« Le Maître et Marguerite », XXIII – Un grand bal chez Satan   

XXIII – Un grand bal chez Satan

Minuit approchait, il fallait se hâter. Marguerite distinguait confusément les objets qui l’entouraient. Elle garda le souvenir des bougies, et aussi d’un grand bassin d’onyx où on la fit descendre. Quand elle y fut, Hella, aidée de Natacha, versa sur elle un liquide chaud, épais et rouge. Marguerite sentit un goût salé sur ses lèvres, et comprit que c’était du sang. Puis cette robe écarlate fit place à une autre, épaisse aussi, mais transparente et d’une teinte rose pâle, et Marguerite fut étourdie par le parfum de l’essence de roses. Ensuite, on la fit allonger sur un lit de cristal et, à l’aide de grandes feuilles vertes, on frictionna son corps à le faire briller.

À ce moment, le chat vint à la rescousse. Il s’accroupit devant Marguerite et se mit à lui frotter les pieds, avec les mimiques d’un cireur des rues.

Marguerite ne put se rappeler qui lui confectionna des souliers, en pétales de roses blanches, ni comment ceux-ci s’agrafèrent d’eux-mêmes à ses pieds avec des boucles d’or. Une force inconnue la fit lever et la conduisit devant une glace, et elle vit étinceler dans ses cheveux les diamants d’une couronne royale. Sorti on ne sait d’où, Koroviev passa au cou de Marguerite une lourde chaîne à laquelle était suspendu un lourd portrait ovale qui représentait un caniche noir. Cet ornement fut une charge accablante pour la reine. Tout de suite, elle sentit que la chaîne lui blessait le cou, et que le portrait qui pendait sur sa poitrine la tirait en avant. Si quelque chose compensa, dans une certaine mesure, l’extrême embarras que causait à Marguerite ce caniche noir, ce fut le profond respect que lui témoignèrent alors Koroviev et Béhémoth.

– Rien, rien, rien ! grommela Koroviev à la porte de la salle au bassin. On n’y peut rien, il le faut, il le faut, il le faut… Permettez-moi, reine, de vous donner un dernier conseil. Parmi nos invités, il y aura des gens divers – oh ! très divers –, mais à aucun, reine Margot, à aucun d’eux, vous ne devez marquer la moindre préférence ! Si quelqu’un ne vous plaît pas… je comprends bien, naturellement que vous n’irez pas le montrer par l’expression de votre visage, non, non, il ne faut même pas y penser ! Il le remarquerait, il le remarquerait à l’instant même ! Il faut l’aimer, reine, il faut l’aimer ! La reine du bal en sera récompensée au centuple. Encore une chose : ne négliger personne ! Un simple sourire, si vous n’avez pas le temps de dire un mot, ou ne serait-ce que le plus petit signe de tête ! Tout ce que vous voudrez, mais surtout, pas d’inattention – cela les ferait tomber immédiatement en décrépitude…

Sur ces mots, Marguerite, accompagnée de Koroviev et Béhémoth, quitta la salle au bassin et se retrouva dans une obscurité complète.

– C’est moi, moi, murmura le chat, c’est moi qui donne le signal !

– Donne ! répondit, dans le noir, la voix de Koroviev.

– Bal ! glapit le chat d’une voix perçante.

Marguerite poussa un léger cri, et ferma les yeux pendant quelques secondes. Le bal – lumières, bruits et parfums – était tombé sur elle d’un seul coup. Entraînée par Koroviev qui l’avait prise par le bras, Marguerite se vit d’abord dans une forêt tropicale. Des perroquets à gorge rouge et à queue verte s’accrochaient aux lianes et s’y balançaient en criant d’une voix assourdissante : « Je suis ravi ! Je suis ravi ! » Mais la forêt prit fin rapidement, et sa lourde chaleur d’étuve fit place aussitôt à la fraîcheur d’une salle de bal dont les colonnes de pierre jaune jetaient mille feux. Cette salle, comme la forêt, était entièrement vide, à l’exception de nègres nus, coiffés de turbans argentés, qui se tenaient debout près des colonnes. D’émotion, leur visage prit une teinte d’un brun sale quand Marguerite fit son entrée, accompagnée de sa suite à laquelle s’était joint, on ne sait comment, Azazello. Koroviev lâcha le bras de Marguerite et chuchota :

– Aux tulipes !

Instantanément, un petit mur de tulipes blanches s’éleva devant Marguerite. Au-delà, elle aperçut d’innombrables petites lampes masquées par des abat-jour et, derrière celles-ci, les poitrines blanches et les épaules noires d’hommes en habit. Marguerite comprit alors d’où venait ce bruit de bal. Le fracas des cuivres croulait sur elle, et le ruissellement des violons l’inondait comme une pluie de sang. Un orchestre de cent cinquante musiciens jouait une polonaise.

