« Le Maître et Marguerite », XVI – Le supplice   

XVI – Le supplice

Déjà, le soleil descendait par-delà le mont Chauve, autour duquel un double cordon de soldats montait la garde.

Vers le milieu du jour, l’aile de cavalerie qui venait de couper la route au procurateur franchissait au trot la porte d’Hébron. Devant elle, la voie avait été dégagée par les fantassins de la cohorte de Cappadoce, qui avaient refoulé sans ménagements de part et d’autre du chemin les attroupements de gens, de mulets et de chameaux. Les cavaliers, dont le trot soulevait jusqu’au ciel des tourbillons de poussière blanche, arrivèrent au carrefour de deux routes : l’une, par le sud, menait jusqu’à Bethléem, l’autre, en direction du nord-ouest, conduisait à Jaffa. Ils prirent la route du nord-ouest. Les Cappadociens, échelonnés tout au long de la route, en avaient chassé au préalable les caravanes qui affluaient vers Jérusalem, pour les fêtes, et derrière les fantassins se pressait la foule des pèlerins, sortis des tentes rayées qu’ils avaient dressées provisoirement, çà et là, sur l’herbe. Au bout d’un kilomètre environ, l’aile de cavalerie dépassa la deuxième cohorte de la légion Foudre et parvint la première, après avoir franchi encore un kilomètre, au pied du mont Chauve. Là, elle mit pied à terre. Le chef répartit ses hommes en pelotons qui encerclèrent complètement le pied de la colline, ne laissant libre qu’un étroit passage, face à la route de Jaffa.

Quelque temps plus tard, la deuxième cohorte arrivait à son tour et, s’élevant d’un degré au-dessus des cavaliers, encerclait également la montagne.

Enfin arriva la centurie commandée par Marcus Mort-aux-rats. Elle marchait en deux files placées de chaque côté de la route, et entre ces deux files, escorté par la garde secrète, s’avançait un chariot où avaient pris place les trois condamnés, qui portaient au cou une tablette peinte en blanc où, en deux langues – l’araméen et le grec – étaient inscrits ces mots : « Brigand et rebelle. »

Derrière le char des condamnés venaient d’autres chariots qui portaient trois piloris à poutre transversale fraîchement taillés, ainsi qu’un assortiment de pelles, de cordes, de seaux et de haches. Six bourreaux y avaient pris place. Trois hommes à cheval suivaient les chariots : le centurion Marcus, le chef de la garde du temple de Jérusalem, et l’homme au visage dissimulé par un capuchon avec qui Pilate avait eu un bref conciliabule, dans une chambre obscure du palais.

Un rang de soldats fermait la marche. Ils étaient suivis de près par une foule d’environ deux mille curieux, que n’avait pas rebutés la chaleur infernale et qui ne voulaient pas manquer cet intéressant spectacle. Après le passage des condamnés, les pèlerins avaient pu regagner la route et, également attirés par la curiosité, s’étaient joints à la procession des badauds de la ville. Accompagné de loin en loin par les cris frêles des crieurs publics qui répétaient les paroles proclamées par Pilate du haut de l’estrade de pierre, le cortège s’étirait lentement vers le mont Chauve.

L’aile de cavalerie laissa passer tout le monde jusqu’au second rang de soldats, mais, en haut, la deuxième centurie ne livra le passage qu’à ceux qui avaient un rôle à jouer dans l’exécution. Puis, manœuvrant rapidement, elle contraignit la foule à se répartir sur tout le pourtour de la colline, de sorte que celle-ci se trouva enfermée entre deux cordons de soldats – cavaliers en bas et fantassins en haut –, et pouvait désormais assister au supplice à travers la chaîne assez lâche des fantassins.

Ainsi, trois grandes heures s’étaient écoulées depuis le moment où le cortège avait commencé à gravir la colline, et, déjà, le soleil descendait par-delà le mont Chauve. Mais la chaleur demeurait intolérable, et les soldats en souffraient. De plus, ils se morfondaient d’ennui, et, du fond du cœur, maudissaient les trois brigands à qui ils souhaitaient sincèrement de mourir le plus vite possible.

