« Le Maître et Marguerite », XXIV – Réapparition du maître   

XXIV – Réapparition du maître

Dans la chambre de Woland, tout était comme avant le bal. Woland était toujours sur le lit en chemise de nuit, seulement Hella ne lui frottait plus le genou ; sur la table où se trouvait tout à l’heure le jeu d’échecs, elle dressait le couvert du dîner. Koroviev et Azazello, qui avaient ôté leur frac, étaient déjà à table, et, naturellement, le chat avait pris place à côté d’eux. Il n’avait pas voulu se séparer de sa cravate, bien que celle-ci fût réduite à une loque parfaitement dégoûtante. Marguerite, chancelante, s’approcha de la table et s’y appuya. Comme naguère, Woland lui fit signe de venir et, d’un geste, l’invita à s’asseoir près de lui.

– Eh bien, vous voilà exténuée ? demanda Woland.

– Oh ! non, messire, répondit Marguerite d’une voix si faible qu’on l’entendit à peine.

– Noblesse oblige, fit remarquer le chat, qui versa à Marguerite, dans un verre à bordeaux, un liquide transparent.

– C’est de la vodka ? demanda faiblement Marguerite.

Sur sa chaise, le chat sauta d’indignation.

– Y pensez-vous, reine ? grinça-t-il. Est-ce que je me permettrais de verser de la vodka à une dame ? C’est de l’alcool pur !

Marguerite sourit et tenta de repousser le verre.

– Buvez sans crainte, dit Woland, et Marguerite prit aussitôt le verre dans ses mains.

– Hella, assieds-toi, ordonna Woland, et il expliqua à Marguerite : La nuit de la pleine lune est une nuit de fête, et je dîne toujours dans la compagnie intime de mes proches et de mes serviteurs. Alors, comment vous sentez-vous ? Comment s’est passé ce bal harassant ?

– Renversant ! jacassa Koroviev. Ils sont tous enchantés, époustouflés, amoureux ! Quel tact, quel savoir-faire, quelle séduction, quel charme !

Sans mot dire, Woland leva son verre et trinqua avec Marguerite. Celle-ci but avec résignation, et sa dernière pensée fut qu’elle ne survivrait pas à ce verre d’alcool. Mais il n’arriva rien de mauvais. Une chaleur vivante coula dans le ventre de Marguerite, qui ressentit en même temps comme un léger choc à la nuque, et ses forces revinrent comme si elle venait de se lever après un long sommeil réparateur. En outre, elle sentit s’allumer en elle une faim de loup. Quand elle se souvint qu’elle n’avait rien pris depuis la veille au matin, son appétit redoubla… Elle se mit à manger goulûment du caviar.

Béhémoth coupa une tranche d’ananas, la saupoudra de sel et de poivre, la mangea, après quoi il se jeta si crânement dans le gosier un deuxième verre d’alcool que tout le monde applaudit.

Quant Marguerite eut bu son second verre, l’éclat des candélabres se fit plus vif et les flammes montèrent plus haut dans la cheminée. Marguerite n’éprouvait aucune ivresse. En plantant ses dents blanches dans la viande, elle sentait avec délectation le jus lui couler dans la bouche. En même temps, elle observait Béhémoth qui était en train de tartiner une huître de moutarde.

– Tu devrais aussi y ajouter un peu de raisin, dit doucement Hella en poussant le chat du coude.

– Je te prie de te mêler de ce qui te regarde, répondit Béhémoth. Je sais me tenir à table, n’ayez crainte, et quand j’y suis, je n’aime pas qu’on me dérange !

– Ah ! comme c’est agréable, chevrota Koroviev, de dîner comme ça, auprès d’un bon feu, et à la bonne franquette, en petit comité.

– Non, Fagoth, répliqua le chat, le bal a aussi son charme et sa grandeur.

– Pas du tout, dit Woland, un bal n’a ni charme ni grandeur. Et ces ours imbéciles, ainsi que les tigres du bar, avec leurs rugissements, ont failli me donner la migraine.

– À vos ordres, messire, dit le chat. Si vous trouvez qu’un bal n’a aucune grandeur, j’adopte immédiatement et pour toujours cette opinion.

– Prends garde à toi ! répondit Woland.

– Je plaisantais, répondit humblement le chat. Quant aux tigres, je vais donner l’ordre de les faire rôtir.

– Les tigres, ça ne se mange pas, dit Hella.

– Vous croyez ? Alors, écoutez, je vous prie, répliqua le chat.

Et, les yeux mi-clos de plaisir, il raconta qu’une fois, il avait erré pendant dix-neuf jours dans un désert et qu’il s’était nourri uniquement de la viande d’un tigre tué par lui. Tous écoutèrent avec intérêt ce curieux récit, et quand Béhémoth eut terminé, tous s’écrièrent en chœur :

– Mensonge !

– Et le plus intéressant dans ce mensonge, dit Woland, c’est qu’il est mensonger du premier au dernier mot.

– Ah ! bon ? Mensonge ? s’écria le chat, et tous pensèrent qu’il allait se mettre à protester, mais il dit simplement d’une voix paisible : L’Histoire nous jugera.

– Mais dites-moi, fit Margot, un peu excitée par l’alcool, en se tournant vers Azazello : Ce baron, vous lui avez tiré dessus ?

– Naturellement, répondit Azazello. Comment ne pas lui tirer dessus ? Il fallait bien lui tirer dessus.

– Ah ! quelle émotion ! s’écria Marguerite. C’était si inattendu !

– Il n’y avait rien, là-dedans, d’inattendu, objecta Azazello, mais Koroviev se mit à brailler d’une voix geignarde :

– Comment ne pas être ému ? Moi-même, les jambes m’en tremblaient ! Pan ! Et hop ! Le baron par terre !

– Quant à moi, j’ai failli avoir une crise de nerfs, ajouta le chat, qui avala en se pourléchant une cuillerée de caviar.

– Il y a quelque chose que je ne comprends pas, dit Marguerite, tandis que les cristaux faisaient danser des étincelles d’or dans ses yeux. Est-ce qu’au-dehors, on n’a pas entendu la musique, ni tout le bruit de ce bal ?

– Certainement, reine, on n’a rien entendu, répondit Koroviev. Il faut faire en sorte qu’on ne puisse rien entendre. Et le faire avec le plus grand soin.

– Oui, bien sûr… Et pourtant, c’est un fait, cet homme, dans l’escalier… quand nous sommes arrivés, avec Azazello… et l’autre aussi, à l’entrée… j’ai l’impression qu’il surveillait votre appartement…

– Très juste, très juste ! s’écria Koroviev. Très juste, chère Marguerite Nikolaïevna ! Vous confirmez mes soupçons ! Oui, il surveillait l’appartement ! Moi-même, je l’avais d’abord pris pour un professeur distrait, ou pour un amoureux en train de se morfondre dans l’escalier. Mais non, non ! J’ai eu un pincement au cœur ! C’est ça, il surveillait l’appartement ! Et l’autre, à l’entrée, aussi ! Et celui qui était sous le porche, également.

– Et s’ils venaient vous arrêter, que se passerait-il ? demanda Marguerite.

– Mais certainement, ils viendront, charmante reine, certainement ! dit Koroviev. J’ai le pressentiment qu’ils viendront. Pas tout de suite, naturellement, mais le moment venu, obligatoirement, ils viendront. Mais je pense qu’il ne se passera rien d’intéressant.