Lorsque l’homme en habit dressé devant l’orchestre aperçut Marguerite, il pâlit, sourit, et tout d’un coup, d’un geste des deux bras, fit lever les musiciens. Ceux-ci, sans s’interrompre un instant, continuèrent debout à déverser sur Marguerite un flot de musique. L’homme tourna le dos à l’orchestre et s’inclina très bas, les bras largement écartés. Marguerite, en souriant, lui fit un signe de la main.

– Non, non, ce n’est pas assez, lui chuchota Koroviev. Il n’en dormirait plus la nuit. Criez-lui : « Je vous salue, roi de la valse ! »

Marguerite obéit, et fut étonnée d’entendre sa voix aussi sonore qu’une cloche lancée à toute volée couvrir le tumulte de l’orchestre. L’homme tressaillit de joie et posa sa main gauche sur son cœur, tout en continuant, de sa main droite armée d’une baguette blanche, à diriger la musique.

– Pas assez encore, chuchota Koroviev. Regardez maintenant à gauche, les premiers violons, et faites-leur signe de telle sorte que chacun d’eux pense que vous l’avez reconnu personnellement. Il n’y a ici que des célébrités mondiales. Saluez celui-ci… derrière le premier pupitre, c’est Vieuxtemps !… Voilà, très bien… Et maintenant, continuons !

– Qui est le chef d’orchestre ! demanda Marguerite en quittant le sol.

– Johann Strauss ! cria le chat. Et que je sois pendu à une liane de la forêt tropicale si on a jamais vu, à un bal, pareil orchestre ! C’est moi qui l’ai invité ! Et vous remarquerez que pas un musicien ne s’est trouvé malade ou n’a refusé de venir !

Dans la salle suivante, il n’y avait pas de colonnes. L’un des murs était fait de roses – rouges, roses ou blanches comme du lait –, et l’autre, de camélias doubles du Japon. Déjà, entre ces murs, jaillissaient en moussant des fontaines de champagne, et le vin retombait en pétillant dans trois vasques transparentes, dont la première était d’un violet transparent, la seconde rubis, et la troisième cristalline. Auprès de ces vasques s’affairaient des nègres à turbans écarlates qui, à l’aide de puisoirs d’argent, remplissaient de champagne de larges coupes évasées. Dans un renfoncement du mur de roses était ménagée une estrade, sur laquelle se démenait furieusement un homme en frac rouge à queue de pie. Devant lui tonitruait à vous rompre les oreilles un jazz-band. Dès qu’il vit Marguerite, l’homme en rouge s’inclina devant elle, si bas que ses mains touchèrent le sol, puis il se redressa et vociféra :

– Alléluia !

Il fit claquer sa main droite sur son genou gauche – une ! –, sa main gauche sur son genou droit – deux ! –, arracha une cymbale des mains d’un musicien et en frappa violemment la colonne de l’estrade.

En reprenant son vol, Marguerite vit encore ce virtuose du jazz, qui s’efforçait de lutter contre la polonaise dont la tempête soufflait maintenant dans le dos de Marguerite, cogner à coups de cymbale les têtes de ses musiciens, qui se baissaient précipitamment avec une frayeur comique.

Enfin, ils arrivèrent à un palier – celui-là même, pensa Marguerite, où elle avait été accueillie, dans les ténèbres, par Koroviev et son bougeoir. On y était maintenant aveuglé par la lumière qui ruisselait de grappes de raisin de cristal. Marguerite fut installée là, et un socle d’améthyste vint se placer sous son bras gauche.

– Vous pourrez vous appuyer dessus, si vous vous sentez vraiment fatiguée, murmura Koroviev.

Un nègre glissa aux pieds de Marguerite un coussin sur lequel était brodé en fil d’or un caniche. Obéissant à une volonté invisible, elle y posa le pied droit, genou plié en avant. Marguerite essaya alors d’avoir une vue plus nette de ce qui l’entourait. Koroviev et Azazello se tenaient à ses côtés, dans une attitude pompeuse. Près d’Azazello, il y avait trois jeunes gens dont la physionomie rappela vaguement à Marguerite celle d’Abadonna. Sentant un air froid dans son dos, elle se retourna et vit que, du mur de marbre placé derrière elle, jaillissait une fontaine de vin mousseux qui coulait dans un bassin de glace. Contre sa jambe gauche, elle eut la sensation de quelque chose de chaud et de velu. C’était Béhémoth.

À quelques pas du trône de Marguerite s’amorçait le départ d’un monumental escalier couvert d’un tapis. Tout en bas – et si loin que Marguerite avait l’impression de regarder par le petit bout d’une lorgnette –, elle voyait une immense loge de portier, où béait une cheminée si remarquablement vaste que son âtre insondable, noir et froid, aurait pu contenir aisément un camion de cinq tonnes. La loge et l’escalier, inondés d’une lumière aveuglante, étaient vides. L’éclat des trompettes parvenait encore à Marguerite, mais assourdi par la distance. Une minute s’écoula ainsi, dans l’immobilité.

– Où sont donc les invités ? demanda enfin Marguerite à Koroviev.

