« Le Maître et Marguerite », XV – Le songe de Nicanor Ivanovitch   

XV – Le songe de Nicanor Ivanovitch

Le gros homme à physionomie rubiconde que l’on venait d’installer dans la chambre n° 119 de la clinique – on le devine aisément – n’était autre que Nicanor Ivanovitch Bossoï.

Cependant, il n’avait pas été amené directement chez le professeur Stravinski, mais il avait dû faire, au préalable, un bref séjour dans un autre endroit. De cet autre endroit, la mémoire de Nicanor Ivanovitch ne retint que peu de chose. Il se rappela seulement y avoir vu un bureau, une armoire et un divan.

C’est là, cependant, que Nicanor Ivanovitch, dont la vue devait être quelque peu brouillée par l’afflux de sang et une grande agitation d’esprit, eut une première conversation ; mais cette conversation prit tout de suite une tournure bizarre, extrêmement confuse – ou, pour mieux dire, ne prit aucune tournure.

La première question posée à Nicanor Ivanovitch fut celle-ci :

– Vous êtes Nicanor Ivanovitch Bossoï, président du comité d’immeuble du 302 bis rue Sadovaïa ?

À quoi Nicanor Ivanovitch, éclatant d’un rire affreux, répondit littéralement ainsi :

– Je suis Nicanor, naturellement, Nicanor ! Mais président : moi ? Quelle farce !

– Que voulez-vous dire ? demanda-t-on à Nicanor Ivanovitch en fronçant les sourcils.

– Hé, tout bonnement que, si j’étais président, j’aurais dû faire tout de suite un constat comme quoi c’était l’esprit du mal ! Et qu’est-ce que ça serait d’autre, hein ? Interprète de l’étranger, lui, avec son lorgnon cassé et ses espèces de loques ?

– Mais de qui parlez-vous ? demanda-t-on à Nicanor Ivanovitch.

– De Koroviev ! cria Nicanor Ivanovitch. Koroviev, qui s’est planqué chez nous, à l’appartement 50 ! Écrivez Ko-ro-viev ! Il faut immédiatement lui mettre la main au collet ! Écrivez : escalier 6. C’est là.

– Où as-tu trouvé les devises ? demanda-t-on avec cordialité à Nicanor Ivanovitch.

– Dieu vrai, Dieu tout-puissant ! s’exclama Nicanor Ivanovitch. Vous voyez tout. Ma dernière heure est arrivée. Je n’ai jamais eu entre les mains, je n’ai jamais soupçonné que j’avais je ne sais quelles devises ! Dieu me punit pour mes abominations ! (continua avec feu Nicanor Ivanovitch qui, à tout moment, se signait, déboutonnait sa chemise ou la reboutonnait.) J’ai touché des pots de vin, c’est vrai. Mais c’était de l’argent… de chez nous, soviétique ! J’ai signé des bons de logement pour de l’argent, je le reconnais. Mais Prolejniev, notre secrétaire – c’est un joli coco, lui aussi. – D’ailleurs, à la gérance de l’immeuble, c’est tous des voleurs… Mais j’ai jamais touché de devises !

Comme on le priait de ne pas faire l’imbécile, mais de raconter plutôt comment les dollars étaient venus dans la bouche d’aération, Nicanor Ivanovitch tomba à genoux et bascula en avant, la bouche ouverte, comme s’il voulait avaler une latte du parquet.

– Faut-il que je mange la terre, beugla-t-il, pour vous prouver que je n’ai pas touché de devises ? Et que Koroviev est le diable ?

Toute patience a ses limites. De l’autre côté de la table, on haussa le ton, et on donna à entendre à Nicanor Ivanovitch qu’il était grand temps pour lui de parler un langage humain.

À ce moment, la salle au divan retentit d’un hurlement sauvage de Nicanor Ivanovitch, qui bondit sur ses pieds :

– Le voilà ! Là, derrière l’armoire ! Il ricane ! Son lorgnon… Attrapez-le ! Aspergez la salle d’eau bénite !