– Ah ! quelle émotion quand j’ai vu ce baron tomber ! dit Marguerite, qui, visiblement, songeait encore à ce meurtre, le premier qu’elle voyait de sa vie. Vous tirez très bien, sans doute ?

– Convenablement, répondit Azazello.

– Et à combien de pas ? demanda Marguerite un peu obscurément.

– Cela dépend sur quoi, répondit judicieusement Azazello. Casser à coups de marteau les vitres du critique Latounski, c’est une chose, mais l’atteindre au cœur, c’est tout autre chose.

– Au cœur ! s’écria Marguerite en posant, on ne sait pourquoi, sa main sur son propre cœur. Au cœur ! répéta-t-elle d’une voix sourde.

– Qu’est-ce que c’est que ce critique Latounski ? demanda Woland en jetant un regard perçant à Marguerite.

Azazello, Koroviev et Béhémoth baissèrent les yeux d’un air confus, et Marguerite répondit en rougissant :

– C’est un critique. Hier soir, j’ai tout démoli dans son appartement.

– Tiens, tiens ! Et pourquoi donc ?…

– Parce que, messire, il a causé la perte d’un Maître, expliqua Marguerite.

– Mais pourquoi vous être chargée de cela vous-même ? demanda Woland.

– Avec votre permission, messire, j’achèverai la besogne ! s’écria joyeusement le chat en sautant sur ses pieds.

– Mais non, assieds-toi, grogna Azazello en se levant. J’y vais…

– Non ! s’écria Marguerite. Non, messire, je vous en prie, il ne faut pas !

– Comme vous voudrez, comme vous voudrez, répondit Woland, et Azazello se rassit.

– Où donc en étions-nous, précieuse reine Margot ? dit Koroviev. Ah ! oui, le cœur… Il atteint le cœur (Koroviev planta son long doigt dans la direction d’Azazello) au choix, dans n’importe quelle oreillette ou n’importe quel ventricule.

Marguerite ne comprit pas tout de suite, puis elle s’écria avec étonnement :

– Mais… on ne les voit pas !

– Très chère, chevrota Koroviev, justement, on ne les voit pas ! C’est ce qui fait tout le sel de la chose ! Un objet qu’on voit, n’importe qui peut l’atteindre !

Koroviev ouvrit un tiroir de la table, où il prit un sept de pique qu’il présenta à Marguerite en lui demandant de marquer de son ongle l’un des piques de la carte. Marguerite marqua celui qui était placé en haut et à droite.

Elle cacha la carte sous son oreiller, et cria :

– Prêt !

Azazello, qui s’était assis le dos tourné à l’oreiller, tira de la poche de son pantalon de soirée un pistolet automatique noir, posa la crosse sur son épaule et, sans se retourner, fit feu. Marguerite sursauta de plaisir et de frayeur. On alla chercher la carte sous l’oreiller traversé par la balle. À la place du pique marqué par Marguerite, il n’y avait plus qu’un trou.

– Je ne voudrais pas me trouver en face de vous quand vous avez un revolver entre les mains, dit Marguerite qui regarda Azazello en minaudant. (Elle avait toujours été passionnément attirée par les gens qui étaient capables d’accomplir des actions de premier ordre.)

– Précieuse reine, piailla Koroviev, je ne recommande à personne de se trouver en face de lui, même s’il n’a pas de revolver entre les mains ! Je vous donne ma parole d’ancien chantre et chef de chœur que personne ne ferait de compliment à celui qui s’y risquerait.

Pendant l’exercice de tir, le chat était resté assis, immobile et renfrogné. Soudain, il déclara :

– Je me charge de battre le record du sept de pique.

Azazello se contenta de répondre par un grognement. Mais le chat était obstiné, et il réclama non seulement un, mais deux revolvers. Azazello sortit un second pistolet de la deuxième poche-revolver de son pantalon et, avec une moue de dédain, il offrit les deux armes à ce vantard. Deux piques furent marqués sur la carte. Le chat tourna le dos à l’oreiller, et se prépara longuement. Marguerite s’assit, se boucha les oreilles avec ses doigts, et regarda la chouette accroupie sur la tablette de cheminée. Le chat fit feu des deux revolvers. Aussitôt, Hella poussa un cri aigu, la chouette frappée à mort tomba de la cheminée, et la pendule brisée s’arrêta. Hella, dont une main était ensanglantée, se jeta avec un rugissement sur le chat et l’attrapa par les poils ; en réponse, celui-ci la saisit aux cheveux, et leurs deux corps mêlés roulèrent comme une boule sur le plancher. Un verre tomba de la table et se brisa.

– Débarrassez-moi de cette diablesse enragée ! hurla le chat en essayant de repousser Hella, qui s’était assise à califourchon sur lui.

On sépara les combattants, et Koroviev souffla sur le doigt blessé d’Hella, qui fut aussitôt guéri.

– Je ne peux pas tirer quand on chuchote derrière moi ! cria Béhémoth en essayant de remettre en place une grosse touffe de poils arrachés de son dos.

– Je parie, dit Woland en souriant à Marguerite, qu’il s’y est pris de cette façon exprès. Car ce n’est pas un mauvais tireur.

Hella et le chat firent la paix, et pour marquer cette réconciliation, ils s’embrassèrent. Puis on prit la carte sous l’oreiller, pour constater le résultat. Aucun pique, hormis celui qu’avait atteint Azazello, n’était touché.

– C’est incroyable, décréta le chat en examinant la carte à la lumière du candélabre.

Le joyeux dîner se poursuivit. Les bougies coulaient dans les candélabres, et la cheminée répandait à travers la chambre des vagues de chaleur sèche et odorante. Rassasiée, Marguerite fut envahie d’une sensation de béatitude. Elle contempla les ronds de fumée bleuâtre du cigare d’Azazello qui glissaient vers la cheminée, et le chat qui essayait de les pêcher au bout d’une rapière. Elle n’avait envie d’aller nulle part, bien qu’il dût être fort tard, d’après ses calculs. À en juger par tout ce qui s’était passé, il devait être près de six heures du matin. Profitant d’un silence, Marguerite se tourna vers Woland et dit d’une voix hésitante :

– Il faudrait que je m’en aille… il est tard…

– Qu’est-ce qui vous presse ? demanda Woland poliment, mais froidement.

Les autres ne dirent mot et firent mine de s’absorber dans la contemplation des ronds de fumée.

– Oui, il faut que je m’en aille, répéta Marguerite, décontenancée par ses propres paroles, et elle se retourna comme pour chercher une cape ou un manteau.

Elle se sentait tout à coup gênée par sa nudité. Elle se leva de table. Sans rien dire, Woland prit sur son lit sa robe de chambre élimée et tachée de graisse, que Koroviev jeta sur les épaules de Marguerite.

– Je vous remercie, messire, dit Marguerite d’une voix faible, et elle regarda Woland d’un air interrogateur.

En réponse, celui-ci lui adressa un sourire courtois et indifférent. Une sombre tristesse serra alors d’un coup le cœur de Marguerite. Elle se sentait frustrée. Personne, visiblement, n’avait l’intention de la récompenser pour tout ce qu’elle avait fait au bal, et personne ne la retenait. Or, elle se rendait parfaitement compte que, sortie d’ici, elle n’avait nulle part où aller. L’idée – fugitive – qu’il lui faudrait retourner à la propriété provoqua au fond d’elle-même une explosion de désespoir. Alors, quoi, poser la question elle-même, comme le lui avait suggéré Azazello d’un ton alléchant, dans le jardin Alexandrovski ? « Non, pour rien au monde ! » se dit-elle à elle-même.