– Ils vont arriver, reine, ils vont arriver à l’instant. Et nous n’en manquerons pas ! Vrai, j’aimerais mieux fendre du bois que de rester sur ce palier pour les recevoir.

– Quoi, fendre du bois ? reprit aussitôt le volubile Béhémoth. Je préférerais encore travailler comme receveur de tramway, bien qu’il n’y ait pas de pire travail au monde !

– Tout doit être prêt d’avance, reine, expliqua Koroviev dont l’œil brilla derrière son monocle brisé. Il n’y a rien de plus dégoûtant que de voir le premier invité traîner sans savoir que faire, tandis que sa mégère légitime lui scie le dos à lui chuchoter qu’ils sont arrivés avant tout le monde. Des bals de ce genre, c’est bon à jeter aux ordures, reine.

– Aux ordures précisément, approuva le chat.

– Dans une dizaine de secondes à peine, il sera minuit, reprit Koroviev. Ça va commencer.

Ces dix secondes semblèrent singulièrement longues à Marguerite. De toute évidence, elles étaient passées depuis longtemps, et rien, absolument rien de nouveau ne s’était produit. Mais soudain, une sorte de craquement se fit entendre dans l’énorme cheminée, et on vit jaillir de sa gueule un gibet, où pendaient les restes d’un cadavre à demi tombé en poussière. La chose se détacha de la corde et s’écrasa à terre, et aussitôt un homme en surgit, un bel homme à cheveux noirs, en habit et souliers vernis. De la cheminée sortit alors un cercueil de faibles dimensions, rongé de pourriture ; son couvercle tomba, et il vomit une autre dépouille informe. Le bel homme s’en approcha galamment et lui offrit son bras arrondi. La dépouille se reconstitua en une jeune femme vive et remuante, chaussée d’escarpins noirs et coiffée de plumes noires. Tous deux, l’homme et la femme, gravirent rapidement l’escalier.

– Voici les premiers ! s’écria Koroviev. M. Jacques et son épouse. Je vous présente, reine, un homme des plus intéressants. Faux-monnayeur convaincu, coupable de haute trahison, mais fort estimable alchimiste. S’est rendu célèbre – chuchota Koroviev à l’oreille de Marguerite – en empoisonnant la maîtresse du roi. Avouez que ce n’est pas donné à tout le monde ! Regardez comme il est beau !

Pâle, la bouche ouverte, Marguerite, qui regardait en has, vit disparaître potence et cercueil dans un renfoncement de la loge.

– Je suis ravi ! hurla le chat au visage de M. Jacques qui atteignait le haut de l’escalier.

À ce moment sortit de la cheminée un squelette sans tête et dont un bras était arraché. Il s’écroula à terre, et devint aussitôt un homme en frac.

Cependant, l’épouse de M. Jacques s’agenouillait devant Marguerite et, pâle d’émotion, lui baisait le genou droit.

– Reine…, balbutia l’épouse de M. Jacques.

– La reine est ravie ! cria Koroviev.

– Reine…, murmura le beau M. Jacques.

– Nous sommes ravis ! brailla le chat.

Les jeunes compagnons d’Azazello, avec des sourires sans vie, mais affables, poussèrent M. Jacques et son épouse vers les coupes de champagne que des nègres leur présentaient. L’homme né du squelette solitaire montait en courant.

– Le comte Robert, glissa Koroviev à Marguerite. Il est aussi beau qu’autrefois. Et j’attire votre attention, reine, sur le comique de la chose : celui-ci, c’est le cas contraire, il était l’amant d’une reine et il a empoisonné sa femme.

– Nous sommes heureux, comte ! cria Béhémoth.

L’un derrière l’autre, trois cercueils se déversèrent de la cheminée, bondissant et se disloquant. Ensuite, une silhouette en cape noire sortit de l’âtre obscur, mais le personnage suivant se jeta sur elle et lui planta un poignard dans le dos. On entendit un cri étranglé. La cheminée cracha alors un cadavre presque complètement décomposé. Marguerite ferma les yeux, et une main – Marguerite eut l’impression que c’était celle de Natacha – lui mit sous le nez un flacon de sel blanc.

L’escalier se remplissait. Sur toutes les marches maintenant, il y avait des hommes en habit, qui de loin paraissaient tous semblables, accompagnés de femmes nues qui, elles, se distinguaient uniquement par la couleur de leurs escarpins et des plumes qui ornaient leur tête.

Marguerite vit venir à elle en boitant, la jambe gauche prise dans une curieuse botte de bois, une dame maigre et timide, aux yeux baissés à la manière des religieuses, et qui portait, sans raison apparente, un large bandeau vert autour du cou.

– Qui est-ce, la… la verte ? demanda machinalement Marguerite.

– Très ravissante et très considérable dame, murmura Koroviev, je vous présente Mme Tofana. Elle fut extrêmement populaire parmi les jeunes et charmantes Napolitaines, ainsi que parmi les habitantes de Palerme, en particulier auprès de celles qui étaient fatiguées de leur mari. Car cela arrive, reine, vous savez, qu’on se fatigue d’un mari…

– Oui, répondit sourdement Marguerite, en souriant à deux hommes en frac qui, tour à tour, s’étaient inclinés devant elle pour lui baiser le genou et la main.