Au pied de la colline, près de l’accès laissé libre par les cavaliers, le petit commandant de l’aile, le front moite et le dos de sa légère tunique blanche taché de sueur, s’approchait de temps à autre d’un seau de cuir apporté par le premier peloton, où il puisait de l’eau dans le creux de ses mains, afin de se désaltérer et d’humecter son turban. Ainsi rafraîchi pour un moment, il reprenait son invariable va-et-vient à pas comptés sur le chemin poudreux qui conduisait au sommet, et sa longue épée battait régulièrement la tige lacée de sa botte de cuir. Il voulait ainsi donner à ses cavaliers l’exemple de l’endurance, mais, pris de pitié pour eux, il leur avait permis de construire des faisceaux à l’aide de leurs lances fichées en terre, sur lesquels ils avaient jeté leurs larges manteaux blancs. Sous ces tentes improvisées, les Syriens s’abritaient de l’impitoyable soleil. Les seaux s’étaient trouvés bientôt vides, et des cavaliers des différents pelotons allaient à tour de rôle chercher de l’eau dans une gorge peu profonde creusée au pied de la colline, où, à l’ombre avare de maigres mûriers, un mince ruisseau boueux vivait languissamment ses derniers jours dans cette chaleur diabolique. Là également, à la recherche d’une ombre rare et incertaine, s’ennuyaient les palefreniers qui gardaient inutilement des chevaux inertes.

L’accablement des soldats ainsi que les injures qu’ils adressaient aux brigands étaient fort compréhensibles. Le procurateur avait craint que l’exécution de la sentence ne donnât lieu, dans cette ville de Jérusalem qu’il haïssait, à de graves désordres, mais, fort heureusement, ces craintes s’étaient avérées injustifiées. Aussi, lorsque commença de s’écouler la quatrième heure du supplice, entre les deux cordons de soldats – fantassins autour du sommet et cavaliers au pied de la colline –, il ne restait – contre toute attente – plus personne. Chassée par l’ardeur du soleil, la foule était rentrée à Jérusalem. Dans l’espace délimité, au flanc de la colline, par les deux centuries romaines, on ne voyait plus que deux chiens, appartenant on ne sait à qui, et venus là on ne sait comment. Mais, écrasés eux aussi par la chaleur, ils gisaient, respirant avec peine, la langue pendante, sans accorder la moindre attention aux lézards verts – les seuls êtres, en ce lieu, à ne pas craindre le soleil – qui se faufilaient entre les pierres chauffées à blanc et les ramifications enchevêtrées de plantes à fortes épines.

Personne n’avait tenté d’enlever les condamnés, ni à Jérusalem envahie par les troupes, ni ici, sur la colline encerclée, et la foule était retournée en ville, car il n’y avait décidément rien d’intéressant à voir dans cette exécution, alors que là-bas, en ville, se déroulait déjà la préparation des réjouissances qui, ce soir, allaient marquer le début de la grande fête de la pâque.

L’infanterie romaine, en haut de la colline, souffrait encore plus que les cavaliers syriens. Le centurion Mort-aux-rats avait seulement permis à ses soldats d’ôter leur casque et de s’envelopper la tête de chiffons blancs roulés en turbans et imbibés d’eau. Mais il les obligeait à rester debout, lance à la main. Lui-même, coiffé d’un turban semblable, mais sec, faisait les cent pas non loin du groupe des bourreaux, et il n’avait rien ôté de son équipement : ni son épée, ni son poignard ni les phalères d’argent représentant des gueules de lion qui ornaient sa poitrine, par-dessus sa tunique. Le soleil frappait de face sans lui causer aucun dommage apparent, et il était impossible de regarder les gueules de lion, tant leur éclat aveuglant blessait les yeux, comme de l’argent en fusion.

Le visage mutilé de Mort-aux-rats n’exprimait ni lassitude ni mécontentement, et le gigantesque centurion semblait capable de marcher ainsi de long en large toute la journée, toute la nuit, et encore le lendemain – en un mot, aussi longtemps qu’il le faudrait. Marcher ainsi, toujours du même pas, les mains posées sur le lourd ceinturon plaqué de cuivre, en jetant toujours les mêmes regards sévères tantôt sur les piloris des condamnés, tantôt sur les piquets de soldats, en repoussant de temps à autre, toujours avec la même indifférence, du bout de sa botte poilue, les éclats de silex ou les ossements humains blanchis par le temps qui lui tombaient sous les pieds.