D’un seul coup, le sang avait reflué de son visage. Tremblant de tous ses membres, il se mit à tracer de grands signes de croix en l’air, courut à la porte, revint sur ses pas, ne sachant où aller, entonna une espèce de prière – enfin, battit complètement la campagne.

Il était parfaitement clair, désormais, que Nicanor Ivanovitch était absolument incapable de participer à une conversation. On l’emmena et on l’installa dans une pièce isolée, où il se calma un peu, se contentant de prier et de pleurer à gros sanglots.

On se rendit, bien entendu, rue Sadovaïa, où l’on visita l’appartement 50. Mais on n’y trouva nul Koroviev, et personne dans l’immeuble n’avait vu ni ne connaissait Koroviev. L’appartement qu’avait occupé le défunt Berlioz – ainsi que Likhodieïev avant son départ pour Yalta – était vide. Aux portes des meubles qui garnissaient le cabinet de travail, les scellés de cire, que nul n’avait détériorés, pendaient paisiblement. On les enleva et, en quittant le 302 bis rue Sadovaïa, on n’oublia pas d’emmener – complètement désemparé et abasourdi – le secrétaire Prolejniev.

Le soir, Nicanor Ivanovitch fut remis entre les mains du personnel de la clinique du professeur Stravinski. Il s’y montra à ce point agité qu’on dut, selon les prescriptions de Stravinski, lui faire une piqûre, et c’est seulement passé minuit que Nicanor Ivanovitch s’endormit dans la chambre 119, non sans pousser de temps à autre une sorte de mugissement étouffé, pénible et douloureux.

Mais, avec le temps, son sommeil devint meilleur, plus aisé. Il cessa de remuer et de geindre, sa respiration se fit légère et égale, et on le laissa seul.

Nicanor Ivanovitch fut alors visité par un songe, fondé incontestablement sur ses tribulations de la journée. Au début, Nicanor Ivanovitch eut la vision de gens inconnus, qui tenaient les trompettes d’or à la main et qui l’accompagnaient, d’un air plein de solennité, vers de grandes portes vernies. Arrivée devant ces portes, l’escorte de Nicanor Ivanovitch joua une fanfare, et une voix retentissante descendue du ciel dit gaiement :

– Soyez le bienvenu, Nicanor Ivanovitch, et rendez vos devises !

Extrêmement étonné, Nicanor Ivanovitch vit au-dessus de lui un haut-parleur noir.

Ensuite, sans savoir comment, il se trouva dans une salle de théâtre où, sous le plafond, doré, étincelaient des lustres de cristal, tandis qu’aux murs brûlaient des quinquets. Tout était comme il convient dans un théâtre de petites dimensions, mais de grande richesse. Il y avait une scène, fermée par un rideau de velours cramoisi constellé non pas d’étoiles mais d’images agrandies de pièces de dix roubles en or ; il y avait un trou du souffleur, et même un public.

Nicanor Ivanovitch constata avec étonnement que toute cette assistance était du même sexe – masculin – et que tous les spectateurs, on ne sait pourquoi, portaient la barbe. En outre, il fut frappé de voir qu’il n’y avait aucune chaise dans la salle, et que tout le public était assis sur le parquet, merveilleusement ciré et glissant.

Rougissant de confusion dans cette société distinguée et nouvelle pour lui, Nicanor Ivanovitch, après quelques hésitations, suivit l’exemple général et s’assit à la turque sur le plancher, casé entre une espèce de géant à barbe rousse et un citoyen pâle qui portait une barbe de plusieurs jours. Personne dans l’assistance n’accorda la moindre attention à ce nouveau spectateur.

À cet instant, une clochette tinta doucement, la lumière s’éteignit dans la salle et le rideau s’ouvrit, découvrant la scène éclairée où étaient disposés un fauteuil et une table sur laquelle se trouvait une petite clochette d’or. Le fond de la scène était drapé d’un épais velours noir.

Un artiste en smoking sortit alors des coulisses. C’était un jeune homme soigneusement rasé, aux cheveux séparés par une raie et au visage fort agréable. Un mouvement parcourut la salle, et toutes les têtes se tournèrent vers la scène. L’artiste s’approcha du trou du souffleur et se frotta les mains.

