« Le Maître et Marguerite », XIII – Apparition du héros   

XIII – Apparition du héros

Donc, l’inconnu menaça Ivan du doigt et murmura « Chut ! »

Ivan posa ses pieds sur la descente de lit et le regarda fixement. C’était un homme de trente-huit ans environ, au visage rasé, aux cheveux noirs, au nez pointu, avec des yeux inquiets et une mèche de cheveux qui pendait sur son front. Du balcon, il regarda prudemment dans la chambre.

Après avoir prêté l’oreille, et s’être assuré qu’Ivan était seul, le mystérieux visiteur s’enhardit et pénétra dans la chambre. C’est alors qu’Ivan s’aperçut que le nouveau venu était en tenue d’hôpital. Il était en linge de corps, les pieds nus dans des pantoufles, et une robe de chambre marron était jetée sur ses épaules.

Il fit un clin d’œil à Ivan, cacha dans sa poche un trousseau de clefs, puis demanda en chuchotant :

– Je peux m’asseoir un instant ?

Ayant reçu en réponse un signe de tête affirmatif, il s’installa dans un fauteuil.

Obéissant à l’injonction menaçante du doigt sec, Ivan demanda à voix basse :

– Comment avez-vous fait pour entrer ? Les grillages des balcons sont fermés au verrou, non ?

– Les grillages sont fermés au verrou, confirma le visiteur, mais Prascovia Fiodorovna est une personne fort gentille, certes, mais hélas ! distraite. Je lui ai chipé, il y a un mois environ, un trousseau de clefs, de sorte que j’ai la possibilité de sortir sur le balcon commun, et comme il fait le tour de tout l’étage, je peux parfois, de cette manière, rendre visite à mes voisins.

– Si vous pouvez sortir sur le balcon, vous pouvez aussi vous sauver. Ou bien est-ce trop haut ? demanda Ivan avec intérêt.

– Non, répondit le visiteur d’un ton ferme, si je ne peux pas me sauver d’ici, ce n’est pas parce que c’est trop haut, mais parce que je n’ai nulle part où me sauver.

Il fit une pause, puis il ajouta :

– Alors, on fait la causette, puisqu’on est dans la même cabane ?

– D’accord, répondit Ivan en regardant les yeux bruns pleins d’inquiétude du nouveau venu.

– Bon… (soudain, l’inconnu parut vivement alarmé) mais dites-moi, vous n’êtes pas violent, j’espère ? Car, sachez-le, je suis incapable de supporter le bruit, le tapage, la violence, et toutes choses de ce genre. Je déteste particulièrement que les gens crient, qu’il s’agisse de cris de douleur, de cris de rage, ou de toute autre sorte de cri. Rassurez-moi, je vous en prie : vous n’êtes pas furieux ?

– Hier, au restaurant, j’ai allumé la gueule d’un type, avoua vaillamment le poète transfiguré.

– Quelle raison ? demanda sévèrement le visiteur.

– Sans aucune raison, je l’avoue, répondit Ivan confus.

– C’est très laid, conclut l’autre d’un ton réprobateur. En outre, ajouta-t-il, pourquoi vous exprimez-vous ainsi « J’ai allumé la gueule… » ? On ignore, après tout, ce que l’homme possède exactement, une gueule ou un visage. C’est peut-être, tout de même, un visage. De sorte que vous savez frapper à coups de poing… Non, vous allez renoncer à cela pour toujours.

Ayant ainsi réprimandé Ivan, le visiteur s’informa :

– Profession ?

– Poète, répondit Ivan, sans savoir pourquoi, à contrecœur.

L’inconnu parut navré.

– Ah ! je n’ai vraiment pas de chance ! s’écria-t-il, mais il se reprit aussitôt, s’excusa, et demanda : Et quel est votre nom ?

– Biezdomny.

– Hé ! hé ! ricana l’autre avec une grimace.

– Eh bien quoi, mes vers ne vous plaisent pas ? demanda Ivan avec curiosité.

– Ils me font horreur.

– Et lesquels avez-vous lus ?

– Mais je n’ai jamais lu aucun vers de vous ! s’exclama nerveusement le visiteur.

– Alors, comment pouvez-vous dire… ?

– Mais enfin, qu’est-ce que c’est que ça ? dit l’inconnu. Comme si je n’en avais pas lu d’autres. D’ailleurs, qu’est-ce que c’est… des merveilles ? Bon, je suis prêt à vous croire sur parole. Vos vers sont bons, allez-vous me dire ?

– Ils sont monstrueux ! dit abruptement Ivan, avec courage et sincérité.

– N’écrivez plus ! implora le visiteur.

– C’est promis, juré ! répondit Ivan, solennel.

Cette promesse fut scellée par une poignée de main, mais à ce moment on entendit des pas légers et des voix étouffées dans le couloir.

– Chut ! fit l’inconnu, qui sauta sur le balcon et referma le grillage derrière lui.

C’était Prascovia Fiodorovna qui venait jeter un coup d’œil au malade. Elle demanda à Ivan comment il se sentait, et s’il préférait dormir dans l’obscurité ou avec la lumière. Ivan demanda qu’on lui laisse la lumière, et Prascovia Fiodorovna, après lui avoir souhaité une bonne nuit, s’éloigna. Lorsque tout bruit se fut éteint, le visiteur entra.

Il apprit en chuchotant à Ivan qu’on avait amené un nouveau à la chambre 199 : un gros à la figure cramoisie, qui ne cessait de marmonner on ne sait quoi à propos de devises dans une bouche d’aération, et de jurer que des esprits malins s’étaient installés rue Sadovaïa.

– Il injurie Pouchkine comme un charretier et crie tout le temps : « Kouroliessov, bis, bis ! » (dit l’inconnu avec des grimaces anxieuses. Puis, s’étant calmé, il reprit :) Du reste, ça le regarde (et, renouant la conversation avec Ivan :) Pourquoi vous a-t-on amené ici ?

– À cause de Ponce Pilate, répondit Ivan en regardant le plancher d’un air sombre.

– Quoi !

L’inconnu, oubliant toute prudence, avait crié. Il porta vivement la main à sa bouche, puis dit :

– Quelle stupéfiante coïncidence ! Je vous en prie, je vous en prie, racontez !