L’homme en capuchon s’était installé, non loin des piloris, sur un tabouret à trois pieds, et il restait assis là, dans une immobilité placide, fouillant seulement de temps en temps le sable à l’aide d’une badine, par ennui.

Entre les deux cordons de légionnaires, avons-nous dit, il ne restait plus personne ; cela n’est pas tout à fait exact. Il restait quelqu’un. Simplement, il était très difficile de l’apercevoir. Il s’était placé non pas du côté où les soldats avaient laissé un passage libre, et d’où l’on pouvait le plus commodément assister au supplice, mais du côté nord, là où le flanc de la colline, loin d’être en pente douce et d’accès aisé, était au contraire parsemé d’accidents, de parois abruptes et de profondes crevasses, là où, cramponné à cette terre aride maudite par le ciel, au bord d’un ravin, un étique figuier tentait de vivre.

C’est précisément sous cet arbre, incapable de donner de l’ombre, que s’était installé cet unique spectateur – et non acteur – du supplice ; et il était assis sur une pierre depuis le début, c’est-à-dire depuis plus de trois heures déjà. Vraiment, pour assister à l’exécution, il n’avait pas choisi la meilleure place, mais bien la plus mauvaise. De là, malgré tout, on pouvait voir les piloris – on pouvait les voir par-delà les soldats alignés, par-delà deux taches étincelantes sur la poitrine du centurion – et pour un homme qui, manifestement, désirait passer inaperçu et n’être dérangé par personne, cela paraissait amplement suffisant.

Quatre heures auparavant, cependant, alors que le supplice commençait à peine, cet homme s’était conduit tout autrement, et s’était fait très nettement remarquer ; c’est pourquoi, sans doute, il avait changé d’attitude et s’était ainsi retiré à l’écart.

Au moment précis, en effet, où le cortège franchissait le deuxième cordon de légionnaires et atteignait le sommet, il fut le premier à sortir de la foule et à se précipiter en avant, comme s’il redoutait d’arriver trop tard. Haletant, coudes au corps, il gravit en courant le versant de la colline ; lorsqu’il vit que devant lui, comme devant tous les autres, les soldats serraient les rangs pour interdire le passage, il tenta naïvement, en feignant de ne pas comprendre les apostrophes furieuses qui lui étaient adressées, de forcer le barrage pour parvenir au lieu du supplice, où l’on faisait déjà descendre les condamnés du chariot. Cela lui valut de recevoir dans la poitrine un rude coup de manche de lance, et il fit un bond en arrière en poussant un cri, non de douleur, mais de désespoir. Comme insensible à la souffrance physique, il enveloppa le légionnaire qui l’avait frappé d’un regard terne et totalement indifférent.

Se tenant la poitrine, toussant et suffoquant, il courut autour de la colline, vers le côté nord, avec l’espoir de trouver, dans la chaîne des soldats, une ouverture par où il pourrait se glisser. Mais il était trop tard : le cercle était déjà refermé. Et l’homme, les traits altérés par un profond chagrin, dut renoncer à ses tentatives d’atteindre les chariots, dont on déchargeait maintenant les piloris. Du reste, ces tentatives n’eussent abouti à rien d’autre qu’à son arrestation immédiate, chose qui, ce jour-là, n’entrait pas du tout dans ses plans.

C’est pourquoi il s’était retiré au bord de ce ravin, sous le figuier – un coin tranquille où personne ne le dérangerait.

À présent, assis sur une pierre, cet homme à la barbe noire et aux yeux rendus chassieux et larmoyants par le soleil et l’insomnie se rongeait de tristesse et d’ennui. Tantôt il soupirait, ouvrant son taleth usé par les pérégrinations et passé du bleu au gris sale, et dénudant ainsi sa poitrine meurtrie par le coup de lance et sillonnée de filets de sueur crasseuse, tantôt, tourmenté par une angoisse intolérable, il levait les yeux au ciel et suivait du regard trois charognards qui, depuis longtemps déjà, planaient très haut en décrivant de larges cercles, dans l’attente du festin proche, tantôt encore, il fixait sur la terre jaune un regard sans espoir et contemplait les restes à peine reconnaissables d’un crâne de chien, autour duquel couraient les lézards.

Et les tourments de cet homme étaient tels que de temps à autre il se mettait à parler tout seul.