– Alors on est à l’ombre ? demanda-t-il d’une voix de baryton veloutée, et il sourit au public.

– Oui, oui, répondit la salle en chœur, ténors et basses mêlés.

– Hm…, fit pensivement l’artiste. Comment n’en êtes-vous pas fatigués, je me le demande ! Les autres gens, eux, ne s’en font pas, ils se promènent en ce moment dans les rues, ils jouissent du soleil et de la tiédeur du printemps, pendant que vous vous embêtez, assis par terre dans cette salle étouffante ! Vous trouvez vraiment ce programme intéressant ! Enfin (conclut philosophiquement l’artiste) chacun prend son plaisir où il le trouve…

Puis, changeant le timbre et les intonations de sa voix, il annonça d’un ton joyeux et sonore :

– Voici donc le numéro suivant de notre programme : Nicanor Ivanovitch Bossoï, président d’un comité d’immeuble et directeur d’une cantine diététique. Nous réclamons Nicanor Ivanovitch !

Des applaudissements unanimes répondirent à l’artiste. Éberlué, Nicanor Ivanovitch ouvrit de grands yeux, mais le présentateur, se protégeant de la main contre les lumières de la rampe, le découvrit du regard parmi les spectateurs assis et d’un geste amical du doigt l’invita à monter sur la scène. Nicanor Ivanovitch y fut l’instant d’après, sans savoir comment il y était venu. Les lumières multicolores de la rampe l’atteignaient en plein visage, de sorte que la salle et les spectateurs se trouvèrent noyés dans l’ombre.

– Eh bien, Nicanor Ivanovitch, montrez-nous l’exemple, dit cordialement le jeune artiste, et rendez vos devises.

Silence. Nicanor Ivanovitch reprit son souffle et dit faiblement :

– Je jure par Dieu que…

À peine eut-il prononcé ces mots que toute la salle éclata en cris d’indignation. Décontenancé, Nicanor Ivanovitch se tut.

– Pour autant que je vous ai compris, dit l’animateur du programme, vous aviez l’intention de jurer par Dieu que vous ne possédiez pas de devises ?

Et il regarda Nicanor Ivanovitch avec sympathie.

– Exactement, j’en ai pas, répondit Nicanor Ivanovitch.

– Bien, reprit l’artiste, mais… pardonnez mon indiscrétion, d’où sortaient donc, alors, les quatre cents dollars qu’on a trouvés dans les cabinets d’un appartement dont les seuls habitants sont vous-même et votre épouse ?

– Des dollars magiques ! lança quelqu’un, dans la salle obscure, d’un ton manifestement ironique.

– Magiques, exactement (répondit timidement Nicanor Ivanovitch, sans regarder précisément ni l’artiste ni un point déterminé dans la salle. Puis il expliqua :) C’est un esprit malin, un interprète en costume à carreaux, qui les a déposés là.

De nouveau, la salle explosa d’indignation. Quand le silence fut rétabli, l’artiste s’écria :

– Et voilà les fables de La Fontaine qu’il nous faut entendre ! On a déposé chez lui quatre cents dollars ! Vous êtes tous, ici, des trafiquants de devises, et je vous pose la question en tant que spécialistes : la chose est-elle pensable ?

– Nous ne sommes pas des trafiquants de devises, rétorquèrent des voix éparses et offensées, mais la chose est impensable !

– Je me rallie entièrement à votre opinion, dit l’artiste d’un ton ferme, et je vous demande : que peut-on déposer ?

– Un enfant, pour l’abandonner ! cria quelqu’un.

– Parfaitement juste, approuva l’animateur. On dépose un enfant, une lettre anonyme, une proclamation, une machine infernale, que sais-je encore, mais il ne viendrait à l’idée de personne de déposer chez autrui quatre cents dollars : pareil idiot n’existe pas dans la nature. (L’artiste se tourna vers Nicanor Ivanovitch et ajouta, d’un ton peiné et chargé de reproches :) Moi qui espérais tant de vous, vous me faites beaucoup de peine, Nicanor Ivanovitch. Voilà notre numéro raté.