– Je vous souhaite tout le bien possible, messire, dit-elle à haute voix, tout en pensant : Seulement sortir d’ici, et j’irai me jeter dans la rivière.

– Asseyez-vous donc, dit soudain Woland d’un ton sans réplique.

Marguerite changea de visage, et s’assit.

– N’avez-vous pas quelque chose à dire, avant de nous séparer ?

– Non, messire, rien, répondit avec orgueil Marguerite. Sauf que, si vous avez encore besoin de moi, je suis prête à faire volontiers tout ce que vous voudrez. Je ne suis nullement fatiguée, et je me suis beaucoup amusée à ce bal. Et s’il s’était prolongé, j’aurais de nouveau offert mon genou aux baiser de milliers de gibiers de potence et d’assassins.

Marguerite regarda Woland, mais elle le vit comme à travers un voile : ses yeux étaient pleins de larmes.

– Exactement ! Vous avez parfaitement raison ! s’écria Woland d’une voix retentissante et terrible. C’est ainsi qu’il faut parler !

– Tout à fait ça ! répéta en écho la suite de Woland.

– Nous avons observé de quoi vous étiez capable, dit Woland. Vous ne demandez jamais rien à personne ! Jamais, à personne, et surtout pas à ceux qui sont plus puissants que vous. À eux de proposer, à eux de donner. Asseyez-vous, femme orgueilleuse. (Woland enleva la lourde robe de chambre des épaules de Marguerite, et celle-ci se retrouva assise à côté de lui sur le lit.) Allons, Margot, reprit Woland en adoucissant sa voix, que désirez-vous pour m’avoir servi de maîtresse de maison aujourd’hui ? Que désirez-vous pour avoir conduit ce bal toute nue ? À quel prix estimez-vous votre genou ? Quels dommages vous ont causés mes invités, que vous appelez maintenant des gibiers de potence ? Parlez ! Et parlez sans honte, maintenant, puisque c’est moi qui vous le propose.

Le cœur de Marguerite battit, et elle soupira profondément. Elle réfléchissait.

– Allons, quoi, du courage ! dit Woland. Réveillez un peu votre imagination, stimulez-la ! Le seul fait d’avoir assisté au meurtre de ce fieffé gredin de baron vaudrait à quiconque une récompense, particulièrement lorsqu’il s’agit d’une femme. Eh bien ?

Marguerite reprit son souffle, et elle s’apprêtait déjà à prononcer les mots qui lui étaient chers et qu’elle avait préparés dans le fond de son âme, quand tout à coup elle pâlit, ouvrit la bouche et écarquilla les yeux. « Frieda !… Frieda, Frieda ! criait à son oreille une voix suppliante et obsédante. Je m’appelle Frieda ! » Et Marguerite, en trébuchant sur les mots, balbutia :

– Alors vraiment… je peux… je peux donc demander… une chose ?

– Exiger, prima donna, exiger, répondit Woland avec un sourire plein de sympathie, vous pouvez exiger une chose.

Ah ! comme Woland sut habilement et distinctement souligner, en les répétant, les mots de Marguerite – « une chose » !

Marguerite soupira de nouveau et dit :

– Je veux qu’on cesse d’apporter à Frieda le mouchoir avec lequel elle a étouffé son bébé.

Le chat leva les yeux au ciel et soupira bruyamment, mais ne dit rien, se souvenant évidemment de son oreille pincée.

– Attendu, dit Woland en souriant, que la possibilité pour vous de recevoir un pot-de-vin de cette sotte de Frieda est évidemment tout à fait exclue – ce serait incompatible avec votre dignité de reine –, je ne sais vraiment que faire. Il reste peut-être une chose : se munir de chiffons et en boucher toutes les ouvertures de ma chambre.

– Que voulez-vous dire, messire ? s’étonna Marguerite à ces derniers mots, effectivement incompréhensibles.

– Absolument d’accord avec vous, messire, intervint inopinément le chat – des chiffons, précisément ! –, et d’irritation il donna un coup de patte sur la table.

– Je veux parler de la miséricorde, dit Woland sans détacher de Marguerite son œil flamboyant. Parfois, alors qu’on s’y attend le moins et avec une extrême perfidie, elle arrive à se glisser par les plus petites fentes. C’est pourquoi je vous parle de chiffons…

– Et moi aussi j’en parle ! s’écria le chat, en s’écartant de Marguerite à tout hasard et en protégeant ses oreilles à l’aide de ses pattes enduites de crème rose.

– Fiche-moi le camp ! lui dit Woland.

– Je ne veux pas m’en aller, dit le chat, je n’ai pas encore bu mon café. Vraiment, messire, peut-on, un soir de fête, séparer les hôtes en deux catégories ? Les uns, de première, et les autres, comme disait ce triste grigou de buffetier, de deuxième fraîcheur ?

– Tais-toi, lui ordonna Woland, puis il demanda à Marguerite : À ce que je vois, vous êtes une personne d’une exceptionnelle bonté ? D’une haute moralité ?

– Non, répondit avec force Marguerite. Je sais qu’avec vous on ne peut qu’être sincère, et sincèrement je vous réponds : je suis une personne frivole. Si je vous ai demandé cela pour Frieda, c’est simplement parce que j’ai eu l’imprudence de lui donner un ferme espoir. Et elle attend, messire, elle croit à ma puissance. Si son attente est trompée, je me trouverai dans une situation épouvantable. Je ne connaîtrai plus jamais le repos. C’est comme cela, et on n’y peut plus rien.

– Ah ! dit Woland, mais cela, je le comprends.

– Alors, vous le ferez ? demanda doucement Marguerite.

– Certainement pas, répondit Woland. À vrai dire, chère reine, il y a ici un léger quiproquo. À chaque département de régler les affaires qui sont de son ressort. Je ne nie pas que nos possibilités soient assez grandes, beaucoup plus grandes que ne le croient généralement certaines personnes peu perspicaces…

– Ça oui, beaucoup plus grandes ! ne put s’empêcher de dire le chat, visiblement fier de ses possibilités.

– Vas-tu te taire ? Le diable t’emporte ! lui dit Woland, qui reprit : Mais quel sens cela aurait-il de faire ce qui incombe, comme je l’ai dit, à un autre département ? Je ne ferai donc pas ce que vous me demandez. C’est vous qui le ferez.

– Mais, avec moi, est-ce que cela réussira ?

Azazello glissa un regard ironique du côté de Marguerite, hocha sa tête rousse et pouffa discrètement.

– Mais faites-le donc, en voilà un malheur, grommela Woland, qui tourna son globe et se mit à examiner quelque détail, visiblement pour avoir l’air de s’occuper d’autre chose pendant la conversation de Marguerite.

– Eh bien : Frieda…, souffla Koroviev.

– Frieda ! cria Marguerite d’une voix perçante.

La porte s’ouvrit violemment, et une femme nue, hirsute, au regard frénétique, mais qui ne donnait plus aucun signe d’ébriété, entra dans la chambre et tendit convulsivement le bras vers Marguerite. Celle-ci dit majestueusement :

– Tu es pardonnée. On ne t’apportera plus le mouchoir.