– Ô l’imbécile !… gémissait-il en s’agitant sur sa pierre comme pour chasser le mal qui lui taraudait l’âme, et en griffant sa poitrine recuite par le soleil. Je suis un imbécile, une femme sans cervelle, un poltron ! Je ne suis pas un homme, je suis une charogne.

Il se tut, et baissa la tête. Puis, ayant bu un peu d’eau tiède dans une gourde de bois, il parut reprendre vie. De temps en temps, il saisissait le couteau qu’il avait dissimulé sous son taleth, ou bien il prenait le parchemin qu’il avait posé près de lui, sur la pierre, avec une fiole d’encre et un bâtonnet.

Sur ce parchemin, il avait déjà jeté quelques notes :

« Les minutes s’enfuient, et moi, Matthieu Lévi, je suis toujours là, sur le mont Chauve, et la mort ne vient pas ! »

Plus loin :

« Le soleil décline, et la mort ne vient pas. »

Matthieu Lévi prit le parchemin et, de la pointe de son bâtonnet, traça – sans espoir – ces mots :

« Dieu ! Pourquoi ton courroux est-il sur lui ? Envoie-lui la mort ! »

Il eut alors un bref sanglot, sans larmes, et, de nouveau, ses ongles déchirèrent sa poitrine.

La cause du désespoir de Lévi résidait dans le terrible échec qu’ils avaient essuyé, Yeshoua et lui, et, en outre, dans la lourde faute que lui – Lévi – pensait avoir commise. L’avant-veille, dans la journée, Yeshoua et Lévi se trouvaient à Béthanie, près de Jérusalem, où ils avaient été invités par un maraîcher sur lequel les discours de Yeshoua avaient exercé une prodigieuse séduction. Toute la matinée, ils avaient travaillé dans le potager pour aider le maître de la maison, et leur intention était de regagner Jérusalem vers le soir, à la fraîche. Mais soudain, vers midi, Yeshoua parut fort pressé de partir ; il dit qu’il avait une affaire urgente en ville, et s’en alla aussitôt, seul. Telle était donc la première faute de Matthieu Lévi : pourquoi, pourquoi l’avait-il laissé partir seul ?

Le soir vint, mais Matthieu, terrassé soudain par un mal aussi terrible qu’inattendu, ne put rentrer à Jérusalem. Tremblant de fièvre – il avait l’impression que son corps était rempli de feu – il claquait des dents, et à tout instant réclamait à boire.

Il ne pouvait aller nulle part. Il s’étendit sur une couverture de cheval, dans la remise du maraîcher, où il demeura prostré jusqu’à l’aube du vendredi ; son mal le quitta alors aussi brusquement qu’il s’était abattu sur lui. Bien que faible encore et les jambes tremblantes, Lévi, tourmenté par le vague pressentiment d’un malheur, prit hâtivement congé de son hôte et retourna à Jérusalem. Là, il apprit que son pressentiment ne l’avait pas trompé : le malheur était arrivé. Lévi se trouvait dans la foule quand le procurateur annonça la sentence.

Lorsque les condamnés furent conduits vers la colline du supplice, Matthieu suivit les soldats, en tête de la foule des curieux. Tout en marchant, il cherchait un moyen d’attirer, sans se faire remarquer, l’attention de Yeshoua, afin de lui montrer au moins que lui, Lévi, était là, à ses côtés, qu’il ne l’avait pas abandonné pour son dernier voyage, et qu’il priait pour que la mort vînt délivrer Yeshoua le plus vite possible. Mais Yeshoua, qui regardait au loin, vers le lieu où on l’emmenait, ne put évidemment apercevoir Matthieu.

Lorsque le cortège eut parcouru ainsi environ un demi-kilomètre, Matthieu, que la foule poussait tout contre le rang de soldats qui fermait la marche, fut soudain frappé d’une idée, géniale dans sa simplicité, et du même coup, avec cette ardeur qui lui était propre, il s’accabla lui-même de malédictions pour n’y avoir pas songé plus tôt. Les soldats de l’escorte, loin de marcher en rang serré, laissaient entre eux de larges intervalles. Avec beaucoup d’adresse et en calculant bien son coup, on pouvait, courbé en deux, passer comme une flèche entre deux légionnaires, foncer jusqu’au chariot et sauter dessus. Alors, Yeshoua serait délivré de ses souffrances.