Nicanor Ivanovitch fut sifflé par la salle.

– C’est un trafiquant de devises ! cria-t-on. C’est à cause de types comme lui que nous souffrons, alors que nous sommes innocents !

– Ne l’injuriez pas, dit doucement le présentateur, il se repentira. (Tournant vers Nicanor Ivanovitch ses yeux bleus pleins de larmes, il ajouta :) Eh bien, Nicanor Ivanovitch, retournez à votre place.

Sur ce, l’artiste agita sa clochette et annonça d’une voix tonitruante :

– Entracte, bande de vauriens !

Quelque peu abasourdi de se trouver ainsi acteur d’un programme théâtral, Nicanor Ivanovitch retourna à sa place, sur le parquet. Là, il vit la salle soudain plongée dans une obscurité totale, tandis que des lettres de feu rougeoyaient sur la scène : « Rendez vos devises ! » Puis le rideau se rouvrit et le présentateur dit :

– Sergueï Gerardovitch Dunchil est prié de monter sur la scène !

Dunchil était un homme d’une cinquantaine d’années, d’aspect fort respectable, mais d’une tenue extrêmement négligée.

– Sergueï Gerardovitch, lui dit le présentateur, voilà déjà un mois et demi que vous êtes ici, refusant obstinément de rendre les devises qui vous restent, à une époque où le pays en a besoin alors qu’elles vous sont totalement inutiles. Et, cependant, vous persistez. Vous êtes un homme intelligent, vous comprenez parfaitement tout cela, et, malgré tout, vous refusez de faire ce que je vous demande.

– Malheureusement, je ne peux rien faire, puisque je n’ai plus de devises, répondit calmement Dunchil.

– Mais n’avez-vous pas, tout au moins, des diamants ? demanda l’artiste.

– Pas de diamants non plus.

L’artiste baissa la tête et réfléchit un moment, puis frappa dans ses mains. Ce signal fit sortir des coulisses une dame d’âge moyen, vêtue à la mode, c’est-à-dire avec un manteau sans col et un chapeau minuscule. La dame avait un air inquiet, mais Dunchil la regarda sans le moindre froncement de sourcil.

– Qui est cette dame ? demanda l’animateur à Dunchil.

– C’est ma femme, répondit dignement Dunchil en considérant le long cou de la dame avec une certaine répugnance.

– Nous vous avons dérangée, madame Dunchil, dit le présentateur, pour la raison suivante : nous voulions vous demander si votre époux possédait encore des devises.

– Il a tout rendu, répondit madame Dunchil, non sans inquiétude.

– Bon, dit l’artiste, eh bien, s’il en est ainsi, c’est très bien. S’il a tout rendu, il ne nous reste plus qu’à faire tout de suite nos adieux à Sergueï Gerardovitch, n’est-ce pas ? Si cela vous plaît – ajouta-t-il avec un geste magnanime –, vous pouvez quitter le théâtre, Sergueï Gerardovitch.

Calme et digne, Dunchil lui tourna le dos et se dirigea vers les coulisses.

– Une petite minute ! dit le présentateur, arrêtant Dunchil. Permettez-moi, en guise d’adieu, de vous montrer encore un numéro de notre programme.

Et, de nouveau, il frappa dans ses mains.

Au fond de la scène, le rideau noir s’ouvrit pour laisser entrer une jeune beauté en robe de bal. Elle tenait dans ses mains un plateau d’or sur lequel étaient posés un paquet épais attaché à l’aide d’un ruban de boîte à bonbons et un collier de diamants qui projetait en tous sens des feux bleus, jaunes et rouges.

Dunchil recula d’un pas, le visage blême. La salle retint son souffle.

– Dix-huit mille dollars et un collier d’une valeur de quarante mille roubles-or, annonça solennellement l’artiste. Voilà ce que Sergueï Gerardovitch gardait, à Kharkov, dans l’appartement de sa maîtresse, Ida Herculanovna Wors, que nous avons le plaisir de voir ici et qui nous a aimablement aidé à découvrir ce trésor inestimable, mais inutilisable entre les mains d’un particulier. Grand merci, Ida Herculanovna.