Frieda jeta un grand cri et tomba sur le plancher, face contre terre et bras en croix, devant Marguerite. Woland agita la main, et Frieda disparut.

– Je vous remercie, et adieu, dit Marguerite en se levant.

– Allons, Béhémoth, dit Woland, nous n’allons pas, une nuit de fête, tirer profit des actes d’une personne dépourvue de sens pratique. (Il se tourna vers Marguerite :) Donc, cela ne compte pas. Moi, je n’ai rien fait. Que désirez-vous, pour vous ?

Il y eut un silence, interrompu par Koroviev qui chuchota à l’oreille de Marguerite :

– Très précieuse donna, cette fois je vous conseille d’être un peu plus raisonnable ! Sinon la fortune risque de vous échapper.

– Je veux que maintenant, à l’instant même, on me rende mon amant, le Maître, dit Marguerite, dont le visage se convulsa.

Au même instant, le vent s’engouffra dans la chambre, couchant les flammes des bougies, le lourd rideau de la fenêtre s’écarta, la fenêtre s’ouvrit toute grande et très haut, dans le lointain, apparut la lune, non pas la lune pâle de l’aube, mais la pleine lune de minuit. Sur le plancher, au pied de la fenêtre, vint se poser une tache vert pâle de lumière nocturne, au milieu de laquelle parut le visiteur d’Ivan, celui qui se donnait le nom de Maître. Il avait gardé ses vêtements de la clinique – robe de chambre et pantoufles – et le bonnet noir dont il ne se séparait jamais. Des tics tordaient son visage non rasé, il louchait vers les flammes des candélabres avec une frayeur de dément, et un flot de lune bouillonnait autour de lui.

Marguerite le reconnut tout de suite. Avec un gémissement, elle joignit les mains et courut vers lui. Elle le baisa au front et aux lèvres, pressa son visage contre la joue piquante, et des larmes longtemps retenues jaillirent de ses yeux. Elle ne prononça qu’un mot, qu’elle répéta comme une insensée :

– Toi…, toi…, toi…

Le Maître l’écarta et dit sourdement :

– Ne pleure pas, Margot, ne me tourmente pas, je suis gravement malade. (Il s’agrippa d’une main au rebord de la fenêtre, comme s’il voulait sauter dehors et s’enfuir, puis, parcourant du regard les personnages assis, il eut un rictus et s’écria :) J’ai peur, Margot ! Voilà mes hallucinations qui recommencent…

Marguerite, que les sanglots étouffaient, murmura d’une voix étranglée :

– Non, non, non… n’aie pas peur…, je suis là…, près de toi.

Koroviev, discrètement et adroitement, glissa une chaise derrière le Maître, qui y tomba assis. Marguerite se jeta à genoux, se serra contre le malade, et se calma un peu. Dans son trouble, elle n’avait pas remarqué qu’elle avait cessé, tout à coup, d’être nue, et qu’elle portait maintenant un manteau de soie noire. Le malade baissa la tête et considéra le plancher d’un regard morne et douloureux.

– Oui, dit Woland après un silence, ils l’ont bien arrangé.

Et il ordonna à Koroviev :

– Chevalier, donne donc quelque chose à boire à cet homme.

Marguerite, d’une voix tremblante, conjura le Maître d’accepter :

– Bois, bois ! Tu as peur ? Non, non, crois-moi, ils veulent t’aider !

Le malade prit le verre et but son contenu, mais un frisson fit trembler sa main, et le verre vide se brisa à ses pieds.

– Tant mieux, ça porte bonheur ! chuchota Koroviev à Marguerite. Voyez, il revient déjà à lui.

Effectivement, le regard du malade était moins inquiet et moins égaré.

– Mais c’est toi, Margot ? demanda le visiteur lunaire.

– C’est moi, n’en doute pas, répondit Marguerite.

– Encore un coup, ordonna Woland.

Dès que le Maître eut vidé le deuxième verre, la vie et l’intelligence reparurent dans ses yeux.

– Ah ! voilà, maintenant c’est autre chose, fit Woland, l’examinant d’un regard aigu. Nous allons pouvoir parler. Qui êtes-vous ?

– Maintenant, je ne suis plus personne, répondit le Maître, et un rictus déforma sa bouche.

– Et d’où venez-vous ?

– De la maison de douleur. Je suis un malade mental, dit le nouveau venu.

Marguerite ne put supporter ces mots, et se remit à jurer. Puis elle essuya ses yeux et s’écria :

– C’est horrible ! C’est horrible, ce que tu dis ! C’est un Maître, messire, je vous en préviens ! Guérissez-le, il le mérite !

– Savez-vous à qui vous parlez en ce moment ? Chez qui vous êtes ? demanda Woland au visiteur.

– Je le sais, répondit le Maître. À la maison de fous, j’avais pour voisin ce gamin, Ivan Biezdomny. Il m’a parlé de vous.

– Mais oui, en effet, dit Woland, j’ai eu le plaisir de rencontrer ce jeune homme à l’étang du Patriarche. Il a bien failli me rendre fou moi-même, en me démontrant que je n’existais pas. Mais vous, vous croyez que je suis réellement moi ?

– Il faut bien y croire, dit le nouveau venu. Quoique, évidemment, on serait beaucoup plus tranquille si on pouvait vous considérer comme le fruit d’une hallucination. Excusez-moi, ajouta le Maître, se reprenant.

– Eh quoi, si cela doit vous tranquilliser, considérez-moi comme tel, répondit courtoisement Woland.

– Non, non ! s’écria Marguerite avec effroi en secouant le Maître par l’épaule. Songe à ce que tu dis ! C’est réellement lui qui est devant toi !

À ce moment, le chat se mêla à la conversation.

– Moi, par contre, dit-il, je ressemble réellement à une hallucination. Voyez mon profil au clair de la lune. (Le chat se glissa dans le faisceau de lumière et voulut ajouter quelque chose, mais on le pria de se taire, à quoi il répondit :) Très bien, très bien, je suis prêt à me taire. Je serai une hallucination taciturne.

Et il se tut.

– Mais dites-moi, pourquoi Marguerite vous appelle-t-elle Maître ? demanda Woland.

L’autre sourit et dit :

– C’est une faiblesse bien pardonnable. Elle a une trop haute opinion du roman que j’ai écrit.

– Un roman sur quoi ?

– Un roman sur Ponce Pilate…

De nouveau, les flammes des bougies vacillèrent, et sur la table, la vaisselle tinta. Woland venait d’éclater d’un rire tonitruant. Mais ce rire n’effraya ni même n’étonna personne. Béhémoth, on ne sait pourquoi, applaudit.

– Sur quoi, sur quoi ? Sur qui ? dit Woland, cessant de rire. À notre époque ? C’est ahurissant ! Et vous n’avez pas pu trouver un autre sujet ? Faites voir ça !

Et il tendit la main, paume ouverte.

– Malheureusement, cela m’est impossible, répondit le Maître, parce que je l’ai brûlé dans le poêle.

– Excusez-moi, mais je ne puis vous croire, répliqua Woland. Cela ne se peut pas : les manuscrits ne brûlent pas. (Il se tourna vers Béhémot et dit :) Allons, Béhémoth, donne ce roman.

Le chat sauta aussitôt de sa chaise, et tous virent qu’il était assis sur un volumineux paquet de manuscrits. Le chat présenta l’exemplaire du dessus à Woland, en s’inclinant avec déférence. Marguerite se mit à trembler et, de nouveau émue aux larmes, s’écria :

– Le voilà ! Ton manuscrit, le voilà !

