césarée. Le croirez-vous, cette délirante construction – le mouvement de la main du procurateur, qui parcourut l’enfilade des colonnes, désigna clairement le palais d’Hérode – me rend positivement fou. Y passer la nuit m’est impossible. Jamais le monde n’a connu architecture plus étrange !… Oui, enfin, revenons à nos affaires. Avant tout, ce maudit Bar-Rabbas vous cause-t-il des ennuis ?

À ces mots, l’hôte projeta son singulier regard sur la joue droite du procurateur. Mais celui-ci laissait errer au loin un regard chargé d’ennui et contemplait avec une moue méprisante la partie de la ville qui s’étendait à ses pieds et qui s’estompait peu à peu dans le crépuscule. Le regard de son hôte s’estompa lui aussi, et ses paupières retombèrent.

– Il faut croire, dit l’invité tandis que de légères rides fronçaient son visage rond, que, désormais, Bar n’est pas plus dangereux qu’un agneau. Il n’aura plus guère la possibilité de provoquer des émeutes.

– Il est trop célèbre ? demanda Pilate dans un petit rire.

Le procurateur, comme toujours, a parfaitement compris la question.

– En tout cas, dit le procurateur d’un air soucieux en levant un doigt long et mince orné d’une pierre noire, il faudra…

– Oh ! le procurateur peut être certain que tant que je serai en Judée, Bar ne pourra pas faire un pas sans être suivi à la trace.

– Alors, je suis tranquille. Du reste, je suis toujours tranquille quand vous êtes là.

– Le procurateur est trop bon !

– Maintenant, parlez-moi du supplice, dit Pilate.

– Que désire savoir, précisément, le procurateur ?

– N’y a-t-il pas eu, de la part de la foule, quelque tentative, quelque manifestation séditieuse ? C’est là le principal, naturellement.

– Absolument rien, dit l’invité.

– Parfait. Et vous avez constaté personnellement que la mort avait fait son œuvre ?

– Le procurateur peut en être certain.

– Mais, dites-moi… leur a-t-on donné le breuvage avant de les attacher aux piloris ?

– Oui. Mais lui (l’hôte de Pilate ferma les yeux), il a refusé.

– Qui donc ? demanda Pilate.

– Excusez-moi, hegemon ! s’écria l’hôte. N’ai-je pas dit son nom ? Ha-Nozri !

– Le fou ! dit Pilate avec une grimace, tandis qu’une veine battait sous son œil gauche. Mourir des brûlures du soleil ! À quoi bon refuser ce qui vous est offert conformément à la loi ? En quels termes a-t-il exprimé son refus ?

– Il a dit (l’hôte de Pilate ferma de nouveau les yeux) qu’il était reconnaissant, et qu’il ne faisait reproche de sa mort à personne.

– Reconnaissant à qui ? Aucun reproche à qui ? demanda sourdement Pilate.

– Cela, hegemon, il ne l’a pas dit…

– N’a-t-il pas essayé de faire de la propagande en présence des soldats ?

– Non, hegemon, il n’a pas été bavard, cette fois. La seule chose qu’il a dite, c’est que, parmi tous les défauts humains, il considérait que l’un des plus graves était la lâcheté.

– À propos de quoi a-t-il dit cela ? demanda Pilate d’une voix fêlée qui surprit le visiteur.

– Personne ne l’a compris. En général, son attitude était bizarre. Comme toujours, d’ailleurs.

– Qu’a-t-il fait de bizarre ?

– Eh bien, il essayait tout le temps de regarder dans les yeux de ceux qui l’entouraient et, à chaque fois, il souriait d’une espèce de sourire égaré.

– Rien d’autre ? demanda Pilate d’une voix rauque.

– Rien d’autre.

Le procurateur heurta sa coupe en y versant du vin. Il la but d’un trait, et dit :

– Voici l’affaire : bien que nous n’ayons pu – du moins jusqu’à présent – lui découvrir de fidèles ou d’adeptes, nous ne pouvons non plus garantir qu’il n’en ait eu aucun.