Avec une confiance en cet inconnu qui le surprit lui-même, Ivan, d’abord intimidé et bégayant, puis s’enhardissant peu à peu, se mit à raconter son aventure de la veille à l’étang du Patriarche. Et quel auditeur plein de gratitude Ivan Nikolaïevitch avait trouvé là en la personne de ce mystérieux voleur de clefs ! Le visiteur ne rangeait pas Ivan parmi les fous, manifestait le plus vif intérêt pour ce qu’on lui racontait, et en vint même, à mesure que le récit se développait, à montrer de véritables transports d’enthousiasme. C’est ainsi que, de temps à autre, il interrompait Ivan par des exclamations de ce genre :

– Oui, oui, ensuite ! Continuez, je vous en supplie ! Mais, au nom de ce que vous avez de plus sacré, n’omettez aucun détail !

Ivan n’omettait aucun détail – lui-même trouvait plus commode de raconter les choses de cette façon –, et, peu à peu, il arriva ainsi au moment où Ponce Pilate, drapé dans son manteau blanc à doublure sanglante apparaissait sous le péristyle.

Le visiteur joignit alors les mains dans un geste de prière et murmura :

– Oh ! je l’avais deviné ! J’avais tout deviné !

L’auditeur d’Ivan ponctua le récit de l’horrible mort de Berlioz d’une remarque assez énigmatique, tandis qu’un éclair de haine passait dans ses yeux :

– Je ne regrette qu’une chose : c’est que le critique Latounski, ou l’écrivain Mstislav Lavrovitch, ne se soit pas trouvé à la place de Berlioz !

Sur quoi il s’exclama, à voix basse mais avec frénésie :

– Ensuite !

L’histoire du chat qui voulait payer la receveuse du tramway mit l’inconnu dans une humeur excessivement gaie, et il faillit s’étrangler de rires étouffés lorsqu’il vit Ivan, tout ému par le succès de son récit, sautiller à croupetons pour imiter le chat tenant une pièce de dix kopecks près de ses moustaches.

– Et voilà (conclut Ivan après avoir raconté d’un air sombre comme un ciel d’orage ce qui s’était passé à Griboïedov) comment je me suis retrouvé ici.

Le visiteur posa une main compatissante sur l’épaule du pauvre poète et dit :

– Pauvre poète ! Mais tout cela, cher ami, est votre faute. Il ne fallait pas agir avec lui de manière aussi désinvolte, je dirai même impertinente. Vous en supportez les frais, maintenant. Et encore, estimez-vous heureux qu’en somme cela ne vous ait pas coûté trop cher.

– Mais qui est-il donc, à la fin ? demanda Ivan en levant les bras au ciel, en proie à une vive agitation.

Le visiteur scruta Ivan, puis répondit par une question :

– Vous n’allez pas vous agiter ? Ici, nous sommes tous fragiles… Il n’y aura pas d’appel de médecins, pas de piqûres, ni d’autres tracas de ce genre ?

– Non, non ! s’écria Ivan. Mais dites : qui est-ce ?

– Très bien, répondit l’inconnu, et il ajouta, en détachant les mots pour leur donner tout leur poids : Hier, à l’étang du Patriarche, vous avez rencontré Satan.

Ivan ne s’agita pas, comme il l’avait promis, mais il n’en fut pas moins fortement abasourdi.

– Impossible ! Il n’existe pas !

– Allons donc ! Que n’importe qui dise cela, je veux bien, mais pas vous ! Vous avez été, selon toute apparence, l’une de ses premières victimes. Vous êtes enfermé, comme vous le voyez vous-même, dans une clinique psychiatrique, et vous venez me raconter qu’il n’existe pas ? Vraiment, c’est étrange !

Déconcerté, Ivan se tut.

– Dès que vous avez commencé à le décrire, poursuivit l’inconnu, j’ai deviné à qui vous aviez eu le plaisir, hier, de parler. Et vraiment, Berlioz m’étonne ! Vous, évidemment, vous êtes d’une naïveté virginale – le visiteur s’excusa –, mais lui, à ce que j’ai pu entendre dire, il a tout de même lu certaines choses ! Et les premières paroles de ce professeur ont dissipé tous mes doutes ! On ne pouvait pas ne pas le reconnaître, mon cher ami ! Du reste, vous êtes… excusez-moi encore, mais je suis certain de ne pas me tromper, vous êtes – dis-je – tout à fait ignare ?

– C’est incontestable, convint Ivan, qu’on avait peine, décidément, à reconnaître.

– Eh oui… pourtant, rien qu’au visage que vous m’avez décrit, les yeux différents, les sourcils !… Pardonnez-moi, mais vous n’avez même pas entendu parler, probablement, de l’opéra Faust ?

Ivan, on ne sait trop pourquoi, parut affreusement confus et, le visage empourpré, balbutia quelque chose à propos d’un séjour à Yalta… dans un établissement thermal…

– Eh oui, eh oui… cela ne m’étonne pas ! Mais Berlioz, je le répète, m’étonne énormément… Non seulement c’était un homme instruit, qui avait beaucoup lu, mais c’était un malin. Quoique je doive dire, pour sa défense, que Woland est capable de jeter de la poudre aux yeux à de plus malins que lui.

– Quoi ? cria Ivan à son tour.

– Hé, chut !

Ivan se frappa violemment le front de la paume de sa main et siffla :

– J’y suis, j’y suis ! Sur sa carte de visite, son nom commençait par un « W ». Aïe, aïe, aïe ! c’était donc ça !

Profondément troublé, il se tut un moment, regarda la lune qui voguait derrière le grillage, puis reprit :

– Mais alors, c’est vrai, il pouvait réellement être chez Ponce Pilate ? Car, enfin, il était déjà né, à cette époque là ! Et eux qui me traitent de fou ! ajouta Ivan en montrant la porte d’un air indigné.

Un pli amer apparut au coin des lèvres du visiteur.

– Regardons la vérité en face, dit-il en tournant la tête vers l’astre de la nuit qui semblait courir à travers les nuages. Vous et moi, nous sommes fous, à quoi bon le nier ! Voyez-vous, il vous a causé un grand choc, et vous avez perdu la boule. Il est vrai, évidemment, que vous lui offriez un terrain favorable. Mais ce que vous m’avez raconté est réellement arrivé, c’est incontestable. Mais c’est si extraordinaire que même Stravinski, qui pourtant est un psychiatre génial, ne vous a évidemment pas cru. Au fait, il vous a vu ? (Ivan acquiesça.) Votre interlocuteur de l’étang du Patriarche était chez Ponce Pilate, et il a déjeuné avec Kant, et maintenant il visite Moscou.