Elle se jeta aux pieds de Woland et s’écria, extasiée :

– Il est tout-puissant ! Tout-puissant !

Woland prit l’exemplaire qu’on lui tendait, le retourna, puis le posa près de lui et, sans sourire, regarda fixement le Maître. Mais celui-ci, on ne sait pour quelle raison, tomba dans l’angoisse et la douleur. Il se leva, et tordit les mains et, s’adressant à la lune lointaine, il gémit en frissonnant :

– Même la nuit, au clair de lune, je ne trouve pas la paix… Pourquoi me tourmente-t-on ? Ô dieux, dieux…

S’accrochant à la robe de chambre, Marguerite se serra contre lui et se mit, elle aussi, à gémir avec des larmes de douleur :

– Mon Dieu, pourquoi ? Pourquoi le remède ne t’a-t-il fait aucun bien ?

– C’est rien, c’est rien, c’est rien, murmura Koroviev en se faufilant près du Maître, c’est rien, c’est rien… Encore un petit verre, et je vais en prendre un aussi pour vous tenir compagnie…

À la lumière de la lune, le petit verre sembla cligner de l’œil et fit du bien au Maître. On le fit rasseoir, et son visage prit une expression paisible.

– Eh bien, tout est clair, dit Woland en tapotant le manuscrit de son long doigt.

– Parfaitement clair, souligna le chat, oubliant sa promesse d’être une hallucination taciturne. Maintenant, la ligne directrice de cet ouvrage m’est à présent claire comme de l’eau de roche. Que dis-tu, Azazello ? demanda-t’il à Azazello qui n’avait rien dit.

– Je dis, nasilla celui-ci, que ce serait une bonne chose de te noyer.

– Sois charitable, Azazello, répondit le chat, et ne souffle pas cette idée à mon souverain maître. Sinon, crois-moi, je t’apparaîtrais chaque nuit, dans le même habit de lune que le pauvre Maître, et je te ferais signe, et je t’inviterais à me suivre. Que t’en semblerait-il, ô Azazello ?

– Eh bien, Marguerite, reprit Woland, dites-moi maintenant tout ce qu’il vous faut.

Les yeux de Marguerite brillèrent, et elle dit à Woland d’un ton suppliant :

– Permettez-moi de lui dire quelque chose à l’oreille.

Woland acquiesça et Marguerite, collant sa bouche à l’oreille du Maître, chuchota quelques mots. Le Maître répondit à haute voix :

– Non, il est trop tard. Je ne désire plus rien dans la vie, sauf te voir. Mais je te le conseille encore une fois : abandonne-moi, tu te perdras avec moi.

– Non, je ne t’abandonnerai pas, répondit Marguerite, puis, se tournant vers Woland, elle dit : Je vous prie de nous ramener dans le sous-sol de la petite rue, près de l’Arbat, et que la lampe soit allumée, et que tout soit comme avant.

Le Maître se mit à rire, embrassa la tête ébouriffée de Marguerite et dit :

– Ah ! ne faites pas attention à ce que dit cette pauvre femme, messire ! Il y a longtemps que le sous-sol est occupé par un autre locataire, et, en général, cela n’arrive jamais que tout soit comme avant. (Il appuya sa joue sur la tête de son amie qu’il prit dans ses bras, et murmura :) Pauvre… pauvre…

– Cela n’arrive jamais, dites-vous ? fit Woland. C’est juste. Mais on peut essayer. Azazello !

À l’instant dégringola du plafond un citoyen en linge de corps, totalement désemparé et au bord de la folie. Il avait – on se demande pourquoi – une casquette sur la tête et une valise à la main. Il frémit de terreur et s’assit.

– Mogarytch ? demanda Azazello à l’homme tombé du ciel.

– Aloysius Mogarytch, répondit celui-ci en tremblant violemment.

– C’est bien vous qui, après avoir lu un article de Latounski sur le roman de cet homme, avez envoyé une dénonciation écrite, comme quoi il détenait de la littérature illégale ? demanda Azazello.

Le citoyen devint bleu, et les larmes du repentir mouillèrent ses yeux.

– Vous vouliez vous installer dans ses deux pièces ? nasilla Azazello de son ton le plus cordial.

Un feulement de chat enragé se fit entendre et Marguerite planta ses ongles dans le visage de Mogarytch en criant d’une voix perçante :

– Tiens ! Apprends ce que c’est qu’une sorcière ! Tiens !

Une certaine confusion s’ensuivit.

– Que fais-tu là ? s’écria le Maître d’une voix pleine de souffrance. Margot, c’est une infamie !

– Je proteste ! Ce n’est pas du tout une infamie ! brailla le chat.

Koroviev tira Marguerite en arrière.

– J’y ai apporté une baignoire…, cria Mogarytch, ensanglanté, en claquant des dents, et, dans son épouvante, il commença à débiter on ne sait quelles sottises : une désinfection… au sulfate…

– C’est très bien d’avoir apporté une baignoire, coupa Azazello d’un ton vigoureusement approbateur. Il a besoin de prendre des bains.

Puis il cria :

– Dehors !

Alors, Mogarytch fut soulevé, renversé les pieds en l’air, et emporté par la fenêtre ouverte.

Les yeux arrondis, le Maître dit à mi-voix :

– Fichtre ! Beau travail ! Bien mieux que ce que m’a raconté Ivan ! (Il promena un regard ébahi autour de lui, et, finalement, s’adressa au chat :) Mais pardon, c’est toi… c’est vous… (Il s’embrouillait, ne sachant comment on parle à un chat.) C’est vous, ce… ce chat qui est monté dans le tramway ?

– C’est moi, confirma le chat, flatté et il ajouta : Je suis heureux de vous entendre vous adresser si poliment à un chat. J’ignore pourquoi, habituellement, on tutoie les chats, bien qu’aucun chat n’ait jamais trinqué avec personne.

– Il me semble, répondit le Maître d’une voix mal assurée, que vous n’êtes pas vraiment un chat… Mais de toute façon, à la clinique, ils vont s’apercevoir de mon absence, ajouta-t-il timidement à l’intention de Woland.

– Allons donc, comment voulez-vous qu’ils s’en aperçoivent ! lui dit Koroviev d’un ton rassurant tandis que des papiers et un livret apparaissaient dans ses mains : Ce sont vos fiches et votre carnet de santé ?

– Oui…

Koroviev lança le tout dans la cheminée.

– Plus de papiers, plus d’homme, dit-il d’un air satisfait. Et ça, c’est le registre de votre propriétaire ?

– Ou… oui.

– Quel nom y est inscrit ? Aloysius Mogarytch ? (Koroviev souffla sur la page du registre.) Hop ! Il n’y est plus, et je vous prie de noter qu’il n’y a jamais été. Et si cet entrepreneur – votre propriétaire – paraît étonné, dites-lui qu’il a vu Aloysius en rêve. Mogarytch ? Quel Mogarytch ? Jamais entendu parler de Mogarytch ! (Le registre se volatilisa des mains de Koroviev.) Et voilà, le registre est de nouveau sur la table de votre entrepreneur.

– Vous avez très bien dit, commenta le Maître, frappé par la perfection du travail de Koroviev. Plus de papiers, plus d’homme. Et justement, je n’existe plus, puisque je n’ai plus de papiers.