Il suffisait d’un instant bref comme l’éclair pour poignarder Yeshoua dans le dos, en lui criant :

– Yeshoua ! Je te délivre et je pars avec toi ! Je suis Matthieu, ton unique et fidèle disciple !

Et si Dieu lui accordait la grâce, encore, de quelques secondes de liberté, Lévi aurait le temps de se poignarder à son tour, échappant ainsi à la mort sur le pilori. Du reste, ce dernier point intéressait peu Matthieu Lévi, l’ancien receveur d’impôts. La façon dont il périrait lui était indifférente. Il ne voulait qu’une chose : qu’à Yeshoua, qui de sa vie n’avait jamais fait le moindre mal à quiconque, fût épargnée la torture.

Ce plan était excellent. Il n’avait qu’un défaut : c’est que Lévi n’avait plus son couteau. Et pas la plus petite pièce de monnaie.

Furieux contre lui-même, Lévi se dégagea de la foule et reprit en courant le chemin de la ville. Une unique pensée harcelait sa tête enfiévrée : se procurer en ville, par n’importe quel moyen, un couteau, et rattraper le cortège à temps.

Il atteignit en courant les portes de la ville, louvoya dans la cohue des caravanes qui s’y engouffraient, et s’arrêta en apercevant à sa gauche la porte ouverte d’une échoppe où l’on vendait du pain. Ayant de la peine à reprendre son souffle après sa course sur la route écrasée de soleil, Lévi réussit à se dominer et prit un maintien parfaitement grave et posé pour entrer dans la boutique ; il salua la marchande qui se tenait derrière son comptoir et la pria de lui donner une miche qui se trouvait placée sur la plus haute planche et qui, pour quelque obscure raison, sans doute, lui plaisait plus que les autres ; dès que la marchande eut le dos tourné, il prit sur le comptoir, d’un geste rapide et silencieux, ce qu’il n’aurait pu rêver de mieux – un long couteau à pain affilé comme un rasoir –, et, sans perdre une seconde, s’élança hors de la boutique.

Quelques minutes plus tard, il était de nouveau sur la route de Jaffa. Mais le cortège n’était plus visible. Il se mit à courir. De temps à autre, il se laissait tomber de tout son long dans la poussière et demeurait ainsi quelques instants sans bouger, afin de reprendre haleine. À sa vue, les gens qui se rendaient à Jérusalem à dos de mulet ou à pied étaient alors frappés d’étonnement. Mais lui, allongé par terre, n’écoutait que les battements de son cœur, non seulement dans sa poitrine, mais dans sa tête, et jusque dans ses oreilles. Dès qu’il avait repris un peu de souffle, il se levait vivement et se remettait à courir, mais de plus en plus lentement, de plus en plus difficilement. Quand, enfin, il vit au loin le nuage de poussière soulevé par le long cortège, celui-ci atteignait déjà le pied de la colline.

– Ô Dieu !… gémit Lévi, à l’idée qu’il arriverait trop tard…

Il était arrivé trop tard…

Lorsque se fut écoulée la quatrième heure du supplice, les tourments de Lévi atteignirent leur plus haut degré, et il sombra dans une fureur démente. Se levant brusquement, il jeta à terre le couteau volé qu’il jugeait maintenant inutile, écrasa du pied sa gourde de bois, se privant ainsi de ce qui lui restait d’eau, arracha son turban de sa tête, empoigna ses rares cheveux et entreprit de se maudire lui-même.

Il se maudissait lui-même, proférant des paroles insensées, vociférait et crachait, injuriait ses père et mère pour avoir engendré un tel imbécile.

Quand il vit que ses malédictions et ses injures n’avaient aucune action, que rien ne s’en trouvait changé sous le grand soleil, il serra ses poings maigres et, clignant des yeux, les brandit vers le ciel, vers le soleil qui continuait de descendre, toujours plus bas, allongeant les ombres et s’éloignant pour aller s’enfoncer dans la mer Méditerranée, et il réclama de Dieu un miracle immédiat. Il exigeait que Dieu envoie la mort à Yeshoua, à l’instant même.

Il rouvrit les yeux, et put constater qu’au sommet de la colline, rien n’avait changé, à l’exception des taches flamboyantes sur la poitrine du centurion, qui s’étaient éteintes. Le soleil envoyait ses rayons dans le dos des suppliciés, dont le visage était tourné vers Jérusalem. Alors Lévi cria :

– Je te maudis, Dieu !