– Mais le diable sait ce qu’il va inventer ici ! Ne faudrait-il pas essayer de s’emparer de lui ?

Le nouvel Ivan n’avait pas encore totalement triomphé de l’ancien Ivan et c’est celui-ci qui parlait, sans grande conviction, il est vrai.

– Vous avez déjà essayé. Ça ne vous a pas suffi ? répondit ironiquement l’inconnu. Et je ne conseille pas à d’autres de s’y risquer. Quant à ce qu’il va inventer, faites-lui confiance ! Ha, ha ! Mais quel dommage que ce soit vous qui l’ayez rencontré, et pas moi ! Même si le feu avait tout dévoré et réduit en cendres, je vous jure que pour cette rencontre, j’aurais volontiers donné le trousseau de clefs à Prascovia Fiodorovna. Car je n’ai rien d’autre à donner. Je suis pauvre.

– Mais pourquoi désirez-vous le voir ?

Il y eut un long silence. Enfin, le visiteur s’arracha à ses tristes méditations et dit, le visage convulsé de douleur :

– Voyez-vous, c’est une étrange histoire : je suis ici pour la même raison que vous, c’est-à-dire, précisément, à cause de Ponce Pilate. (L’inconnu regarda craintivement autour de lui et ajouta :) Il y a un an, j’ai écrit un roman sur Ponce Pilate.

– Vous êtes écrivain ? demanda le poète avec intérêt.

L’inconnu se rembrunit et, avec un geste menaçant, déclara :

– Je suis le Maître.

Il prit un air sévère et tira de la poche de sa robe de chambre une toque noire toute tachée où était brodée en soie jaune la lettre « M ». Il coiffa cette toque et se montra à Ivan de face et de profil, afin de bien convaincre celui-ci qu’il était le Maître.

– C’est elle qui l’a faite pour moi, de ses propres mains, ajouta-t-il mystérieusement.

– Et quel est votre nom ?

– Je n’ai plus de nom, répondit l’étrange visiteur avec un sombre dédain. J’y ai renoncé, comme à toutes choses dans la vie. N’en parlons donc plus.

– Parlez-moi au moins de votre roman, demanda Ivan avec délicatesse.

– Soit. L’histoire de ma vie, je dois le dire, n’est pas tout à fait ordinaire, commença le visiteur.

… Historien de formation, il travaillait encore, deux ans auparavant, dans un musée de Moscou, et il s’occupait en outre de traductions.

– De quelle langue ? s’enquit Ivan, intéressé.

– Je connais cinq langues, en plus de ma langue maternelle, répondit l’inconnu : l’anglais, le français, l’allemand, le latin et le grec. Et puis, je lis un peu l’italien.

– Fichtre ! chuchota le poète avec envie.

… Notre historien vivait seul. Il n’avait pas de parents, et ne connaissait presque personne à Moscou. Et figurez-vous qu’un jour, il gagna cent mille roubles.

– Vous imaginez mon étonnement, souffla le visiteur, toujours coiffé de sa toque noire, quand, en fouillant dans le panier à linge sale, j’en sortis exactement le numéro qu’il y avait dans le journal ! C’est une obligation de l’État, expliqua-t-il, qu’on m’avait donnée au musée.

… Nanti de ses cent mille roubles, le mystérieux visiteur d’Ivan accomplit diverses démarches : il acheta des livres, abandonna la chambre où il logeait, rue Miasnitskaïa…

– Oh ! le maudit trou ! gronda-t-il.

… Loua à un entrepreneur de construction, dans une ruelle proche de l’Arbat, deux pièces au sous-sol d’une petite maison enfouie dans un petit jardin, quitta son travail au musée et se mit à écrire un roman sur Ponce Pilate.

– Ah ! c’était l’âge d’or ! chuchota le narrateur, les yeux brillants. Un petit appartement tout à fait isolé, avec une entrée où il y avait même un évier pour l’eau (souligna-t-il, on ne sait pourquoi, avec une fierté particulière), deux petites fenêtres juste à la hauteur du petit trottoir qui menait au portillon du jardin, et à quatre pas de là, devant une palissade, un lilas, un tilleul et un érable. Ah ! ah ! ah ! L’hiver, par la fenêtre, je voyais très rarement passer des pieds noirs qui faisaient crisser la neige. Et jour et nuit, le feu flambait dans mon poêle ! Mais, brusquement, le printemps est venu, et à travers les carreaux troubles, j’ai vu les branches enchevêtrées du lilas, d’abord nues, puis habillées de vert. Et c’est alors, au printemps dernier, qu’il m’est arrivé quelque chose de beaucoup plus admirable que de gagner cent mille roubles. Et pourtant, vous admettrez que c’est une somme énorme !

– C’est certain, reconnut Ivan, qui écoutait attentivement.

– J’ouvris mes petites fenêtres, et m’installai dans la seconde pièce, une pièce tout à fait minuscule (le narrateur écarta les mains, pour donner une idée de ses dimensions), comme ça. Il y avait là un divan, en face un autre divan, entre les deux une petite table, avec une très jolie lampe de chevet, et, près de la fenêtre, des livres et un petit bureau, tandis que dans la première pièce – une pièce énorme, quatorze mètres ! – il y avait des livres, plein de livres, et le poêle. Ah ! comme j’étais bien installé ! Et quel extraordinaire parfum que celui du lilas ! J’étais si exténué que j’avais la tête légère, légère, et Pilate volait vers sa fin…

– Le manteau blanc, la doublure rouge ! Je comprends ! s’écria Ivan.