– Je m’excuse, s’écria Koroviev, mais ça, c’est une hallucination ! Voici vos papiers.

Koroviev remit au Maître ses papiers, puis murmura d’un ton mielleux à Marguerite :

– Et voici vos biens, Marguerite Nikolaïevna (et Koroviev mit dans les mains de Marguerite un cahier aux bords noircis par le feu, une rose séchée, une photographie et, avec un soin particulier, un livret de caisse d’épargne :) et voici les dix mille roubles que vous avez daigné déposer, Marguerite Nikolaïevna. Nous n’avons nul besoin de l’argent d’autrui.

– Que mes pattes se dessèchent si jamais je touche à l’argent d’autrui ! s’écria le chat, le poil hérissé, en dansant sur une valise afin d’y tasser tous les exemplaires du malheureux roman.

– Et vos papiers, aussi, continua Koroviev en les donnant à Marguerite.

Puis il se tourna vers Woland et dit respectueusement :

– C’est tout, messire !

– Non, ce n’est pas tout, répondit Woland en s’arrachant à la contemplation de son globe. Que désirez-vous, chère donna, que je fasse de votre suite ? Personnellement, je n’en ai pas besoin.

À ce moment, Natacha, toujours nue, fit irruption par la porte ouverte, joignit les mains et s’écria :

– Tous mes vœux de bonheur, Marguerite Nikolaïevna ! (Elle salua le Maître d’un signe de tête, et reprit, à l’adresse de Marguerite :) Je le savais bien, où vous alliez !

– Les femmes de chambre savent tout, dit le chat en levant la patte d’un air important. C’est une erreur de croire qu’elles sont aveugles.

– Que veux-tu, Natacha ? dit Marguerite. Retourne à la maison.

– Marguerite Nikolaïevna, ma petite âme ! supplia Natacha en se mettant à genoux. Demandez-leur (de la tête elle indiqua Woland) qu’ils me permettent de rester sorcière. Je ne veux plus retourner à la maison ! Je ne veux pas aller avec l’ingénieur, ni avec le technicien ! Hier, au bal, M. Jacques m’a fait une proposition.

Natacha ouvrit sa main et laissa voir une poignée de pièces d’or.

Marguerite lança à Woland un regard interrogateur. Celui-ci acquiesça d’un signe de tête. Alors Natacha se jeta au cou de Marguerite, lui appliqua un baiser sonore sur la joue et, avec un cri de victoire, s’envola par la fenêtre.

Natacha fut remplacée par Nikolaï Ivanovitch. Il avait retrouvé figure humaine, mais il paraissait extrêmement sombre, voire irrité.

– En voilà un que je vais renvoyer avec grand plaisir, dit Woland en regardant Nikolaï Ivanovitch avec répugnance, avec un exceptionnel plaisir, même, tant sa présence ici est indésirable.

– Je vous prie de me délivrer un certificat, dit Nikolaï Ivanovitch, d’un air hagard, mais avec insistance, un certificat indiquant où j’ai passé la nuit précédente.

– Pour quoi faire ? demanda sévèrement le chat.

– Pour faire que je veux le présenter à la milice, et à ma femme, dit fermement Nikolaï Ivanovitch.

– Habituellement, nous ne donnons pas de certificat, répondit le chat, renfrogné. Mais pour vous, soit, nous allons faire une exception.

Avant que Nikolaï Ivanovitch ait eu le temps de se remettre, Hella, toujours nue, était assise devant une machine à écrire et le chat dictait.

« – Il est certifié par la présente que le porteur de ladite, Nikolaï Ivanovitch, a passé la nuit indiquée à un bal chez Satan, pour lequel il a été recruté en qualité de moyen de transport… » Hella, ajoute, entre parenthèses, « pourceau », « Signé : Béhémoth ».

– Et la date ? dit Nikolaï Ivanovitch d’une voix geignarde.

– Pas de date. Avec une date, ce certificat ne serait pas valable, répliqua le chat en signant le papier.

Puis il se procura, on ne sait où, un tampon, souffla dessus selon toutes les règles, imprima sur le papier les mots « pour ampliation » et fourra le certificat dans les mains de Nikolaï Ivanovitch. Là-dessus, Nikolaï Ivanovitch disparut sans laisser de traces, mais à sa place parut un nouveau visiteur, tout à fait inattendu.

– Qui est-ce encore ? demanda Woland d’un air dégoûté, en protégeant d’une main ses yeux de la lumière des bougies.

Tête basse, Varienoukha soupira et dit d’une voix faible :

– Laissez-moi m’en aller. Je ne peux plus être vampire. Et Rimski, que j’ai failli faire passer de vie à trépas, avec Hella. Je ne suis pas sanguinaire. Laissez-moi partir !

– Que signifient ces divagations ? demanda Woland, les sourcils froncés. Rimski ? Quel Rimski ? Quel est ce galimatias ?

– Daignez ne pas vous inquiéter de ça, messire, dit Azazello. (Puis, s’adressant à Varienoukha :) Au téléphone, on ne se conduit pas comme un goujat. Au téléphone, on ne ment pas. Compris ? Vous ne le ferez plus ?

De joie, tout se brouilla dans la tête de Varienoukha. La figure rayonnante, il balbutia, sans même savoir ce qu’il disait :

– Véritable…, c’est-à-dire, je veux dire… Votre Ma… tout de suite, après déjeuner…

Varienoukha mit la main sur son cœur et regarda Azazello d’un air suppliant.

– Ça va. À la maison ! dit celui-ci, et Varienoukha se dissipa dans l’air.

– Maintenant, laissez-moi seul avec eux, ordonna Woland en montrant le Maître et Marguerite.

L’ordre de Woland fut immédiatement exécuté. Après un moment de silence, Woland dit au Maître :

– Ainsi, vous allez retourner dans votre sous-sol de l’Arbat ? Mais qui écrira, alors ? Et vos rêves, votre inspiration ?

– Je n’ai plus de rêves, ni d’inspiration non plus, répondit le Maître. Personne, autour de moi, ne m’intéresse plus, sauf elle. (Il posa de nouveau la main sur la tête de Marguerite.) On m’a brisé. Tout m’ennuie et je veux retourner dans mon sous-sol.

– Mais votre roman ? Pilate ?

– Il m’est devenu odieux, ce roman, répondit le Maître. J’en ai trop vu à cause de lui.

– Je t’en conjure, dit plaintivement Marguerite, ne dis pas cela. Pourquoi me tourmentes-tu, toi aussi ? Tu sais, pourtant, que j’ai misé toute ma vie sur ton œuvre. Ne l’écoutez pas, messire, dit-elle à Woland, ils l’ont trop tourmenté.

– Mais, enfin, il faut bien écrire quelque chose ? dit Woland. Si vous n’avez plu rien à tirer de ce procurateur, commencez le portrait… je ne sais pas, moi… d’Aloysius…

Le Maître sourit.

– Ça, Lapchennikova refuserait de le publier et, de plus, c’est sans intérêt.

– Et de quoi allez-vous vivre ? Vous serez dans la misère !

– Tant mieux, tant mieux, répondit le Maître en attirant Marguerite et en lui entourant les épaules de son bras. Elle entendra raison et elle me quittera…

– Je ne crois pas, dit Woland entre ses dents. Donc, reprit-il, l’homme qui a composé l’histoire de Ponce Pilate va retourner dans son sous-sol avec l’intention de rester près de sa lampe et de vivre dans la misère ?