– Voilà, continua Koroviev, trouvant le moyen de crier en même temps à un nouvel arrivant : Duc ! Un verre de champagne ? Je suis ravi !… Voilà donc, disais-je, que Mme Tofana, se mettant à la place de ces pauvres femmes, leur vendait des fioles de je ne sais quelle eau. Bon. La femme versait cette eau dans la soupe de son mari, celui-ci la mangeait, remerciait sa femme de ses bonnes grâces, et se sentait le mieux du monde. Il est vrai qu’au bout de quelques heures, il commençait à éprouver une soif terrible. Puis il était obligé de se coucher, et le lendemain, notre charmante Napolitaine se trouvait libre comme une brise de printemps.

– Mais qu’est-ce qu’elle a à la jambe ? demanda Marguerite en donnant inlassablement sa main aux invités qui la saluaient après avoir dépassé la clopinante Mme Tofana. Et pourquoi ce ruban vert ? Elle a le cou flétri ?

– Je suis ravi, prince ! cria Koroviev tout en chuchotant, pour Marguerite : Elle a un cou magnifique, mais il lui est arrivé une fâcheuse aventure, en prison. Ce qu’elle a à la jambe, reine, c’est un brodequin. Quant à la bande verte, en voici la raison : lorsque les geôliers apprirent que près de cinq cents maris, objets d’un choix malencontreux, avaient quitté Naples et Palerme pour toujours, ils ne firent ni une ni deux, ils étranglèrent Mme Tofana dans son cachot.

– Comme je suis heureuse, reine noire, qu’il me soit échu le grand honneur…, murmura Tofana d’un ton monacal, tout en essayant de s’agenouiller, mais son brodequin l’en empêcha.

Koroviev et Béhémoth aidèrent Tofana à se relever.

– Enchantée…, lui répondit Marguerite, en tendant sa main aux suivants.

C’était maintenant un flux continu qui montait l’escalier. Marguerite ne voyait plus ce qui se passait dans la loge. Elle levait et baissait mécaniquement sa main, et adressait à tous un sourire figé. Sur le palier, c’était un brouhaha général, et des salles de danse parvenaient des bouffées de musique semblables au ressac de la mer.

– Ah ! celle-ci, c’est une femme insupportable, dit Koroviev à haute voix, sachant que désormais, dans la rumeur des conversations, on ne l’entendrait pas. Elle adore les bals, mais elle ne songe qu’à une chose : se plaindre de son mouchoir.

Marguerite promena son regard sur la foule qui montait, pour voir celle que lui indiquait Koroviev. C’était une jeune femme d’une vingtaine d’années, aux formes singulièrement belles mais dont le regard fixe et angoissé trahissait une secrète obsession.

– Quel mouchoir ? demanda Marguerite.

– On lui a affecté spécialement une femme de chambre, expliqua Koroviev, qui depuis trente ans est chargée, chaque soir, de déposer le mouchoir sur sa table de nuit. Dès qu’elle se réveille, le mouchoir est là. Elle l’a déjà brûlé dans le poêle, noyé dans la rivière, mais cela n’a rien donné.

– Quel mouchoir ? murmura Marguerite, en levant et baissant la main.

– Un mouchoir à liseré bleu. Voici ce qui s’est passé : au temps où elle servait dans un café, le patron, un jour, l’a attirée dans la réserve, et neuf mois après elle mettait au monde un petit garçon. Elle l’a emporté dans la forêt et lui a fourré le mouchoir dans la bouche, puis elle l’a enterré. Au tribunal, elle a dit qu’elle n’avait pas de quoi nourrir l’enfant.

– Et le patron de café, où est-il ? demanda Marguerite.

– Reine, grinça soudain le chat aux pieds de Marguerite, permettez-moi une question : que viendrait-il faire ici, le patron ? Il n’a pas étouffé de bébé dans la forêt, lui !

Marguerite, sans cesser de sourire et de remuer le bras droit, enfonça les ongles pointus de sa main gauche dans l’oreille de Béhémoth et lui murmura :

– Si tu te permets encore, fripouille, de te mêler à la conversation…

Béhémoth poussa un petit cri mondain, puis râla :

– Reine… mon oreille va enfler… pourquoi gâter le bal à cause d’une oreille enflée ?… Juridiquement parlant, d’un point de vue juridique… Je me tais, je me tais, considérez que je ne suis plus un chat, mais une carpe. Seulement, lâchez mon oreille !

Marguerite lâcha l’oreille.

Les yeux sombres et fixes étaient devant elle.

– Je suis heureuse, reine, d’avoir été invitée au grand bal de la pleine lune !

– Je suis contente de vous voir, répondit Marguerite. Très contente. Aimez-vous le champagne ?