– Précisément ! Pilate volait vers sa fin, vers le point final, et je savais déjà que les derniers mots du roman seraient : « … Le cinquième procurateur de Judée, le chevalier Ponce Pilate. » Naturellement, j’allais parfois me promener. Cent mille, c’est une somme énorme, et j’avais un costume magnifique. Ou bien j’allais déjeuner dans quelque restaurant modeste. Il y en avait un remarquable, place de l’Arbat, je ne sais s’il existe encore. (À ce moment, les yeux du visiteur s’arrondirent, et il continua à chuchoter, en fixant la lune :) Elle portait un bouquet d’abominables, d’inquiétantes fleurs jaunes. Le diable sait comment elles s’appellent, mais, je ne sais pourquoi, ce sont toujours les premières que l’on voit à Moscou. Et ces fleurs se détachaient avec une singulière netteté sur son léger manteau noir. Elle portait des fleurs jaunes ! Vilaine couleur. Elle allait quitter le boulevard de Tver pour prendre une petite rue, quand elle se retourna. Vous connaissez le boulevard de Tver, n’est-ce pas ? Des milliers de gens y circulaient, mais je vous jure que c’est sur moi, sur moi seul que son regard se posa – un regard anxieux, plus qu’anxieux même – comme noyé de douleur. Et je fus moins frappé par sa beauté que par l’étrange, l’inconcevable solitude qui se lisait dans ses yeux ! Obéissant à ce signal jaune, je tournai moi aussi dans la petite rue et suivis ses pas. C’était une rue tortueuse et triste, et nous la suivions en silence, moi d’un côté, elle de l’autre. Et remarquez qu’à part nous, il n’y avait pas une âme dans cette rue. L’idée que je devais absolument lui parler me tourmentait, car j’avais l’angoissante impression que je serais incapable de proférer une parole, et qu’elle allait disparaître, et que je ne la verrais plus jamais. Et voilà qu’elle me dit tout d’un coup :

« – Mes fleurs vous plaisent-elles ?

« Je me rappelle distinctement le timbre de sa voix, une voix assez basse, mais qui se brisait par instants, et – si bête que cela paraisse – il me semblait que l’écho s’en répercutait sur la surface malpropre des murailles jaunes et roulait tout au long de la rue. Je traversai rapidement la chaussée et, m’approchant d’elle, je répondis :

« – Non.

« Elle me regarda avec étonnement, et je compris tout d’un coup – et de la manière la plus inattendue – que depuis toujours je l’aimais, j’aimais cette femme ! Quelle histoire, hein ? Naturellement, vous allez dire que je suis fou ?

– Je ne dis rien du tout ! se récria Ivan, qui ajouta : Je vous en supplie, continuez !

Et le visiteur continua :

– Oui, elle me regarda avec étonnement, puis, au bout d’un moment, elle me demanda :

« – Vous n’aimez pas les fleurs ?

« Je crus déceler dans sa voix une certaine hostilité. Je marchais maintenant à côté d’elle, m’efforçant d’adapter mon pas au sien, et, à mon propre étonnement, je ne me sentais aucunement embarrassé.

« – Si, j’aime les fleurs, dis-je, mais pas celles-ci.

« – Lesquelles, alors ?

« – J’aime les roses.

« Je regrettai immédiatement mes paroles, car elle sourit d’un air coupable et jeta son bouquet dans le caniveau. Je restai un instant déconcerté par son geste, puis je ramassai le bouquet et le lui tendis, mais elle le repoussa avec un sourire amusé, et je le gardai à la main.

« Nous marchâmes ainsi quelque temps en silence. Puis, tout à coup, elle me prit les fleurs des mains, les jeta sur la chaussée, glissa sa main gantée de dentelle noire dans la mienne, et nous nous remîmes en route côte à côte.

– Ensuite ? dit Ivan. Et je vous en prie, n’omettez aucun détail !

– Ensuite ? répéta l’inconnu. Eh bien, ce qui se passa ensuite n’est pas difficile à deviner. (Il essuya furtivement, de sa manche droite, une larme inattendue, et poursuivit :)

« L’amour surgit devant nous comme surgit de terre l’assassin au coin d’une ruelle obscure et nous frappa tous deux d’un coup. Ainsi frappe la foudre, ainsi frappe le poignard ! Elle affirma d’ailleurs par la suite que les choses ne s’étaient pas passées ainsi, puisque nous nous aimions, évidemment, depuis très longtemps, depuis toujours, sans nous connaître, sans nous être jamais vus, et qu’elle-même vivait avec un autre homme et moi, euh… avec cette euh… comment déjà ?…

– Avec qui ? demanda Biezdomny.

– Eh bien, avec euh… avec cette euh…, dit le visiteur en faisant claquer ses doigts d’un geste impatient.

– Vous étiez mariés ?

– Mais oui, et je cherche justement… avec cette Varienka ?… Manietchka ?… Non, Varienka ?… avec sa robe rayée, là, au musée… Ah ! bref, j’ai oublié.

« Donc, elle me disait qu’elle était sortie ce jour-là avec des fleurs jaunes pour qu’enfin je la rencontre, et que si cela ne s’était pas produit elle se serait empoisonnée, car son existence était vide.

« Oui, l’amour nous frappa comme l’éclair. Je le sus le jour même, une heure plus tard, quand nous nous retrouvâmes, sans avoir vu aucune des rues où nous étions passés, sur les quais au pied des murailles du Kremlin.

« Nous causions comme si nous nous étions quittés la veille, comme si nous nous connaissions depuis de nombreuses années. Nous convînmes de nous retrouver le lendemain au même endroit, au bord de la Moskova. Et nous nous y retrouvâmes en effet. Le soleil de mai nous inondait de lumière. Et bientôt, très bientôt, cette femme devint secrètement mon épouse.

Elle venait désormais chez moi tous les jours, et je commençais à l’attendre dès le matin. Je manifestais mon impatience, tout d’abord, en déplaçant inutilement les objets sur la table. Dix minutes avant l’heure de sa venue, je m’asseyais sous la fenêtre et je prêtais l’oreille, dans l’espoir d’entendre le grincement du vieux portillon. Et voyez comme c’est curieux, jusqu’alors, notre petite maison recevait rarement des visites – disons, plus simplement, qu’il n’y venait personne –, mais maintenant, j’avais l’impression que toute la ville s’y donnait rendez-vous.

« Le portillon battait, mon cœur battait, et à hauteur de ma figure, derrière la vitre, je voyais apparaître, immanquablement, une paire de bottes sales. Un rémouleur. Mais qui, dans la maison, avait besoin d’un rémouleur ? Pour aiguiser quoi ? Quels couteaux ?

« Le portillon ne grinçait pour elle qu’une fois, mais auparavant, je ne mens pas, mon cœur avait battu au moins dix fois. Ensuite, quand son heure arrivait, quand l’aiguille marquait midi, il ne cessait plus de battre à grands coups, jusqu’au moment où, sans heurt ni grincement, presque sans aucun bruit, s’encadraient dans l’étroite fenêtre ses souliers à nœud de daim noir fermé par une boucle d’acier brillant.

« Parfois mutine, elle s’arrêtait près de la seconde fenêtre, qu’elle frappait légèrement de la pointe du pied. En moins d’une seconde, je me précipitais à cette fenêtre, mais son soulier et la soie noire de son bas, qui masquaient le jour, disparaissaient aussitôt – et j’allais lui ouvrir.