Marguerite s’écarta du Maître et dit avec ardeur :

– J’ai fait tout ce que j’ai pu et, tout à l’heure, je lui ai suggéré la solution la plus séduisante. Mais il a refusé.

– Ce que vous lui avez dit à l’oreille, je le sais, objecta Woland, mais ce n’est pas la solution la plus séduisante. Je puis vous annoncer, dit-il au Maître, en souriant, que votre roman vous apportera encore des surprises.

– C’est bien malheureux, répondit le Maître.

– Mais non, mais non, ce n’est pas malheureux, dit Woland. Vous n’avez plus rien à craindre. Eh bien, voilà, Marguerite Nikolaïevna, tout est fait. Avez-vous quelque grief à mon égard ?

– Oh ! messire, comment pouvez-vous !…

– Alors prenez cela en souvenir de moi, dit Woland, qui prit sous un coussin un petit fer à cheval d’or incrusté de diamants.

– Non, non, non, pour quelle raison ?

– Vous voulez que nous nous disputions ? demanda Woland avec un sourire.

Comme il n’y avait pas de poche à son manteau, Marguerite enveloppa le fer à cheval dans une serviette dont elle noua les coins. À ce moment, elle parut étonnée et, regardant par la fenêtre où la lune brillait toujours, elle dit :

– Il y a quelque chose que je ne comprends pas… on dirait qu’il est toujours minuit. Pourtant, ce devrait être le matin depuis longtemps ?

– Par une nuit de fête, il est agréable de retenir un peu l’heure, répondit Woland. Allons, tous mes vœux de bonheur !

Marguerite, dans une attitude de prière, tendit ses deux mains à Woland, mais elle n’osa pas s’approcher de lui et à mi-voix, elle cria :

– Adieu ! Adieu !

– Au revoir ! dit Woland.

Marguerite en sortie de bal noire et le Maître en robe de chambre d’hôpital passèrent dans le corridor de l’appartement de la bijoutière, où brûlait une bougie et où les attendait la suite de Woland. Quand ils furent dans l’entrée, Hella apporta la valise qui renfermait le roman et les pauvres richesses de Marguerite. Le chat aidait Hella.

À la porte de l’appartement, Koroviev s’inclina et disparut. Les autres accompagnèrent le Maître et Marguerite dans l’escalier. Celui-ci était désert. Au moment où ils franchissaient le palier du troisième étage, ils entendirent un léger choc, mais personne n’y prêta attention. Arrivés à la porte d’en bas – la porte de l’escalier 6 –, ils s’arrêtèrent ; Azazello souffla en l’air ; ils sortirent alors dans la cour, où la lune ne pénétrait pas, et aperçurent un homme en bottes et casquette qui dormait sur le perron, apparemment d’un sommeil de plomb, puis une grande voiture noire qui stationnait devant l’entrée tous feux éteints. À travers le pare-brise, on distinguait vaguement la silhouette du freux.

Ils allaient y prendre place quand Marguerite, à voix basse mais d’un ton désolé, s’écria :

– Mon Dieu, j’ai perdu le fer à cheval !

– Montez dans la voiture, dit Azazello, et attendez-moi. Je vais voir ce qui se passe et je reviens tout de suite.

Et il s’engouffra sous le porche.

Voici ce qui s’était passé. Quelque temps avant la sortie de Marguerite, du Maître et de leurs compagnons, une femme maigre et sèche était sortie de l’appartement 48, situé au-dessous de celui de la bijoutière. Elle tenait un bidon et un sac à provisions à la main. C’était cette même Annouchka qui, mercredi, pour le malheur de Berlioz, avait renversé de l’huile de tournesol près du tourniquet du square.

Personne ne savait, et ne saura probablement jamais, ce que cette femme faisait à Moscou, ni quels étaient ses moyens d’existence. Tout ce qu’on savait, c’est qu’on pouvait la rencontrer chaque jour soit avec un bidon, soit avec un sac à provisions, soit avec les deux ensemble, à l’échoppe du marchand de pétrole, ou au marché, ou sous la porte cochère de la maison, ou encore dans l’escalier, ou le plus souvent dans la cuisine de l’appartement 48 où demeurait cette Annouchka. En outre, et qui plus est, on n’ignorait pas qu’il suffisait qu’elle se trouvât, ou qu’elle apparût, dans un endroit quelconque pour qu’aussitôt s’y produise un scandale. Par là-dessus, elle avait été surnommée la « Peste ».

Annouchka-la-Peste, on ignore pourquoi, se levait toujours très tôt. Ce jour-là, elle sortit de son lit à une heure indue, peu après minuit. Sa clef tourna dans la serrure, Annouchka glissa le nez par l’entrebâillement de la porte, puis la tête, puis le corps tout entier. Elle referma la porte derrière elle et elle se préparait à aller on ne sait où quand, au palier du dessus, une porte claqua. Quelqu’un dévala l’escalier et atterrit sur Annouchka, qui alla donner de la tête contre le mur.

– Où donc cavales-tu comme ça, en caleçon ? glapit Annouchka en se frottant l’arrière du crâne.

L’homme en caleçon, coiffé d’une casquette et une valise à la main, répondit à Annouchka, les yeux fermés et d’une voix de somnambule :

– Un chauffe-bain… sulfate… le prix d’une désinfection…, puis il se mit à pleurer et aboya : Dehors !

Là-dessus, il s’élança, non dans le sens de la descente, mais en remontant, jusqu’à la fenêtre dont le carreau avait été cassé par le pied de l’économiste. Et là, les pieds en l’air, il s’envola dans la cour. Oubliant sa tête, Annouchka poussa un cri et se précipita à son tour à la fenêtre. Allongée sur le ventre, elle passa la tête au-dehors, s’attendant à voir sur l’asphalte, éclairé par la lanterne de la cour, le corps disloqué de l’homme à la valise. Mais l’asphalte était parfaitement net.

Il ne restait plus qu’à supposer que cet étrange somnambule s’était envolé de la maison comme un oiseau, sans laisser la moindre trace. Annouchka fit un grand signe de croix et pensa :

– Ben vrai, l’appartement 50 ! C’est pas pour rien qu’on en cause… Il s’en passe de drôles, là-haut !…

Mais elle n’eut pas le temps d’achever sa pensée que la porte du dessus claquait de nouveau. Annouchka se serra contre le mur et elle vit passer furtivement devant elle un citoyen à barbiche, qui avait l’air assez comme il faut, n’eût été que son visage rappelait vaguement – oh, très vaguement ! – à Annouchka l’image d’un porcelet. Mais celui-ci, comme l’autre, quitta la maison par la fenêtre et ne songea pas plus que l’autre à aller s’écraser sur l’asphalte. Cette fois, Annouchka oublia complètement le but de sa sortie et demeura dans l’escalier, se signant à tour de bras, suffoquant et parlant toute seule.

Un troisième personnage, qui n’avait pas de barbiche, mais une figure ronde et glabre, descendit à son tour en courant, peu de temps après les deux autres, et, exactement comme eux, fila par la fenêtre.

Il faut dire, à l’honneur d’Annouchka, qu’elle était fort curieuse. Aussi décida-t-elle d’attendre pour voir s’il n’y aurait pas d’autres prodiges. Enfin, la porte d’en haut se rouvrit. C’était tout un groupe, cette fois, qui descendait, non pas en courant, mais normalement, comme tout le monde. Annouchka quitta la fenêtre et se hâta de regagner sa porte. Elle l’ouvrit et se cacha derrière, ne laissant qu’une fente étroite par laquelle on voyait luire son œil dévoré de curiosité.