La belle fille sourit : ses dents blanches étincelèrent, et ses cils, longs et fournis, battirent légèrement.

– Quant à vous, dit l’artiste à Dunchil, sous votre grand air de dignité se cache une araignée vorace, un faiseur et un menteur de la plus noire espèce. Depuis un mois et demi, votre obstination imbécile a lassé tout le monde. Allez-vous-en, rentrez chez vous, et que l’enfer que va vous organiser votre épouse soit votre châtiment.

Dunchil chancela et faillit tomber, mais des mains compatissantes le soutinrent. À ce moment, le rideau tomba, cachant tous ceux qui étaient sur la scène.

Des applaudissements frénétiques ébranlèrent la salle, au point que Nicanor Ivanovitch crut voir des étincelles jaillir des lustres. Quand le rideau se releva, il n’y avait plus personne en scène, sauf l’artiste. Il déchaîna une seconde salve d’applaudissements, s’inclina et dit :

– Vous venez de voir se produire dans notre spectacle, en la personne de ce Dunchil, un âne typique. N’avais-je pas eu le plaisir, hier encore, de vous dire que cacher des devises était un non-sens ? Personne ne peut s’en servir, en aucune circonstance, je vous l’affirme. Prenons simplement le cas de ce Dunchil. Il touche des appointements splendides et ne manque absolument de rien. Il a un bel appartement, une femme, et une très jolie maîtresse. Eh bien, non ! Au lieu de rendre ses devises et ses pierres et de vivre dans la paix et la tranquillité, sans soucis, cette andouille cupide a trouvé le moyen de se faire démasquer devant tout le monde et de se procurer, pour la bonne bouche, les plus graves soucis familiaux. Alors, qui veut rendre ses devises ? Personne ? Dans ce cas, voici le numéro suivant de notre programme : notre invité spécial Savva Potapovitch Kouroliessov, le talent dramatique bien connu, qui va nous réciter des extraits du Chevalier avare, du poète Pouchkine.

Le Kouroliessov annoncé entra en scène sans se faire attendre, sous l’aspect d’un homme de haute taille et de complexion charnue, au visage glabre, en habit et cravate blanche. Sans aucun préambule, il se composa un visage sombre, fronça les sourcils et, louchant vers la clochette d’or, commença d’une voix dépourvue de naturel :

– Tel le jeune débauché qui attend l’heure de son rendez-vous avec quelque rusée putain…

Et Kouroliessov raconta longuement, sur soi-même, les plus vilaines choses. Ainsi, Nicanor Ivanovitch entendit Kouroliessov avouer qu’une malheureuse veuve, sanglotante, s’était traînée à genoux devant lui sous la pluie, mais sans réussir à toucher le cœur endurci de l’artiste.

Avant son rêve, Nicanor Ivanovitch ne connaissait rigoureusement rien des œuvres de Pouchkine, mais il connaissait sans doute parfaitement Pouchkine lui-même et plusieurs fois par jour prononçait des phrases de ce genre : « Et le loyer, qui va le payer ? Pouchkine ? » ou bien « La lampe de l’escalier, c’est Pouchkine, sans doute, qui l’a dévissée ? » ou encore : « Et le pétrole, c’est peut-être Pouchkine qui va aller l’acheter ? »…

Ayant ainsi fait connaissance avec l’une de ses œuvres, Nicanor Ivanovitch en fut attristé. Il se représenta la femme à genoux sous la pluie, et ses orphelins, et pensa involontairement : « Ce Kouroliessov, quand même, quel type ! »

Mais celui-ci, d’une voix de plus en plus forte, continuait à reconnaître ses fautes, puis tout à coup – Nicanor Ivanovitch, alors, n’y comprit plus rien – il s’adressa à quelqu’un qui n’était pas sur la scène, répondit lui-même à la place de cet absent, et se mit à s’appeler tantôt Monseigneur, tantôt Baron, tantôt père, tantôt fils, tantôt « vous », tantôt « tu ».