« Personne ne connaissait notre liaison. Je m’en porte garant, bien que ce soit là, généralement, chose impossible. Son mari l’ignorait, ainsi que leurs amis. Dans la vieille maison particulière dont j’occupais le sous-sol, on était au courant, bien sûr, on voyait bien qu’une femme venait chez moi, mais on ignorait son nom.

– Qui est-elle donc ? demanda Ivan, intéressé au plus haut point par cette histoire d’amour.

Le visiteur fit un geste qui signifiait qu’il ne le dirait jamais, à personne, et poursuivit son récit.

Ivan apprit donc que le Maître et l’inconnue s’aimèrent si fort qu’ils devinrent absolument inséparables. Maintenant, Ivan n’avait aucune difficulté à imaginer le sous-sol de la vieille maison, avec ses deux pièces où régnait toujours une demi-obscurité, à cause du lilas et de la palissade, les vieux meubles brun-rouge délabrés, le bureau avec sa pendule qui sonnait toutes les demi-heures et les livres, les livres qui s’entassaient depuis le plancher de bois peint jusqu’au plafond enfumé, et le poêle.

Ivan apprit que le visiteur et son épouse secrète en étaient venus, dès les premiers jours de leur liaison, à la conclusion que c’était le destin lui-même qui les avait réunis au coin du boulevard de Tver, et qu’ils avaient été créés l’un pour l’autre, à jamais.

Ivan apprit, par le récit de son hôte, comment les amoureux passaient la journée. Elle arrivait et, avant toute chose, mettait un tablier. Dans l’étroite entrée où se trouvait l’évier qui, on ne sait pourquoi, faisait l’orgueil du pauvre malade, elle allumait un réchaud à pétrole sur une table de bois et préparait le déjeuner qu’elle servait ensuite sur la table ovale de la première pièce. Quand vinrent les orages de mai et que les eaux, roulant à grand bruit devant leurs fenêtres aveuglées, s’engouffraient sous le porche et menaçaient de noyer leur dernier refuge, les amants rallumaient le poêle et y cuisaient des pommes de terre. Et des jets de vapeur sortaient des pommes de terre brûlantes, dont la peau noircie leur tachait les doigts. Du sous-sol de la petite maison montaient des rires, tandis que les arbres du jardin, dévastés par la pluie, laissaient tomber sur le sol des branches brisées couvertes de grappes de fleurs blanches.

Lorsque les orages firent place à la lourde chaleur de l’été, un vase de roses fit son apparition, ces roses qu’ils aimaient tous les deux et qu’ils avaient si longtemps attendues. Celui qui se qualifiait lui-même de Maître travaillait avec fièvre à son roman, et l’inconnue, elle aussi, s’y absorbait toute.

– Vrai, par moments, j’en devenais jaloux, murmura à Ivan le visiteur nocturne surgi du balcon inondé de lune.

Enfonçant dans ses cheveux ses doigts fins aux ongles taillés en longues pointes, elle relisait interminablement ce qu’il avait écrit. Quand enfin elle avait terminé, elle se remettait à broder la toque noire. Parfois, elle s’accroupissait près des étagères inférieures, ou se dressait sur la pointe des pieds pour atteindre les rayons supérieurs, et passait un chiffon sur les centaines de livres poussiéreux. Elle le pressait, lui prédisait la gloire, et c’est ainsi qu’elle se mit à l’appeler « Maître ». Elle attendait impatiemment les derniers mots promis sur le cinquième procurateur de Judée, elle récitait d’une voix chantante des phrases entières qui lui avaient plu, et elle disait que ce roman était sa vie.

Il fut achevé au mois d’août, et remis à une dactylographe inconnue qui le tapa en cinq exemplaires. Enfin, l’heure vint où il fallut quitter le refuge secret et rentrer dans la vie.

– Et je rentrai dans la vie avec mon roman sous le bras, et c’est alors que ma vie prit fin, murmura le Maître en baissant la tête, et, pendant un long moment, Ivan le vit hocher faiblement sa triste toque noire, avec son « M » jaune.

Il poursuivit son récit, mais celui-ci devint quelque peu décousu : tout ce qu’Ivan put comprendre, c’est qu’une sorte de catastrophe survint alors dans la vie de son hôte.

– J’entrais pour la première fois dans le monde de la littérature, mais maintenant que tout est fini, maintenant que ma perte est consommée, je ne m’en souviens qu’avec horreur ! chuchota le Maître d’un ton solennel, en levant le bras. Quel coup terrible il m’a porté, ah ! il m’a tué !

– Qui donc ? demanda Ivan dans un murmure à peine audible, tant il craignait d’interrompre le narrateur, visiblement bouleversé.

– Mais je vous le dis : le rédacteur – le rédacteur en chef ! Donc, ayant lu mon roman, il me regarda comme si j’avais un phlegmon à la joue, puis se mit à loucher vers le coin de la pièce et eut même un petit rire confus. Sans aucune raison, il chiffonnait le manuscrit, tout en couinant comme un canard. Les questions qu’il me posa me semblèrent folles. Sans dire un mot du roman lui-même, il me demanda qui j’étais et d’où je sortais, si j’écrivais depuis longtemps et pourquoi on n’avait encore jamais entendu parler de moi, et il me posa même une question, à mon sens, parfaitement idiote : qui avait bien pu me mettre en tête d’écrire un roman sur un sujet aussi étrange ? À la fin, comme il m’assommait, je lui demandai carrément si, oui ou non, il allait publier mon livre. Il se mit alors à se trémousser, à bredouiller je ne sais quoi d’un air gêné, et finit par me dire qu’il n’avait pas le pouvoir de résoudre seul cette question et que mon œuvre devait être soumise à d’autres membres de la rédaction, c’est-à-dire aux critiques Latounski et Ariman et à l’écrivain Mstislav Lavrovitch. Il me demanda de revenir dans quinze jours. Je revins donc quinze jours après, et fus reçu par une jeune fille dont les yeux regardaient le bout de son nez, à cause de son habitude de mentir constamment.

– C’est Lapchennikova, la secrétaire de rédaction, dit en riant Ivan, qui connaissait fort bien ce monde que le visiteur décrivait avec tant de courroux.

– C’est possible, coupa celui-ci. En tout cas, elle me rendit mon roman, bien taché de graisse et dans un état parfaitement lamentable. Puis, en s’efforçant de ne pas me regarder dans les yeux, cette Lapchennikova m’informa que la rédaction avait de la matière pour deux ans d’avance et que, par conséquent, la question de la publication de mon roman, comme elle dit, « tombait d’elle-même ».