– Que voulez-vous faire, reine ? s’exclama à voix basse, à l’oreille de Marguerite, Koroviev effrayé. Ça va créer un embouteillage !

– Oui, je l’aime, dit la femme d’une voix implorante, et tout à coup elle se mit à répéter comme une machine Frieda, Frieda, Frieda ! On m’appelle Frieda, ô reine !

– Eh bien, buvez, soûlez-vous aujourd’hui, Frieda, et ne pensez plus à rien, dit Marguerite.

Frieda tendit ses deux mains à Marguerite, mais Koroviev et Béhémoth la prirent adroitement sous les aisselles, et elle se perdit dans la foule.

Les invités montaient maintenant en rangs serrés, comme pour prendre d’assaut le palier où était Marguerite. Aux hommes en habit se mêlaient les corps nus des femmes. Marguerite voyait affluer ces corps bronzés ou blanc, couleur de grains de café ou tout à fait noirs. Dans les cheveux roux, noirs, châtains ou clairs comme du lin, les pierres précieuses jetaient mille étincelles dansantes sous le ruissellement de la lumière. Et, comme si quelqu’un avait aspergé la vague d’assaut des hommes de gouttelettes lumineuses, les diamants des boutons étincelaient sur leur poitrine. À chaque seconde maintenant, Marguerite sentait l’attouchement des lèvres sur son genou, à chaque seconde elle offrait sa main à baiser, et son visage s’était pétrifié en un masque immuable de bienvenue.

– Je suis ravi, chantait Koroviev d’une voix monotone, nous sommes ravis… la reine est ravie…

– La reine est ravie…, nasillait Azazello dans le dos de Marguerite.

– Je suis ravi ! s’égosillait le chat.

– Cette marquise, marmottait Koroviev, a empoisonné son père, ses deux frères et ses deux sœurs pour un héritage… La reine est ravie !… Mme Minkina… Ah ! comme elle est belle ! Un peu nerveuse, cependant. Pourquoi, aussi, avoir brûlé le visage de sa femme de chambre avec des fers à friser ? Évidemment, dans ces conditions, on vous coupe la tête… La reine est ravie !… Reine, une seconde d’attention ! Voici l’empereur Rodolphe, magicien et alchimiste… Encore un alchimiste – pendu… Ah ! et celle-ci ! Quelle merveilleuse maison close elle tenait à Strasbourg !… Nous sommes ravis !… Celle-là, c’est une couturière de Moscou. Nous l’aimons tous pour son inépuisable fantaisie… Dans son atelier d’essayage, elle avait imaginé quelque chose de terriblement amusant : elle avait fait percer deux petits trous ronds dans la cloison…

– Et les dames ne le savaient pas ? demanda Marguerite.

– Elles le savaient toutes, reine, répondit Koroviev. Je suis ravi !… Ce gamin de vingt ans se fit remarquer, dès sa tendre enfance, par d’étranges dispositions. C’était un rêveur, un original. Une jeune fille tomba amoureuse de lui ; il la prit, et la vendit à une maison close…

Un véritable fleuve gravissait les marches, que sa source – l’immense cheminée – continuait d’alimenter, et dont on ne voyait pas la fin. Une heure s’écoula ainsi, puis une autre. Marguerite remarqua alors que sa chaîne était devenue plus lourde. Il se passait également quelque chose de bizarre avec sa main droite. Elle ne pouvait plus la lever sans une grimace de douleur. Les intéressantes remarques de Koroviev ne l’amusaient plus. Les visages – blancs, noirs, mongols, aux yeux bridés – devinrent uniformes, se fondant par moments en une masse indistincte, tandis qu’entre eux, l’air paraissait trembler et ruisseler. Une douleur aiguë comme la piqûre d’une aiguille traversa soudain la main droite de Marguerite. Serrant les dents, elle posa son coude sur le socle d’améthyste. Une sorte de frottement, semblable à celui que feraient des ailes en frôlant un mur, venait de la salle voisine. Marguerite comprit que là-bas d’inconcevables hordes d’invités dansaient, et il lui sembla que même les massifs planchers de marbre, de mosaïque et de cristal, de cette étrange salle étaient animés d’une pulsation rythmique.

Ni Gaïus César Caligula ni Messaline n’éveillèrent l’intérêt de Marguerite, qui cessa également de s’intéresser à ce défilé de rois, ducs, chevaliers, suicidés, empoisonneuses, pendus, entremetteuses, geôliers, tricheurs, bourreaux, délateurs, traîtres, déments, mouchards, satyres. Tous les noms se mêlaient dans sa tête, les visages s’agglutinaient en un immense gâteau, et seul se grava douloureusement dans sa mémoire le visage, frangé d’une véritable barbe de feu, de Maliouta Skouratov. Les jambes de Marguerite fléchissaient, et, à chaque minute, elle avait peur de se mettre à pleurer. Mais les pires souffrances lui venaient de son genou droit que baisaient les invités. Il était gonflé et bleu, bien qu’à plusieurs reprises la main de Natacha, munie d’une éponge, fût venue l’enduire de quelque onguent parfumé. À la fin de la troisième heure, Marguerite, qui avait jeté en bas un regard complètement désespéré, tressaillit de joie : le flot d’invités se tarissait.