D’une voix cassée, il cria encore qu’il était désormais convaincu de l’injustice de Dieu, et qu’il n’aurait plus jamais foi en lui.

– Tu es sourd ! rugit Lévi. Si tu n’étais pas sourd, tu m’aurais entendu, et tu l’aurais tué tout de suite !

Les yeux fermés, Lévi attendit le feu qui allait tomber du ciel et le terrasser. Mais rien ne se produisit et, sans desserrer les paupières, Matthieu continua à proférer à l’adresse du ciel des paroles sarcastiques et blessantes. Il cria sa complète déception, il cria qu’après tout, il existait d’autres dieux et d’autres religions.

– Non, cria-t-il, un autre dieu n’aurait pas admis, n’aurait jamais admis qu’un homme tel que Yeshoua fût brûlé par le soleil sur un pilori ! Je me suis trompé ! cria encore Lévi d’une voix presque complètement éteinte. Tu es le Dieu du mal ! Ou bien tes yeux ont été aveuglés par la fumée des encensoirs du Temple, ou bien tes oreilles ont cessé d’entendre quoi que ce soit, sauf les trompettes de tes prêtres ! Tu n’es pas le Dieu tout-puissant ! Tu es le dieu noir ! Je te maudis, dieu des brigands, leur protecteur et leur âme !

À ce moment, un souffle passa sur le visage de l’ancien percepteur, et quelque chose bruissa sous ses pieds. Puis un souffle, de nouveau, effleura sa figure. Lévi ouvrit alors les yeux : était-ce sous l’influence de ses malédictions, ou pour quelque autre cause inconnue, mais tout, alentour, avait soudainement changé. Le soleil avait disparu, mais sans avoir atteint la mer dans laquelle il s’enfonçait chaque soir. Il avait été avalé par un nuage qui montait de l’occident, un nuage redoutable qui portait en lui l’inéluctable menace d’une tempête. Une frange blanche écumait à son pourtour, et les épaisses volutes noires qui formaient son ventre jetaient des reflets jaunes. Un grondement continu sortait du nuage, et, de temps à autre, des traits de feu jaillissaient de ses flancs. Le long de la route de Jaffa, le long de l’aride vallée de la Géhenne, au-dessus des tentes des pèlerins, volaient des tourbillons de poussière chassés par le vent soudain levé.

Lévi se tut, et se demanda si l’orage, qui s’étendait maintenant au-dessus de Jérusalem, allait apporter une modification quelconque dans le sort du malheureux Yeshoua. À la vue des filaments de feu qui zébraient la nuée, il se mit à prier pour que la foudre tombât sur le pilori où était cloué Yeshoua. Regardant avec contrition l’étendue du ciel pur que la nuée n’avait pas encore mangée, et où les charognards viraient sur l’aile pour fuir l’orage, Matthieu songea qu’il avait commis une folie en s’empressant, comme il l’avait fait, de maudire Dieu : maintenant, celui-ci ne l’écouterait plus.

Lévi tourna les yeux vers le pied de la colline, et les arrêta sur les soldats du régiment de cavalerie qui s’étaient installés en ordre dispersé, et il vit que, là aussi, de grands changements se produisaient. D’en haut, il voyait très bien les soldats s’affairer, arracher leurs piques du sol, jeter leurs manteaux sur leurs épaules, tandis que les palefreniers amenaient par la bride, au petit trot, les chevaux noirs sur la route. De toute évidence, le régiment levait le camp. Lévi, tout en se protégeant du bras contre la poussière qui lui fouettait le visage et en crachotant, essayait de comprendre ce que pouvait signifier ce départ de la cavalerie. Portant son regard un peu plus haut, il aperçut une petite silhouette en chlamyde militaire pourpre, qui gravissait la colline vers le lieu du supplice. Alors, le pressentiment d’une fin heureuse glaça le cœur de l’ancien receveur.