« Voyons, qu’est-ce que je me rappelle, après cela ? marmonna le Maître en se passant la main sur le front. Ah ! oui : les pétales de roses rouges qui tombaient sur la page de titre, et puis les yeux de mon amie. Oui, je me rappelle ces yeux.

Le récit du visiteur se fit de plus en plus embrouillé, de plus en plus entrecoupé de réticences et d’omissions. Il parla vaguement de pluie oblique et désolation dans le refuge du sous-sol, et d’on ne sait trop quelles nouvelles démarches de sa part. Mais il s’exclama, dans un souffle, que si elle l’avait poussé à la lutte, il ne lui en faisait aucun reproche – oh non ! –, aucun reproche.

Ensuite, comme l’apprit Ivan, il s’était produit quelque chose de tout à fait bizarre et inattendu. Un jour, notre héros, ouvrant son journal, y trouva un article du critique Ariman, intitulé « L’ennemi monte à l’attaque », où ledit Ariman avertissait tout un chacun qu’il – notre héros – avait tenté de faire imprimer subrepticement une apologie de Jésus-Christ.

– Ah ! oui ! Je me souviens de ça ! s’écria Ivan. Mais j’ai oublié votre nom.

– Laissons mon nom de côté, je vous le répète, je n’en ai plus, dit le visiteur. La question n’est pas là. Le lendemain, dans un autre journal, je découvris, sous la signature de Mstislav Lavrovitch, un autre article dont l’auteur proposait de porter un coup, et un coup très dur, à toute cette pilaterie ainsi qu’à la grenouille de bénitier qui avait essayé de la faire publier subrepticement (encore ce maudit terme).

« C’est la première fois que je voyais ce mot : “pilaterie” et, encore tout étonné, j’ouvris un troisième journal. Il y avait, cette fois, deux articles : un de Latounski, et un autre signé des initiales N.E. Eh bien, je vous l’assure, les œuvres d’Ariman et de Lavrovitch peuvent être considérées comme du badinage en comparaison de ce qu’écrivait Latounski. Qu’il me suffise de vous dire que son article s’intitulait : « Un vieux croyant militant. » Je fus tellement absorbé par la lecture de cet article que je ne m’aperçus de sa présence (j’avais oublié de fermer la porte) que quand elle fut devant moi, tenant son parapluie mouillé et des journaux, mouillés eux aussi. Ses yeux lançaient des éclairs et ses mains, glacées, tremblaient. Elle se jeta d’abord à mon cou et m’embrassa, puis d’une voix rauque, en frappant du poing sur la table, elle déclara qu’elle allait empoisonner Latounski.

Ivan eut un petit gémissement confus, mais ne dit rien.

« Vinrent alors les longues et lugubres journées d’automne, continua le visiteur. Le monstrueux échec de mon roman m’avait, pour ainsi dire, arraché une partie de mon âme. Au fond, je n’avais plus rien à faire, et ma vie se passait à attendre un rendez-vous après l’autre. C’est alors qu’il m’arriva quelque chose – le diable sait quoi, mais quelque chose que Stravinski, sans doute, a su comprendre depuis longtemps. Pour tout dire, je fus saisi d’angoisses, et je me mis à avoir des pressentiments.

« Les articles, remarquez-le bien, continuaient. Les premiers, je n’avais fait qu’en rire. Mais plus il en paraissait, plus mon attitude à leur égard se modifiait. Après l’amusement, vint un stade d’étonnement. À chaque ligne, littéralement à chaque ligne de ces articles, on sentait un manque de conviction, une fausseté extraordinaires, en dépit de leur ton convaincu et menaçant. Il m’a toujours semblé – et je n’ai pas pu me défaire de cette idée – que les auteurs de ces articles ne disaient pas ce qu’ils auraient voulu dire, et que c’était cela, justement, qui provoquait leur fureur. Ensuite – figurez-vous cela – commença un troisième stade : le stade de la peur. Peur, non pas de ces articles, comprenez-moi bien, mais peur d’autres choses, de choses sans aucun rapport avec eux, ni avec le roman.

« Ainsi, par exemple, j’avais maintenant peur de l’obscurité. Bref, j’étais dans un état de morbidité psychique. J’avais l’impression, surtout quand je fermais les yeux pour m’endormir, qu’une sorte de pieuvre, excessivement flexible et froide, allongeait – furtivement mais inexorablement – ses tentacules vers mon cœur. Et il me fallut dormir avec la lumière.

« Ma bien-aimée en fut visiblement et profondément affectée (je ne lui parlai pas de la pieuvre, naturellement, mais elle vit bien que quelque chose, en moi, n’allait pas du tout). Elle devint maigre et pâle, cessa complètement de rire et se mit à m’implorer, à tout propos, de lui pardonner de m’avoir conseillé de faire publier un extrait de mon roman. Elle me supplia de tout quitter et de partir pour le Midi, au bord de la mer Noire, et de consacrer à ce voyage tout ce qui restait des cent mille roubles.

Elle insista tellement que, pour éviter des discussions – quelque chose me disait que le voyage sur la mer Noire n’aurait pas lieu –, je promis de lui obéir d’ici à quelques jours. Mais elle me dit qu’elle irait elle-même chercher mon billet. Je pris alors tout l’argent qui me restait, soit environ dix mille roubles, et le lui remis.

« – Mais pourquoi ? C’est trop, s’étonna-t-elle.

« Je lui expliquai vaguement que je craignais les voleurs, et que je lui demandais de garder cet argent jusqu’à mon départ. Elle le prit donc et le rangea dans son sac, puis elle m’embrassa en me disant qu’elle préférait mourir plutôt que de me laisser seul dans cet état, mais qu’on l’attendait et qu’elle devait donc se soumettre à la nécessité, mais qu’elle reviendrait demain. Elle me supplia de n’avoir peur de rien.