L’invité, qui écoutait attentivement, acquiesça.

– Aussi, afin d’éviter toute surprise, continua le procurateur, je vous prie de faire disparaître, immédiatement et sans bruit, les corps des trois condamnés et de les enterrer discrètement et à l’insu de tous, de telle sorte qu’on n’entende plus jamais parler d’eux.

– À vos ordres, hegemon, dit l’hôte, qui se leva et ajouta : Vu l’importance de cette affaire et son caractère délicat, permettez-moi d’aller m’en occuper tout de suite.

– Non, restez encore un moment, dit Pilate en arrêtant son hôte d’un geste. Il y a deux autres questions à régler. Voici la première : les mérites considérables que vous avez montrés dans le difficile travail que vous avez eu à accomplir en qualité de chef du service secret auprès du procurateur de Judée m’autorisent – et je m’en réjouis – à en informer Rome.

Le visage rose, l’invité se leva et s’inclina devant le procurateur :

– Je ne fais que remplir mon devoir au service de l’Empereur, dit-il.

– Mais je voudrais vous demander, continua l’hegemon, si l’on vous propose une mutation avec avancement, de refuser et de rester ici. Il m’en coûterait beaucoup de me séparer de vous. Ils trouveront bien un autre moyen de vous récompenser.

– Je suis heureux de servir sous vos ordres, hegemon.

– Cela me fait grand plaisir. Maintenant, la deuxième question. Elle concerne ce… comment, déjà… Judas, de Kerioth.

L’hôte lança au procurateur son regard particulier qu’il éteignit, comme de coutume, aussitôt.

– On dit, continua le procurateur en baissant la voix, qu’il aurait touché de l’argent pour avoir reçu chez lui, avec tant de cordialité, ce philosophe insensé.

– Il va en toucher, rectifia doucement le chef du service secret.

– La somme est-elle importante ?

– Cela, personne ne peut le savoir, hegemon.

– Pas même vous ? demanda Pilate avec un étonnement élogieux.

– Hélas ! pas même moi, répondit calmement son interlocuteur. Mais ce que je sais, c’est qu’il touchera cet argent ce soir. Il est convoqué pour aujourd’hui au palais de Caïphe.

– Ah ! le vieux grippe-sou ! dit en riant le procurateur. Car c’est bien un vieillard, n’est-ce pas ?

– Le procurateur ne se trompe jamais, mais cette fois il est dans l’erreur, répondit aimablement l’hôte. L’homme de Kerioth est un jeune homme.

– Tiens ! Et pouvez-vous me tracer rapidement son portrait ? Un fanatique ?

– Oh ! non, procurateur.

– Bien. Et quoi encore ?

– Il est très beau.

– Ensuite ? Il a bien, sans doute, quelque passion ?

– Dans cette ville énorme, il est difficile de bien connaître tout le monde, procurateur…

– Non, non, Afranius ! Ne diminuez pas vos mérites.

– Il n’a qu’une passion, procurateur. (L’invité fit une brève pause.) La passion de l’argent.

– Et que fait-il ?

Afranius leva la tête vers le plafond, réfléchit, puis répondit :

– Il travaille chez l’un de ses parents, qui tient une boutique de change.

– Ah ! bon. Bon, bon, bon. (Le procurateur se tut, regarda s’ils étaient bien seuls, et dit à voix basse :) Voici ce qu’il y a : Aujourd’hui, j’ai été informé qu’il serait assassiné cette nuit.

À ces mots, non seulement l’hôte projeta son étrange regard sur le procurateur, mais il le maintint quelque temps. Après quoi, il répondit :

– Procurateur, vous avez exprimé une opinion beaucoup trop flatteuse à mon sujet et, pour moi, je ne mérite pas un rapport à Rome. Car je n’ai pas eu cette information.