– L’arrivée des invités à un bal obéit toujours aux mêmes lois, reine, chuchota Koroviev. Maintenant, la vague retombe. Nous n’avons plus, j’en suis sûr, que quelques minutes à souffrir. Il y a un groupe de fêtards du Brocken, ils arrivent toujours les derniers. Tenez, les voilà. Deux vampires sont ivres… C’est tout ? Ah ! non, en voilà encore un… non, deux !

Les deux derniers invités montaient l’escalier.

– Tiens, c’est un nouveau, dit Koroviev en plissant l’œil derrière son monocle. Ah ! oui, oui. Une fois, Azazello est allé lui rendre visite, et devant une bouteille de cognac il lui a glissé le conseil de se débarrasser d’un homme dont il craignait grandement les révélations. Celui-ci a donc chargé un de ses amis, qui dépendait de lui et ne pouvait rien lui refuser, d’asperger de poison les murs du cabinet de cet homme…

– Comment s’appelle-t-il ? demanda Marguerite.

– Ma foi, je ne sais pas encore, répondit Koroviev, il faut demander à Azazello.

– Et qui est avec lui ?

– Justement, son consciencieux ami et subordonné, je suis ravi ! cria Koroviev aux deux arrivants.

L’escalier était vide. Par précaution, ils attendirent encore quelques instants, mais plus personne ne sortit de la cheminée.

Une seconde plus tard, sans comprendre comment, Marguerite se trouvait dans la salle au bassin. Tout de suite, à cause des douleurs de sa main et de son genou, elle se mit à pleurer et s’effondra à terre. Mais Hella et Natacha, tout en la réconfortant, l’amenèrent à nouveau sous la douche de sang, massèrent à nouveau son corps, et Marguerite se sentit revivre.

– Encore, encore, reine Margot, murmura Koroviev apparu à côté d’elle, il faut encore parcourir les salles, pour que nos honorables invités ne se sentent pas abandonnés.

De nouveau, Marguerite quitta la salle au bassin. Sur l’estrade dressée derrière les tulipes, où jouait naguère l’orchestre du roi de la valse, on voyait maintenant gesticuler avec fureur un jazz de singes. Un énorme gorille aux favoris ébouriffés, une trompette à la main, dirigeait en sautant lourdement d’un pied sur l’autre. Sur un rang étaient assis des orangs-outans, qui soufflaient dans des trompettes étincelantes. De joyeux chimpanzés, placés à califourchon sur leurs épaules, jouaient de l’accordéon. Deux hamadryas à crinière léonine tapaient sur des pianos à queue, dont les notes étaient complètement étouffées par les saxophones, violons et tambours qui cognaient, piaulaient et mugissaient entre les pattes de gibbons, de mandrills et de guenons. Sur le sol transparent, d’innombrables couples, comme fondus ensemble, et avec une adresse et une netteté de mouvement étonnantes, tournaient tous dans le même sens et avançaient comme un mur, menaçant de tout balayer sur leur passage. De vifs papillons satinés venaient s’abattre sur la horde des danseurs, et un semis de fleurs tombait des plafonds. Aux chapiteaux des colonnes, quand s’éteignait l’électricité, s’allumaient des myriades de lucioles, et dans l’air couraient çà et là des feux follets.

Puis Marguerite se trouva devant un bassin de dimensions prodigieuses, entouré d’une colonnade. Une cataracte rosée jaillissait de la gueule d’un gigantesque Neptune noir, et l’odeur capiteuse du champagne montait du bassin. Là régnait une folle gaieté, libre de toute contrainte. Des dames, en riant, confiaient leur réticule à leur cavalier ou aux nègres qui couraient de tous côtés avec des draps de bain, puis, avec de petits cris, piquaient une tête dans le bassin. Des colonnes de liquide mousseux rejaillissaient. Le fond de cristal du bassin était éclairé par dessous, et la lumière qui traversait toute la masse du vin permettait d’y voir les corps argentés des nageuses, qui ressortaient de là complètement ivres. Des rires retentissants éclataient sous les colonnes. On se serait cru aux bains publics.

Dans le souvenir confus que Marguerite garda de ce chaos surnageait un visage de femme abruti d’ivresse, au regard stupide – mais, dans sa stupidité, toujours implorant –, et un seul mot : « Frieda. »

L’odeur du vin faisait tourner la tête de Marguerite, et elle allait s’éloigner quand le chat exécuta un numéro qui la retint près du bassin. Béhémoth fit quelques passes magiques devant le mufle de Neptune, et instantanément, la masse houleuse du champagne disparut à grand bruit du bassin. Neptune vomit alors un flot de liquide jaune foncé, qui ne moussait ni ne pétillait plus. Les dames glapirent :

– Du cognac ! et, s’écartant vivement des bords du bassin, se réfugièrent derrière les colonnes.