L’homme à la chlamyde rouge qui gravissait la colline en cette cinquième heure du supplice n’était autre que le commandant de la cohorte, venu de Jérusalem au galop, en compagnie d’une ordonnance. Sur un signe de Mort-aux-rats, la ligne des soldats s’ouvrit, et le centurion salua militairement le tribun. Celui-ci prit Mort-aux-rats à part et lui murmura quelques mots. Le centurion salua une seconde fois et se dirigea aussitôt vers le groupe des bourreaux, assis sur des pierres au pied des piloris. Quant au tribun, il dirigea ses pas vers l’homme qui était assis sur un tabouret à trois pieds, et qui, à son approche, se leva avec déférence. Le tribun lui dit également quelques mots à voix basse, et tous deux allèrent vers les piloris. Ils furent rejoints par le chef de la garde du Temple.

Mort-aux-rats se pencha d’un air dégoûté sur des chiffons sales qui gisaient à terre près des piloris : ces chiffons constituaient, récemment encore, les vêtements des criminels, qui revenaient en partage aux bourreaux, mais que ceux-ci avaient refusés, puis il appela deux des tortionnaires et ordonna :

– Suivez-moi !

Du pilori le plus proche parvenaient les accents rauques d’une absurde chanson. L’homme qui y était ligoté – Hestas – avait perdu la raison vers la fin de la troisième heure, à cause du soleil et des mouches ; maintenant, il chantonnait doucement on ne sait quoi à propos de raisin. Toutefois il secouait encore, par moments, sa tête coiffée d’un turban ; alors les mouches s’envolaient paresseusement de son visage, pour revenir s’y poser l’instant d’après.

Au second pilori, Dismas souffrait plus que les deux autres, car l’obscurité n’avait pas envahi son esprit, et il secouait la tête presque sans arrêt et en cadence – une fois à droite, une fois à gauche – jusqu’à toucher de l’oreille son épaule.

Yeshoua, lui, avait eu plus de chance. Dès la première heure il était tombé plusieurs fois en syncope, et, depuis, il avait sombré dans l’inconscience. Sa tête pendait sur sa poitrine, et son turban s’était déroulé. Aussi était-il littéralement couvert de mouches et de taons, au point que son visage avait disparu sous un masque noir et grouillant. Son aine, son ventre, ses aisselles étaient envahis de taons gros et gras qui suçaient son corps nu et jaune.

Obéissant aux ordres que l’homme au capuchon leur donnait par gestes, les deux bourreaux apportèrent près du pilori de Yeshoua l’un une lance, l’autre un seau et une éponge. Le premier leva sa lance et en frappa légèrement, l’un après l’autre, les deux bras de Yeshoua, tendus et attachés par des cordes à la barre transversale du pilori. Le corps, où les côtes faisaient saillie sous la peau, eut un sursaut. Le bourreau fit glisser la pointe de sa lance le long du ventre. Yeshoua leva alors la tête. Les mouches s’envolèrent en bourdonnant, et l’on vit apparaître un visage aux yeux gonflés, boursouflé par les morsures, un visage méconnaissable.

Ha-Nozri parvint à décoller ses paupières, et regarda à ses pieds. Ses yeux, habituellement clairs, étaient maintenant troubles et voilés.

– Ha-Nozri ! appela le bourreau.

Ha-Nozri remua ses lèvres tuméfiées et répondit d’une voix de rogomme, une vraie voix de brigand :

– Qu’est-ce que tu veux ? Pourquoi t’approches-tu de moi ?

– Bois ! dit le bourreau, et, du bout de sa lance, il présenta aux lèvres de Yeshoua l’éponge imbibée d’eau.

Un éclair de joie passa dans les yeux du supplicié, qui colla sa bouche à l’éponge dont il aspira avidement l’humidité. Aussitôt, du pilori voisin, parvint la voix de Dismas :

– C’est pas juste ! Je suis un bandit comme lui !

Dismas tendit ses muscles, mais il ne put remuer, car chacun de ses bras était solidement attaché à la barre transversale par trois anneaux de corde. Rentrant le ventre et s’agrippant des ongles aux extrémités de la poutre, il parvint à tourner la tête vers le pilori de Yeshoua. La colère flamboyait dans ses yeux.

Un épais nuage de poussière, cachant le jour, s’abattit sur le sommet de la colline. Quand la poussière se fut dissipée, le centurion cria :

– Silence au deuxième pilori !

Dismas se tut. Yeshoua détacha ses lèvres de l’éponge. Essayant de donner à sa voix une intonation douce et persuasive – sans y parvenir –, il dit au bourreau d’une voix rauque :

– Donne-lui à boire.