Un type, l’air malade – mais peut-être ne l’était-il pas ? – bizarre en tout cas, pâle et mal rasé, coiffé d’une toque noire et vêtu d’une espèce de robe de chambre, descendait l’escalier d’un pas mal assuré. Une petite dame qui portait, à ce que crut voir Annouchka dans la demi-obscurité, une sorte de soutane noire, le tenait précautionneusement par le bras. La petite dame n’était pas pieds nus, pas chaussée non plus, elle avait aux pieds des machins transparents, sûrement étrangers, et tout en lambeaux. « Pff ! En voilà des chaussures ! Mais… elle est toute nue, la petite dame ! Mais oui ! Elle a rien sous sa soutane !… Ben vrai, l’appartement 50 !… » Et Annouchka, le cœur en fête, se régalait à l’avance de ce qu’elle allait pouvoir raconter aux voisines.

Derrière la petite dame si bizarrement accoutrée venait une autre petite dame, toute nue. Elle portait une mallette et, près d’elle, se dandinait un énorme chat noir. Annouchka faillit laisser échapper un cri et elle se frotta les yeux.

Un étranger de petite taille, au regard torve, fermait la marche en boitant. Il était en gilet blanc et cravate, sans veste. Toute la compagnie passa devant Annouchka et continua à descendre. À ce moment, quelque chose heurta le palier.

Quand le bruit des pas se fut éteint, Annouchka se coula comme un serpent dans l’entrebâillement de sa porte, posa son bidon contre le mur et, allongée par terre, elle se mit à fureter sur le palier. Bientôt, elle eut en main une serviette de table qui renfermait un objet lourd. Elle n’en crut pas ses yeux quand elle dénoua la serviette. Annouchka examina l’objet de tout près et ses prunelles s’enflammèrent, comme ceux d’un loup affamé. Un tourbillon passa dans sa tête :

– Rien vu, rien entendu, motus et bouche cousue !… Mon neveu ? Ou bien le débiter en morceaux ?… Les cailloux, on peut les détacher, en placer un à la Petrovka, un autre rue Smolenskaïa… Et ni vu ni connu, motus et bouche cousue !…

Annouchka dissimula sa trouvaille dans son sein, ramassa son bidon et, remettant à plus tard sa course en ville, allait repasser la porte entrouverte de l’appartement quand, sorti le diable sait d’où, se dressa devant elle ce même individu à plastron blanc, sans veste. Il dit doucement :

– Donne le fer à cheval et la serviette.

– Quoi, quelle serviette, quel fer à cheval ? demanda Annouchka avec un étonnement parfaitement feint. Jamais vu de serviette. Vous êtes soûl, citoyen, ou quoi ?

Sans dire un mot de plus, l’homme au gilet blanc, avec des doigts durs et froids comme des barres d’appui dans un autobus, serra le cou d’Annouchka de telle sorte que plus un souffle d’air ne put entrer dans ses poumons. Le bidon tomba des mains d’Annouchka. L’étranger sans veston maintint quelque temps Annouchka dans l’impossibilité de respirer, puis il lui lâcha le cou. Annouchka aspira avidement une gorgée d’air, puis sourit.

– Ah ! mais oui, le fer à cheval ! dit-elle. Tout de suite ! C’était à vous, alors ? Je l’ai trouvé, dans une serviette, et justement je l’avais mis de côté pour que personne ne la ramasse, sinon, hein, adieu la valise !

Ayant récupéré le fer à cheval et la serviette, l’inconnu fit force saluts à Annouchka, lui serra vigoureusement la main et, avec un accent étranger très marqué, la remercia chaleureusement en ces termes :

– Je vous suis profondément reconnaissant, madame. Ce fer à cheval est un souvenir auquel je tiens beaucoup. Et permettez-moi, pour vous remercier de l’avoir gardé, de vous remettre deux cents roubles.

En même temps, il tira l’argent de son gousset et le lui donna. Avec un sourire éperdu, Annouchka s’écria :

– Ah ! je vous remercie mille fois ! Merci ! Merci !

En un clin d’œil, le généreux étranger dévala l’escalier jusqu’au palier du dessous mais, avant de disparaître au tournant, il cria, sans aucun accent cette fois :

– Hé, vieille sorcière, la prochaine fois que tu ramasseras quelque chose qui ne t’appartient pas, ne le cache pas dans ton sein, mais va le porter à la milice !

Les oreilles bourdonnantes et la tête brouillée par tout ce qui s’était passé dans l’escalier, Annouchka continua longtemps, par inertie, à crier :

– Merci ! Merci ! Merci !… alors que l’étranger était déjà loin.

La voiture noire, elle aussi, avait quitté la cour. Après avoir rendu à Marguerite le cadeau de Woland, Azazello lui demanda si elle était bien installée, puis lui fit ses adieux. Hella l’embrassa voluptueusement et le chat lui baisa la main. Tous trois firent des signes d’adieu au Maître rencogné, immobile, dans le fond de la banquette, saluèrent amicalement le chauffeur, puis jugeant superflu de se donner la peine de remonter l’escalier, s’évanouirent dans l’air. Le freux alluma les phares et franchit le porche, passant devant un homme qui dormait à poings fermés. Et les feux de la grande voiture noire se perdirent parmi les autres, dans la bruyante et insomniaque rue Sadovaïa.

Une heure plus tard, au sous-sol de la petite maison sise dans une ruelle proche de l’Arbat, dans la grande pièce où tout était comme avant la terrible nuit d’automne de l’année passée, devant la table toujours couverte de son dessus de table de velours, sous la lampe à abat-jour près de laquelle était posé un vase garni de muguet, Marguerite était assise et pleurait doucement, à la fois de bonheur et du choc éprouvé. Elle avait posé devant elle le cahier rongé par le feu et, à côté, la pile des manuscrits intacts. La maison était silencieuse. Dans la petite chambre voisine, le Maître était étendu sur un divan, couvert de sa robe de chambre d’hôpital, et dormait profondément. Sa respiration était égale et silencieuse.

Marguerite cessa de pleurer, prit l’un des exemplaires intacts où elle retrouva le passage qu’elle lisait avant sa rencontre avec Azazello, sous les murs du Kremlin. Marguerite n’avait pas envie de dormir. Elle caressait tendrement le manuscrit, comme on caresse un petit chat favori, le tournait dans ses mains, le regardait sous toutes ses faces, examinant tantôt la page de titre, tantôt les pages de la fin. L’affreuse pensée la saisit tout à coup que tout cela n’était que sorcellerie, que les manuscrits allaient soudain disparaître de sa vue, qu’elle allait se retrouver dans sa chambre, à la propriété, qu’elle s’y réveillerait et qu’elle n’aurait plus qu’à aller se noyer. Mais ce fut sa dernière terreur – écho des longues souffrances passées. Rien ne disparaissait, le tout-puissant Woland était réellement tout-puissant et Marguerite pouvait, aussi longtemps qu’elle le voudrait – jusqu’à l’aube si elle le désirait –, faire bruisser les feuillets entre ses doigts, les contempler, y poser ses lèvres, relire les mêmes mots :

« Les ténèbres venues de la mer Méditerranée s’étendirent sur la ville haïe du procurateur… oui, les ténèbres… »