« C’était à la mi-octobre, au crépuscule. Elle s’en alla. Je m’étendis sur mon divan sans allumer la lampe, et m’endormis. Et soudain, je m’éveillai avec la sensation que la pieuvre était là. Tâtonnant dans le noir, j’eus peine à trouver la lampe, que j’allumai. Ma montre indiquait deux heures du matin. Je m’étais endormi souffrant, je me réveillais franchement malade. Il me sembla soudain que les ténèbres de la nuit d’automne allaient enfoncer la fenêtre et rouler dans la chambre, et que j’allais m’y noyer comme dans un flot d’encre. J’étais désormais comme un homme incapable de se maîtriser. Je criai, et la pensée me vint de me précipiter chez quelqu’un, n’importe qui, fût-ce même mon propriétaire, là-haut dans la maison. Je luttai contre moi-même comme un insensé. Je trouvai la force de me traîner jusqu’au poêle et d’y allumer un feu de bois. Quand il se mit à crépiter, je claquai la porte du poêle et me sentis un peu mieux. Je me précipitai dans l’entrée, fis de la lumière, trouvai une bouteille de vin blanc, la débouchai et me mis à boire au goulot. Mon épouvante en fut quelque peu atténuée – tout au moins au point de m’empêcher de courir chez mon propriétaire –, et je revins près du poêle. J’en ouvris la porte, de sorte que la chaleur commença à me cuire le visage et les mains, et je murmurai :

« – Puisses-tu deviner qu’il m’est arrivé malheur… Viens, viens !…

« Mais personne ne vint. Dans le poêle, le feu ronflait, et la pluie cinglait les vitres. C’est alors qu’eut lieu le dernier événement. Je sortis d’un tiroir les lourdes copies du roman, ainsi que le brouillon manuscrit, et entrepris de tout brûler. C’était terriblement difficile, car le papier couvert d’écriture brûle mal. Je me cassai les ongles à déchirer les cahiers, puis debout devant le poêle, je les glissai un à un entre les bûches et remuai les feuilles à coups de tisonnier. Par moments, malgré mes efforts, la cendre prenait le dessus et étouffait les flammes, mais je me battais avec elle et le roman, en dépit d’une résistance acharnée, succombait. Les mots familiers surgissaient devant mes yeux. Une teinte jaune montait irrésistiblement à l’assaut des pages, mais les mots s’y voyaient encore. Ils ne s’effaçaient que lorsque le papier devenait noir. Tisonnier au poing, j’achevais alors de les écraser avec fureur.

« À ce moment, quelqu’un gratta doucement à la fenêtre. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Je plongeai le dernier cahier dans les flammes et me précipitai pour ouvrir. Un petit escalier de briques conduisait du sous-sol à la porte de la cour. Je courus jusqu’à celle-ci en trébuchant et demandai à voix basse :

« – Qui est là ?

« Et une voix – sa voix à elle – répondit :

« – C’est moi…

« Je ne me rappelle pas comment je vins à bout de la chaîne et de la clef. Dès qu’elle fut entrée, elle se serra contre moi, toute trempée et tremblante, les cheveux défaits et les joues mouillées. Je ne pus prononcer qu’un seul mot :

« – Toi… toi ?… et ma voix se brisa, et nous descendîmes les marches en courant.

« Dans l’entrée, elle se débarrassa de son manteau, et nous gagnâmes aussitôt la grande pièce. Avec un faible cri elle arracha du poêle, de ses mains nues, le dernier paquet de feuilles que les flammes avaient commencé de ronger par en dessous, et elle le jeta sur le plancher. Aussitôt, la fumée envahit la chambre. J’éteignis les flammes en les piétinant, tandis qu’elle s’effondrait sur le divan et se mettait à sangloter convulsivement, sans pouvoir se retenir.

« Quand elle fut un peu calmée, je lui dis :

« – J’ai pris ce roman en haine, et j’ai peur. Je suis malade, la terreur me ronge.

« Elle se leva vivement et dit :

« – Mon Dieu, comme tu es mal ! Pourquoi, pourquoi ? Mais je te sauverai, je te sauverai. Mais qu’arrive-t-il ?

« Je vis ses yeux rougis par la fumée et les larmes, et je sentis ses mains froides qui caressaient mon front.

« – Je te guérirai, je te guérirai, balbutia-t-elle en s’agrippant à mes épaules. Et tu le récriras. Mais pourquoi, pourquoi, n’en ai-je pas gardé un exemplaire ?

« Grinçant des dents de rage, elle dit encore quelque chose que je ne saisis pas. Puis, les lèvres serrées, elle entreprît de rassembler et d’arranger tant bien que mal les feuillets entamés par le feu. C’était un chapitre du milieu du roman, je ne me rappelle pas lequel. Elle rangea soigneusement les pages, les enveloppa dans un papier et attacha le tout avec un ruban. Tous ses actes respiraient la décision et la maîtrise de soi. Elle me demanda du vin et, après avoir bu, dit d’un ton beaucoup plus calme :

« – C’est ainsi que le mensonge se paie, et je ne veux plus mentir. J’ai envie de rester avec toi maintenant, mais je ne veux pas le faire de cette façon. Sinon, il se souviendrait à tout jamais que je me suis sauvée, la nuit, comme une voleuse… Il ne m’a jamais fait aucun mal… On l’a appelé d’urgence, parce qu’il y a un incendie dans l’usine où il travaille. Mais il va rentrer bientôt. Je m’expliquerai avec lui demain matin, je lui dirai que j’en aime un autre, et je reviendrai près de toi, pour toujours. Mais réponds-moi : peut-être que tu ne veux pas ?

« – Ma pauvre, pauvre amie, lui dis-je. Je ne veux pas que tu fasses cela. Tu ne seras pas heureuse avec moi, et je ne veux pas que tu te perdes avec moi.

« – C’est la seule raison ? demanda-t-elle en approchant ses yeux tout près des miens.

« – La seule.

« Avec une excessive vivacité, elle se serra contre moi, noua ses bras autour de mon cou et dit :

« – Eh bien, je me perds avec toi. Demain matin je serai ici.

« Et voici la dernière chose que je me rappelle de ma vie : une bande de lumière découpée dans la nuit par ma porte d’entrée, et, dans cette bande de lumière, une mèche folle dépassant de son béret, et ses yeux pleins de résolution. Je me rappelle aussi une silhouette noire dans l’encadrement de la porte de la cour, avec un paquet blanc.

« – Je t’aurais bien accompagnée, lui dis-je, mais je n’aurais pas la force de rentrer seul – j’ai peur.

« – N’aie pas peur. Patiente quelques heures. Demain matin je serai près de toi.

« Ce sont les dernières paroles d’elle que j’entendis dans ma vie…

« Chut !… fit soudain le malade, s’interrompant lui-même, et il leva le doigt. Ce clair de lune détraque les nerfs… »

Il se cacha sur le balcon. Ivan entendit un chariot rouler dans le couloir et quelqu’un pousser un sanglot ou un faible cri.