Nicanor Ivanovitch ne comprit qu’une chose : c’est qu’en fin de compte l’artiste succomba à une vilaine mort ; il cria : « Mes clefs ! Mes clefs ! », après quoi il s’écroula sur le plancher, en râlant et en arrachant, avec ménagements, sa cravate.

Quand il fut bien mort, Kouroliessov se releva, épousseta son pantalon, s’inclina avec un sourire faux et se retira, sous des applaudissements clairsemés. Le présentateur prit alors la parole en ces termes :

– Nous venons d’entendre, dans la remarquable interprétation de Savva Potapovitch, Le Chevalier avare. Ce chevalier espérait que des nymphes folâtres accourraient autour de lui, et beaucoup d’autres choses agréables de ce genre. Mais, comme vous le voyez, rien de tout cela n’est arrivé, aucune nymphe n’est accourue vers lui, il n’a pas reçu l’hommage des muses, aucun palais ne s’est élevé dans ses jardins, mais, au contraire, il a fini très mal, il a crevé comme un chien, d’une attaque, sur son coffre rempli de devises et de pierreries. Je vous préviens qu’il vous arrivera quelque chose de ce genre, sinon pire, si vous ne rendez pas vos devises !

Fut-ce l’impression produite par la poésie de Pouchkine, ou par le discours, plus prosaïque, de l’animateur, toujours est-il qu’une voix timide déclara dans la salle :

– Je rends mes devises.

– Ayez l’obligeance de monter sur la scène, dit courtoisement le présentateur en fouillant du regard la salle obscure.

Sur la scène apparut un citoyen blond, de petite taille, qui, à voir son visage, ne s’était pas rasé depuis quelque trois semaines.

– Excusez-moi : quel est votre nom ? s’enquit le présentateur.

– Kanavkine, Nicolas, répondit timidement le citoyen.

– Ah ! Très heureux, citoyen Kanavkine. Eh bien ?…

– Je rends tout, dit faiblement Kanavkine.

– Combien ?

– Mille dollars et vingt pièces d’or de dix roubles.

– Bravo ! C’est tout ce que vous avez ?

L’animateur fixa un regard aigu sur Kanavkine, et Nicanor Ivanovitch eut l’impression que des rayons jaillissaient de ses yeux et transperçaient Kanavkine de part en part, comme des rayons X. La salle avait cessé de respirer.

– Je vous crois ! s’écria enfin l’artiste en éteignant son regard. Je vous crois ! Ces yeux-là ne mentent pas ! Combien de fois, d’ailleurs, vous ai-je dit que votre erreur essentielle était de sous-estimer l’importance des yeux humains ! Comprenez donc que si la langue peut dissimuler la vérité, les yeux – jamais ! On vous pose une question inattendue : vous ne tressaillez même pas, en une seconde vous reprenez vos esprits et vous savez ce que vous avez à dire pour cacher la vérité, vous parlez avec une entière assurance et aucun trait de votre visage ne bouge, mais – hélas ! – la vérité, alarmée par la question, ne fait qu’un bond du fond de votre âme jusqu’à vos yeux – et c’est fini ! On la voit, et vous êtes pris !

Après avoir prononcé avec beaucoup de chaleur ce petit discours très convaincant, l’artiste demanda aimablement à Kanavkine :

– Et où avez-vous caché tout cela ?

– Chez ma tante Porokhovnikova, rue Pretchistenka.

– Ah ! C’est… attendez… c’est chez Claudia Ilinichna, non ?

– Oui.

– Ah ! oui. Oui, oui, oui ! Une petite maison, hein ? Avec une petite palissade devant, hein ? Mais oui, je connais, je connais. Et où les avez-vous fourrés ?

– À la cave, dans une boîte de cigares…

L’artiste joignit les mains.