– Vous méritez les plus hautes récompenses, répliqua le procurateur. Mais cette information existe.

– Et oserai-je vous demander de qui vous la tenez ?

– Permettez-moi de ne pas vous le dire pour l’instant, d’autant plus qu’il s’agit de renseignements fortuits, d’origine douteuse, et par conséquent suspects. Mais je suis obligé de tout prévoir. C’est mon devoir, et de plus je crois à mes pressentiments, car ils ne m’ont jamais trompé. Toujours est-il que, d’après mes informations, un des amis clandestins de Ha-Nozri, indigné par la monstrueuse trahison de ce changeur, doit s’entendre avec des complices pour l’assassiner cette nuit, puis déposer l’argent de la trahison chez le grand-prêtre avec ce mot : « Reprends cet argent maudit. »

Le chef du service secret n’envoya pas son regard surprenant à l’hegemon, mais continua d’écouter, les yeux mi-clos. Pilate reprit :

– Imaginez la chose. Croyez-vous qu’il sera agréable au grand-prêtre, une nuit de fête, de recevoir pareil cadeau ?

– Non seulement cela lui sera désagréable, dit l’hôte en souriant, mais je pense, procurateur, que cela provoquera un très grand scandale.

– Je suis exactement de cet avis. C’est pourquoi je vous prie de vous occuper de cette affaire, c’est-à-dire de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la protection de Judas de Kerioth.

– L’ordre de l’hegemon sera exécuté, dit Afranius, mais je dois rassurer l’hegemon : le projet de ces scélérats est presque irréalisable. Songez-y (l’hôte se retourna, puis reprit :), dépister son homme, le tuer, découvrir combien il a touché, puis trouver le moyen de retourner cet argent à Caïphe, tout cela en une seule nuit ? Cette nuit ?

– Et pourtant, ils l’égorgeront cette nuit, répéta Pilate obstiné. Je vous le dis, j’en ai le pressentiment ! Et en aucun cas mes pressentiments ne m’ont trompé.

Le visage du procurateur se crispa, et d’un geste bref, il frotta ses mains moites.

– À vos ordres, répondit docilement l’invité. (Puis il se leva, se redressa et, soudain, demanda d’un ton rude :) Ainsi, ils vont l’assassiner, hegemon ?

– Oui, répondit Pilate, et je mets tout mon espoir dans votre efficacité, qui fait l’admiration de tous.

L’hôte rajusta sa lourde ceinture sous son manteau et dit :

– Mes respects, et tous mes vœux de joie et de santé !

– Ah ! mais, s’écria Pilate à mi-voix, j’avais complètement oublié ! Je vous dois de l’argent !…

L’invité s’étonna.

– Mais non, procurateur, vous ne me devez rien.

– Comment, rien ? Quand je suis entré à Jérusalem, rappelez-vous cette foule de mendiants… je voulais leur jeter de l’argent, mais je n’en avais pas sur moi, et je vous en ai emprunté.

– Oh ! procurateur, ce n’était qu’une bagatelle !

– Il ne faut rien oublier, pas même les bagatelles.

Pilate se tourna, souleva son manteau posé sur un fauteuil derrière lui, trouva dessous une bourse de cuir qu’il tendit à son hôte. Celui-ci la prit, s’inclina et la cacha sous son manteau.

– J’attends, dit Pilate, votre rapport sur l’enterrement, ainsi que sur cette affaire de Judas, cette nuit, vous m’entendez, Afranius, cette nuit même. La garde aura l’ordre de me réveiller dès que vous vous présenterez ici. Je vous attends.

– Mes respects, dit le chef du service secret.

Puis, tournant le dos, il quitta le péristyle. On entendit le crissement du sable mouillé sous ses pieds, puis le claquement de ses sandales sur le marbre quand il passa entre les deux lions. Ses jambes, puis son corps et enfin son capuchon disparurent. Le procurateur s’aperçut alors que le soleil était parti, et que le crépuscule tombait.