Quand le silence fut revenu, le visiteur rentra et annonça à Ivan que la chambre 120 était maintenant occupée. Celui qu’on y avait amené réclamait sans cesse qu’on lui rendît sa tête. Inquiets, les deux interlocuteurs se turent un moment, puis, rassurés, revinrent au récit interrompu. Le visiteur ouvrit la bouche, mais décidément, la nuit était effectivement agitée. Des voix, maintenant, se faisaient entendre dans le corridor. Le visiteur se mit alors à parler à l’oreille d’Ivan, à voix si basse que seul le poète pouvait entendre ce qu’il racontait, à l’exclusion de la première phrase :

– Un quart d’heure après qu’elle m’eut quitté, on frappa à ma fenêtre…

Visiblement, ce que le malade chuchotait à l’oreille d’Ivan le jetait dans un grand trouble. Son visage ne cessait de se crisper convulsivement, tandis que des vagues tumultueuses de terreur et de rage passaient dans ses yeux. Plusieurs fois, le narrateur tendit le doigt, comme pour montrer on ne sait quoi, en direction de la lune, qui depuis longtemps déjà avait quitté l’embrasure de la fenêtre. Lorsque enfin on eut cessé de percevoir le moindre bruit extérieur, le visiteur s’écarta d’Ivan et reprit d’une voix plus distincte :

– Ainsi donc, une nuit de la mi-janvier, dans ce même manteau mais dont tous les boutons étaient arrachés, je grelottais de froid dans ma petite cour. Derrière moi, le buisson de lilas était enfoui sous un tas de neige, et devant moi, en contrebas, je voyais mes deux petites fenêtres masquées par des rideaux et faiblement éclairées. Je me collai contre l’une d’elles et prêtai l’oreille : dans ma chambre jouait un gramophone. C’est tout ce que je pouvais entendre, et je ne pus rien voir. Après être demeuré là un moment, je gagnai le portillon de la cour et me retrouvai dans la rue. Là, la tourmente de neige s’en donnait à cœur joie. Un chien qui vint se jeter dans mes jambes m’effraya, et je traversai la rue en courant. Le froid et la terreur qui, désormais, m’accompagnait partout m’avaient mis dans un état de véritable frénésie. Je ne savais où aller, et le plus simple, évidemment, eût été de me jeter sous l’un de ces tramways qui passaient là-bas, dans l’avenue où donnait ma petite rue. De loin, je voyais ces grosses boîtes vivement illuminées et couvertes de givre, et j’entendais leur horrible grincement sur les rails gelés. Mais voilà, mon cher voisin, toute la question, la terreur régnait sur chaque cellule de mon corps, et tout comme un chien, j’avais également peur des tramways. Non, non, il n’y a pas, dans cette maison, de mal pire que le mien, croyez-moi !

– Mais enfin, dit Ivan, plein de compassion pour le pauvre malade, pourquoi ne lui avez-vous rien dit, à elle ? De plus, elle a votre argent ? Elle l’a gardé, naturellement, non ?

– N’en doutez pas : bien sûr, elle l’a gardé. Mais je vois que vous ne me comprenez pas. Ou plutôt, sans doute ai-je perdu ce don, que je possédais jadis, de décrire les choses. Du reste, je n’ai guère à le regretter puisque désormais il ne me servira plus à rien. Elle recevrait donc – le visiteur regarda pieusement les ténèbres de la nuit – une lettre de la maison de fous. Mais peut-on envoyer une lettre avec une pareille adresse… Asile d’aliénés ? Vous plaisantez, mon ami ! La rendre malheureuse ? Non – cela, j’en suis incapable.

Ivan ne trouva rien à objecter et c’est en silence qu’il compatit, qu’il souffrit pour son hôte. Celui-ci, tourmenté par ses souvenirs, hocha sa tête toujours coiffée de la toque noire et dit :

– Pauvre femme… D’ailleurs, j’ai toujours l’espoir qu’elle m’ait oublié…

– Mais vous pouvez guérir…, suggéra timidement Ivan.

– Je suis incurable, répondit tranquillement le visiteur. Quand Stravinski dit qu’il me rendra à une vie normale, je ne le crois pas. Par humanité, il veut simplement me consoler. D’ailleurs, je ne le nie pas, je me sens maintenant beaucoup mieux. Bon, enfin, où en étais-je donc ? Ah ! oui, le froid, les tramways qui filaient… Je savais qu’on venait d’ouvrir cette clinique, et je traversai toute la ville à pied, dans le dessein de venir ici. Folie ! Une fois sorti de la ville, je serais certainement mort de froid, mais le hasard me sauva. Quelque chose s’était détraqué dans un camion – c’était à environ quatre kilomètres des portes –, je m’approchai du chauffeur et, à mon grand étonnement, il me prit en pitié. Le camion venait ici. Il m’emmena. J’en fus quitte pour avoir les doigts du pied gauche gelés. Mais on me les a guéris. Et cela va faire maintenant quatre mois que je suis ici. Et vous savez, je trouve qu’ici, ce n’est vraiment, vraiment pas mal. Décidément, mon cher voisin, on a bien tort de vouloir faire des grands projets, ça ne sert à rien ! Moi, par exemple, je voulais faire tout le tour du globe terrestre. Eh bien, comme vous le voyez, le sort en a décidé autrement. Je ne verrai jamais qu’une infime portion de ce globe. Et je pense que c’est loin d’être la meilleure que l’on puisse trouver, mais – je le répète – ce n’est déjà pas si mal. Voici l’été qui approche, le lierre va s’enrouler au balcon, comme l’a promis Prascovia Fiodorovna. Les clefs ont élargi mes possibilités. La nuit, nous aurons la lune. Tiens, elle est partie ! Il fait plus frais. Il va être minuit. Il est temps que je parte.

– Mais dites-moi, qu’est-il arrivé ensuite à Yeshoua et Pilate ? demanda Ivan. Je vous en prie, j’ai besoin de le savoir.

– Ah ! non, non ! répondit le visiteur avec une grimace douloureuse. Quand je pense à mon roman, j’en ai la chair de poule. Mais votre homme de l’étang du Patriarche pourrait vous dire cela bien mieux que moi. Merci d’avoir bien voulu bavarder avec moi. Au revoir.

Avant que le poète eût le temps d’esquisser un geste, le grillage se referma avec un léger cliquetis, et le visiteur nocturne disparut.