– A-t-on jamais vu une chose pareille ! s’écria-t-il d’un ton affligé. Mais ils vont prendre l’humidité, ils vont être complètement moisis ! C’est incroyable que l’on confie des devises à des gens pareils ! Hein ? Naïfs comme des enfants ! Je vous jure !…

Conscient de l’étendue de sa bévue, Kanavkine baissa d’un air fautif sa tête hérissée de mèches rebelles.

– L’argent, continua l’artiste, doit être conservé à la banque d’État, dans les locaux spéciaux, bien secs et soigneusement gardés, et pas du tout dans la cave d’une tante, où ils risquent d’être, en particulier, abîmés par les rats ! Vrai, vous devriez avoir honte, Kanavkine, vous, un adulte !

Kanavkine ne savait plus où se mettre, et triturait entre ses doigts le bord de sa veste.

– Enfin, bon, dit l’artiste en s’adoucissant, ne parlons plus du passé… (Et soudain il ajouta, de manière tout à fait inattendue :) Oui, au fait… par la même occasion… pour ne pas déranger inutilement une voiture… la tante, elle a bien quelque chose, elle aussi, hein ?

Kanavkine, qui ne s’attendait nullement à voir les choses prendre cette tournure, sursauta, et un profond silence se fit dans la salle.

– Hé, hé, Kanavkine…, dit le présentateur d’un ton d’amical reproche. Et moi qui allais faire son éloge ! Ça m’apprendra à me donner du tintouin pour rien ! Mais c’est stupide, Kanavkine ! Enfin, à l’instant, je viens de vous parler des yeux ! Ça se voit dans vos yeux que la tante en a aussi. Alors, à quoi bon nous ennuyer ainsi ?

– Oui, elle en a ! cria bravement Kanavkine.

– Bravo ! cria le présentateur.

– Bravo ! rugit la salle épouvantablement.

Quand le calme fut revenu, le présentateur félicita Kanavkine, lui serra la main, lui offrit d’être reconduit chez lui en voiture, et ordonna à quelqu’un, dans les coulisses, de profiter de cette même voiture pour passer chez la tante et lui demander de venir participer au programme du théâtre féminin.

– Ah ! oui, je voulais vous demander : la tante ne vous a pas dit où elle cachait son bien ? s’informa le présentateur en offrant aimablement une cigarette à Kanavkine, qu’il lui alluma.

Celui-ci tira une bouffée, et, pour réponse, eut un sourire mélancolique.

– Je vous crois, je vous crois, dit l’artiste en soupirant. Cette vieille grippe-sous aimerait mieux aller griller en enfer avec le diable et son train plutôt que de livrer son secret. Alors, vous pensez, à son neveu. Enfin, nous essaierons d’éveiller chez elle des sentiments humains. Qui sait ? Toutes les cordes ne sont peut-être pas pourries dans sa méchante âme d’usurière. Allons, portez-vous bien, Kanavkine !

Et l’heureux Kanavkine s’en fut. L’artiste demanda si d’autres personnes désiraient rendre leurs devises, mais il n’obtint en réponse que le silence.

– Drôles de gens, ma parole ! grommela l’artiste en haussant les épaules, et le rideau, en tombant, le déroba aux regards.

Les lampes s’éteignirent, et, dans l’obscurité qui régna quelque temps, on perçut une voix de ténor, lointaine et un peu nerveuse, qui chantait :

– Il y a là-bas des tas d’or, et ils m’appartiennent

Puis, on ne sait où, des applaudissements assourdis éclatèrent par deux fois.

– Il y a une petite dame, au théâtre féminin, qui rend ses devises, dit soudain le voisin à barbe rousse de Nicanor Ivanovitch. (Puis il soupira et ajouta :) Ah ! s’il n’y avait pas mes oies !… Voyez-vous, cher monsieur, je possède à Lianozov, en toute propriété, un troupeau d’oies… et sans moi, je le crains, elles vont crever. C’est un oiseau combatif, mais tendre, qui exige des soins… Ah ! s’il n’y avait pas mes oies !… Ce n’est pas avec Pouchkine qu’ils peuvent m’impressionner…

Et de nouveau, il poussa un profond soupir.