Cependant, il faisait de plus en plus sombre. Le lourd nuage noir, chargé d’eau et de feu, avait déjà envahi la moitié du ciel et courait vers Jérusalem, poussant devant lui un moutonnement de petits nuages blancs. Un éclair accompagné d’un grondement de tonnerre jaillit au-dessus de la colline. Le bourreau ôta l’éponge de sa lance.

– Gloire au généreux hegemon ! dit-il à mi-voix d’un ton solennel, et – doucement – il enfonça sa lance dans le cœur de Yeshoua.

Celui-ci tressaillit, et murmura :

– Hegemon

Le sang se mit à couler le long de son ventre. Sa mâchoire inférieure fut agitée d’un tremblement convulsif, puis sa tête retomba sur sa poitrine.

Au second coup de tonnerre, le bourreau avait déjà donné à boire à Dismas. Il prononça alors les mêmes mots :

– Gloire à l’hegemon ! et il le tua.

Hestas, privé de raison, poussa un cri de terreur dès qu’il vit le bourreau près de lui. Mais lorsque l’éponge toucha ses lèvres il émit une sorte de rugissement et y planta ses dents. Quelques secondes plus tard, son corps s’affaissait à son tour, autant que le permettaient les cordes qui l’attachaient.

L’homme au capuchon suivit le bourreau et le centurion, suivis eux-mêmes par le chef de la garde du Temple. L’homme au capuchon s’arrêta au premier pilori, examina attentivement le corps ensanglanté de Yeshoua, toucha un pied de sa main blanche et dit à ses compagnons :

– Il est mort.

La même chose se répéta aux deux autres piloris.

Cela fait, le tribun adressa un signe de tête au centurion, puis se retourna et commença à descendre la colline, en compagnie du chef de la garde du Temple et de l’homme au capuchon. Cependant le jour s’assombrit encore, tandis que des éclairs sillonnaient le ciel noir. Soudain, une flamme en jaillit, et le cri du centurion : « Rompez les rangs ! » fut noyé dans le fracas du tonnerre. Tout heureux, les soldats se coiffèrent de leur casque et se mirent à dévaler la pente.

Les ténèbres couvraient Jérusalem.

Une pluie torrentielle, s’abattant tout d’un coup sur la colline, surprit la centurie à mi-pente. Le déluge fut tel que les soldats, qui continuaient à descendre en courant, furent en un instant poursuivis et rattrapés par des torrents furieux. À tout moment, ils glissaient et tombaient sur la glaise détrempée, dans leur hâte de gagner la surface plane de la route où la cavalerie, trempée jusqu’aux os et déjà presque invisible derrière le rideau de pluie, s’éloignait vers Jérusalem. Quelques minutes plus tard, dans l’épais et fuligineux brouillard de pluie, de nuages et de feu, il ne restait plus, sur la colline, qu’un seul homme.

Brandissant le couteau volé qui allait enfin trouver son utilité, trébuchant, glissant le long des arêtes rocheuses, se raccrochant à ce qui lui tombait sous la main, contraint parfois de se traîner sur les genoux, il grimpait vers les piloris, tantôt disparaissant dans un océan de ténèbres, tantôt illuminé soudain par la trépidation fulgurante d’un éclair.

Les pieds dans l’eau jusqu’aux chevilles, il atteignit enfin le sommet. Il se dépouilla alors de son taleth chargé de pluie, ne gardant que sa chemise, et il tomba aux pieds de Yeshoua. Ensuite, il coupa les cordes qui lui enserraient les jambes, monta sur le pied du pilori, enlaça Yeshoua d’un bras et détacha les liens qui le maintenaient à la poutre transversale. Le corps nu et mouillé de Yeshoua s’effondra sur Lévi et, l’entraînant dans sa chute, le précipita à terre. Matthieu voulut tout de suite le charger sur ses épaules, mais une pensée – on ne sait trop laquelle – retint son geste. Laissant le corps allongé dans l’eau, bras écartés et tête en arrière, il courut, avec des mouvements désordonnés, dérapant à chaque pas dans la boue liquide, vers les autres piloris. Là aussi, il coupa les cordes, et les deux cadavres glissèrent à terre.

Quelques minutes plus tard, il ne restait plus au haut de la colline que trois piloris dénudés, et deux cadavres battus et ballottés par les trombes de pluie.

Quant à Lévi et au corps de Yeshoua, ils avaient disparu.