Le bassin fut rempli en quelques secondes, et le chat, après avoir tournoyé trois fois en l’air, plongea dans les flots agités du cognac. Quand il en ressortit, soufflant et s’ébrouant, sa cravate mouillée pendait lamentablement, et il avait perdu son lorgnon et la dorure de ses moustaches. Une seule femme – la facétieuse couturière – suivit l’exemple de Béhémoth, avec son cavalier, un jeune mulâtre inconnu. Tous deux plongèrent dans le cognac, mais Koroviev prit le bras de Marguerite, et ils abandonnèrent les baigneurs.

Marguerite s’aperçut vaguement qu’elle passait en volant près d’énormes vasques de pierre qui contenaient des montagnes d’huîtres. Puis elle survola un parquet de verre sous lequel ronflaient des feux d’enfer ; autour de ceux-ci, s’affairaient des silhouettes blanches de cuisiniers diaboliques. Quelque part encore – elle avait renoncé à s’orienter – elle vit des caves sombres où brûlaient des flambeaux, où des jeunes filles servaient de la viande grillée sur des braises ardentes, et où l’on vida de grandes chopes à sa santé. Elle vit ensuite des ours blancs qui jouaient de l’accordéon et exécutaient une danse populaire russe sur une estrade, une salamandre qui faisait des tours de passe-passe dans le foyer ardent d’une cheminée… Et pour la deuxième fois, elle sentit que ses forces la trahissaient.

– Dernière apparition, chuchota Koroviev d’un air préoccupé, et nous serons libres.

Accompagnée de Koroviev, Marguerite parut de nouveau dans la salle de bal. Mais on n’y dansait plus, et l’incalculable foule des invités s’était tassée entre les colonnes, dégageant tout le milieu de la salle. Marguerite ne put se rappeler qui l’avait aidé à monter sur une sorte de trône élevé en plein centre de l’espace libre. Quand elle y eut pris place, elle entendit, avec étonnement, résonner quelque part les douze coups de minuit – heure depuis longtemps passée, d’après ses calculs. Au dernier coup de cette horloge, dont il était impossible de deviner l’emplacement, le silence tomba sur la foule.

Alors, de nouveau, Marguerite vit Woland. Il s’avançait, entouré d’Abadonna, d’Azazello et de quelques jeunes hommes vêtus de noir qui ressemblaient à Abadonna. Marguerite apercevait maintenant, en face d’elle, un autre trône, préparé pour Woland. Mais il ne l’utilisa pas. Marguerite fut frappée de voir que Woland, pour cette dernière et solennelle apparition au bal, était vêtu exactement comme il l’était auparavant dans la chambre. La même chemise de nuit tachée et rapiécée pendait sur ses épaules, et ses pieds étaient glissés dans des pantoufles éculées. Il était armé d’une épée nue, dont il se servait comme d’une canne.

En boitillant, Woland vint s’arrêter près de son piédestal, et à l’instant même, Azazello parut devant lui avec un plat dans les mains. Et sur ce plat, Marguerite vit une tête d’homme coupée, dont les dents de devant étaient brisées. Un silence total régnait toujours, qui ne fut interrompu qu’une fois par un tintement, affaibli par la distance et incompréhensible dans la conjoncture présente – le tintement de la sonnette d’une porte d’entrée.

– Mikhaïl Alexandrovitch, dit doucement Woland à la tête.

Alors, les paupières de celle-ci se soulevèrent, et Marguerite sursauta violemment en voyant dans ce visage mort apparaître deux yeux vivants, chargés de pensées et de douleur.

– Tout s’est accompli, n’est-il vrai ? continua Woland en regardant la tête dans les yeux. Votre tête a été coupée par une femme, la réunion n’a pas eu lieu et je loge chez vous. Ce sont des faits. Et les faits sont la chose la plus obstinée du monde. Mais ce qui nous intéresse maintenant, c’est ce qui va suivre, et non les faits déjà accomplis. Vous avez toujours été un ardent défenseur de la théorie selon laquelle, lorsqu’on coupe la tête d’un homme, sa vie s’arrête, lui-même se transforme en cendres et s’évanouit dans le non-être. Il m’est agréable de vous informer, en présence de mes invités, et bien que leur présence même soit la démonstration d’une tout autre théorie, que votre théorie à vous ne manque ni de solidité ni d’ingéniosité. D’ailleurs, toutes les théories se valent. Il en est une, par exemple, selon laquelle il sera donné à chacun selon sa foi. Ainsi soit-il ! Vous vous évanouissez dans le non-être, et moi, dans la coupe en laquelle vous allez vous transformer, je serai heureux de boire à l’être !

Woland leva son épée. Immédiatement, la peau de la tête noircit, se recroquevilla, puis se détacha par morceaux, les yeux disparurent, et bientôt Marguerite vit sur le plat un crâne jaunâtre, aux yeux d’émeraude et aux dents de perles, monté sur un pied d’or. Le couvercle du crâne tourna autour d’une charnière et s’ouvrit.