À ce moment, la salle fut brillamment éclairée, et Nicanor Ivanovitch vit entrer par toutes les portes des cuisiniers en bonnet blanc qui tenaient chacun une louche à la main. Des marmitons amenèrent une immense bassine pleine de soupe, et un vaste plateau chargé de tranches de pain noir. Les spectateurs s’animèrent. Les joyeux cuistots s’affairèrent parmi ces amateurs passionnés de théâtre, versant la soupe dans des écuelles et distribuant le pain.

– Mangez, les gars, criaient les cuisiniers, et rendez vos devises ! Pourquoi rester ici ? Vous parlez d’un plaisir, de bouffer cette tambouille ! Vous seriez chez vous, à boire un bon petit coup, en cassant la croûte, hein, au poil !

– Toi, par exemple, pourquoi on t’a fourré ici, hein, mon petit père ? demanda un gros cuisinier à la nuque couleur de framboise en s’adressant directement à Nicanor Ivanovitch, tout en lui présentant une écuelle remplie d’un liquide où nageait, solitaire, une feuille de chou.

– Mais je n’ai rien, moi ! Rien ! cria Nicanor Ivanovitch d’une voix effrayante. Tu m’entends, rien !

– Rien ? mugit le cuisinier d’une voix de basse menaçante.

« Rien ? demanda-t-il encore, d’une voix de femme pleine de douceur. Rien, rien, répéta-t-il d’un ton rassurant en prenant tout à coup l’aspect d’une infirmière, de Prascovia Fiodorovna.

Avec douceur, elle secoua légèrement l’épaule de Nicanor Ivanovitch qui gémissait dans son sommeil. Alors les cuisiniers s’évanouirent, ainsi que le théâtre et le rideau. Nicanor Ivanovitch, à travers ses larmes, discerna sa chambre d’hôpital, ainsi que deux personnages en blanc. Mais ce n’étaient pas du tout des cuisiniers désinvoltes, en train de distribuer, d’un air affairé, des conseils aux gens. C’étaient des docteurs assistés de Prascovia Fiodorovna, toujours elle, qui tenait à la main non pas une écuelle, mais une assiette recouverte de gaze sur laquelle était posée une seringue avec son aiguille.

– Qu’est-ce que c’est que ça, à la fin ? dit sombrement Nicanor Ivanovitch pendant qu’on lui faisait une piqûre. J’ai rien, moi, rien et rien ! Qu’ils les réclament à Pouchkine, leurs devises ! Moi, j’ai rien !

– Mais oui, rien, rien du tout, dit d’un ton apaisant la compatissante Prascovia Fiodorovna. On ne peut pas vous demander l’impossible.

La piqûre soulagea Nicanor Ivanovitch, et il s’endormit d’un sommeil sans rêves.

Mais, à cause de ses cris, son agitation se communiqua à la chambre 120, où le malade s’éveilla et se mit à chercher sa tête, et au 118, où un maître inconnu s’agita et se tordit les mains de désespoir, en regardant la lune et en se rappelant l’amère dernière nuit d’automne de sa vie, le rai de lumière sous la porte du sous-sol et la chevelure décoiffée par le vent.

Du 118, l’inquiétude vola par le balcon jusqu’à la chambre d’Ivan, qui s’éveilla à son tour et se mit à pleurer.

Mais le médecin de service eut tôt fait de ramener au calme ces esprits inquiets et chagrins, et, peu à peu, ils se rendormirent. Ivan fut le dernier à s’assoupir, alors que déjà, au-dessus de la rivière, le ciel blanchissait. En s’écoulant dans toutes les veines de son corps, le médicament lui apporta la paix, qui le submergea comme le flot submerge la grève. Son corps s’allégea, et le souffle subtil et chaud de la somnolence purifia sa tête. Comme il s’endormait, le dernier son qui lui parvint du monde réel fut, annonçant l’aube, le pépiement des oiseaux dans la forêt. Puis tout se tut, et il rêva que, déjà, le soleil descendait par-delà le mont Chauve, autour duquel un double cordon de soldats montait la garde…