– Dans une seconde, messire, dit Koroviev en réponse à un regard interrogateur de Woland, il va se présenter devant vous. J’entends déjà, dans ce silence sépulcral, le grincement de ses souliers vernis et le tintement du verre qu’il vient de reposer sur une table, après avoir bu du champagne pour la dernière fois de sa vie. Et le voici.

Un nouvel invité, seul, entra dans la salle et s’avança vers Woland. Extérieurement, rien ne le distinguait des innombrables invités en habit, sauf une chose : le nouveau venu chancelait littéralement d’émotion, ce qui était visible même de loin. Des taches rouges enflammaient ses joues, et ses yeux roulaient, hagards. Il était abasourdi, et cela était parfaitement naturel : tout contribuait à le frapper d’étonnement, et en premier lieu, bien entendu, l’accoutrement de Woland.

Cependant, l’invité fut accueilli avec une parfaite affabilité.

– Ah ! très cher baron Meigel, dit Woland en adressant un sourire amène au baron, dont les yeux semblèrent jaillir des orbites. Je suis heureux de vous présenter (ajouta Woland pour les invités) le très honorable baron Meigel, chargé par la Commission des spectacles de faire connaître aux étrangers les curiosités de la capitale.

Marguerite défaillit, car elle reconnaissait ce Meigel. À plusieurs reprises, elle l’avait rencontré dans les théâtres et les restaurants de Moscou. « Mais alors, pensa Marguerite, il serait donc mort, lui aussi ?… » Mais tout s’expliqua à l’instant.

– Ce cher baron, continua Woland avec un sourire joyeux, a eu la charmante bonne grâce, apprenant mon arrivée à Moscou, de me téléphoner aussitôt pour m’offrir ses services dans sa spécialité, c’est-à-dire me montrer les curiosités. Il va sans dire que j’ai été heureux de l’inviter chez moi.

À ce moment, Marguerite vit Azazello passer le crâne et le plat à Koroviev.

– À propos, baron, dit Woland en baissant la voix sur un ton d’intimité, des bruits ont couru sur votre extraordinaire curiosité. On dit que, jointe à votre loquacité non moins développée, elle a attiré l’attention générale. De plus, les mauvaises langues ont lâché le mot : vous êtes un mouchard et un espion. De plus encore, on tient pour probable que cela vous conduira à une triste fin, et ce, pas plus tard que dans un mois. Aussi, dans le but de vous épargner cette pénible attente, avons-nous décidé de vous aider en mettant à profit le fait que vous vous êtes fait inviter chez moi précisément dans l’intention d’en voir et d’en entendre le plus possible.

Le baron devint plus pâle qu’Abadonna, qui pourtant était exceptionnellement pâle par nature, puis il se produisit quelque chose de bizarre. Abadonna se planta devant le baron, et l’espace d’une seconde ôta ses lunettes. Au même instant, un éclair jaillit des mains d’Azazello, il y eut un petit bruit sec pareil à un claquement de mains, et le baron commença à tomber à la renverse, tandis qu’un sang vermeil giclait de sa poitrine et inondait son plastron empesé et son gilet. Koroviev plaça la coupe sous le jet de sang et l’offrit pleine à Woland. Quant au corps sans vie du baron, il était déjà allongé par terre.

– Je bois à votre santé, Messieurs, dit Woland d’une voix égale, et, levant la coupe, il la porta à ses lèvres.

Survint alors une métamorphose, La chemise de nuit rapiécée et les pantoufles éculées disparurent. Woland reparut vêtu d’une chlamyde noire, une épée d’acier au côté. Il s’approcha rapidement de Marguerite, lui présenta la coupe et dit d’un ton impérieux :

– Bois !

Étourdie, Marguerite chancela, mais la coupe touchait ses lèvres, et une voix dont elle ne put déterminer la provenance lui chuchota dans les deux oreilles :

– Ne craignez rien, reine… Ne craignez rien, reine, le sang a depuis longtemps été absorbé par la terre. Et là où il s’est répandu, poussent déjà des grappes de raisin.

Sans rouvrir les yeux, Marguerite but une gorgée, et une onde de volupté courut dans ses veines, et ses oreilles tintèrent. Il lui sembla que quelque part, des coqs lançaient leur cri assourdissant, et qu’un orchestre invisible jouait une marche. La foule perdit alors sa physionomie : hommes et femmes tombaient en poussière. La putréfaction, sous les yeux de Marguerite, gagna rapidement toute la salle, au-dessus de laquelle flotta une odeur de caveau. Les colonnes craquèrent et s’effondrèrent, les lumières s’éteignirent, tout se flétrit, et il ne resta rien des fontaines, des camélias et des tulipes. Il n’y eut plus que ce qui avait été : le modeste salon de la bijoutière, où une porte entrouverte laissait passer un rai de lumière. Marguerite franchit cette porte.