« Le Maître et Marguerite », X – Des nouvelles de Yalta   

X – Des nouvelles de Yalta

Au moment même où le malheur s’abattait sur Nicanor Ivanovitch, dans la même rue Sadovaïa, non loin du 302 bis, deux personnes se trouvaient dans le cabinet de travail de Rimski, le directeur financier des Variétés : Rimski lui-même, et l’administrateur des Variétés, Varienoukha.

Situé au premier étage du théâtre, le vaste cabinet prenait jour par deux fenêtres sur la rue Sadovaïa, et par une troisième sur le jardin d’été où étaient installés des buvettes, un stand de tir et une scène de plein air. Cette troisième fenêtre s’ouvrait dans le dos du directeur financier assis à son bureau. Outre ce bureau, l’ameublement consistait en un paquet de vieilles affiches qui, en leur temps, avaient orné les murs, une petite table portant une carafe d’eau, quatre fauteuils et, reposant sur une tablette dans un coin, la maquette poussiéreuse d’un décor oublié. Bien entendu, on trouvait aussi, à gauche de Rimski, près de son bureau, un vieux coffre-fort de dimensions médiocres, dont la peinture était tout écaillée.

Assis à son bureau, Rimski était depuis le matin de fort méchante humeur. Varienoukha, au contraire, était plein d’animation, et semblait même déborder d’une énergie singulièrement fébrile. Au reste, cette énergie était sans emploi.

Varienoukha s’était réfugié dans le cabinet du directeur financier pour échapper à la meute des quémandeurs de billets de faveur, qui lui empoisonnaient l’existence, particulièrement les jours de changement de programme. Ce qui était justement le cas aujourd’hui. À chaque fois que le téléphone se mettait à sonner, Varienoukha décrochait immédiatement et mentait sans vergogne :

– Qui ? Varienoukha ? Il n’est pas là. Il est sorti.

– Téléphone encore à Likhodieïev, s’il te plaît, dit Rimski avec irritation.

– Mais il n’est pas chez lui. J’y ai même envoyé Karpov, et il n’a trouvé personne.

– Le diable sait ce qui se passe ! bougonna Rimski en donnant une chiquenaude à sa machine à calculer.

La porte s’ouvrit, et un ouvreur entra, traînant un épais rouleau d’affiches complémentaires fraîchement imprimées. On pouvait y lire en grosses lettres rouges sur fond vert :

Aujourd’hui et chaque jour

au théâtre des Variétés

hors programme

LE PROFESSEUR WOLAND

Séances de magie noire. Tous ses secrets révélés.

Varienoukha déroula une affiche sur la moquette, prit du recul, l’examina d’un œil approbateur, et ordonna à l’ouvreur de faire coller immédiatement tous les exemplaires.

– Très bon… ça attire l’œil ! observa-t-il tandis que l’ouvreur sortait.

– Et moi, je n’aime pas, mais pas du tout, cette fantaisie, grogna Rimski en regardant l’affiche avec animosité, derrière ses lunettes d’écaille. Du reste, je m’étonne qu’on l’ait autorisé à monter ça.

– Tu as tort, Grigori Danilovitch ! Il y a là un calcul extrêmement subtil. Tout le sel de la chose, c’est qu’il révèle ses secrets.

– Je ne sais pas, je ne sais pas. Pour moi, je ne vois pas le moindre sel là-dedans… Dire qu’il faut toujours qu’il invente des histoires de ce genre !… Si, au moins, il nous l’avait montré, son magicien ! Tu l’as vu, toi ? Où l’a-t-il déniché, le diable le sait !

Le fait est que Varienoukha, pas plus que Rimski, n’avait vu le magicien. Hier, Stepan était entré en coup de vent (« comme un fou », selon l’expression de Rimski) dans le bureau du directeur financier avec un brouillon de contrat. Il avait donné de l’argent à Woland. Le magicien s’était aussitôt éclipsé, et, sauf Stepan, personne ne l’avait vu.

Rimski tira sa montre, vit qu’elle indiquait deux heures cinq, et laissa éclater son exaspération. Il y avait de quoi ! Likhodieïev avait téléphoné vers onze heures pour dire qu’il serait là dans une demi-heure, et non seulement il n’était pas venu, mais il avait disparu de chez lui !

– Et je n’ai pas que ça à faire ! rugit Rimski en plantant son doigt dans un tas de papiers qui attendaient sa signature.

– Il est peut-être tombé, comme Berlioz, sous un tramway ? dit Varienoukha en maintenant contre son oreille le récepteur du téléphone, où l’on entendait les appels insistants, prolongés et parfaitement vains de la sonnerie.

– Ça ne serait pas un mal…, murmura Rimski entre ses dents.

À ce moment entra une femme coiffée d’une casquette, vêtue d’une vareuse d’uniforme et d’une jupe noire et chaussée d’espadrilles. D’un petit sac accroché à sa ceinture, elle tira un carré de papier blanc et un cahier, et demanda :

– Variétés, c’est ici ? Télégramme urgent. Signez là.

Varienoukha traça vaguement une espèce de zigzag sur le cahier, et, dès que la porte eut claqué derrière la femme, il décacheta le pli. Il lut le télégramme, battit des paupières, et le passa à Rimski.

Le texte du télégramme était ainsi rédigé :

YALTA. VARIÉTÉS. MOSCOU. AUJOURD’HUI ONZE HEURES TRENTE BUREAU POLICE CRIMINELLE S’EST PRÉSENTÉ INDIVIDU CHÂTAIN CHEMISE DE NUIT PANTALON PAS DE BOTTES APPARENCE MALADE MENTAL DIT S’APPELER LIKHODIEÏEV DIRECTEUR VARIÉTÉS – STOP – TÉLÉGRAPHIER POLICE YALTA OÙ SE TROUVE DIRECTEUR LIKHODIEÏEV – STOP – FIN.

– Bravo ! Et à la tienne, Étienne ! s’écria Rimski. Encore une surprise !

– Le faux Dimitri ! dit Varienoukha. (Puis, reprenant le téléphone, il appela :) Allô ! Le télégraphe ! Veuillez prendre un télégramme urgent, pour le compte des Variétés. Vous y êtes ? « Police criminelle Yalta… Directeur Likhodieïev à Moscou-stop-Directeur financier Rimski »…

Nonobstant la nouvelle de l’imposteur de Yalta, Varienoukha se remit à chercher Stepan au téléphone partout où il pouvait se trouver, mais naturellement, il ne le trouva nulle part.

Au moment où Varienoukha, appareil en main, se demandait où il allait pouvoir téléphoner encore, la femme qui avait apporté le premier télégramme entra de nouveau et remit une nouvelle dépêche à l’administrateur. Varienoukha l’ouvrit en hâte, la lut et émit un sifflement.

– Quoi encore ? demanda Rimski avec un tic nerveux.

Varienoukha lui tendit le télégramme sans répondre, et le directeur financier put y lire ces mots :

SUPPLIE CROIRE ENVOYÉ YALTA PAR HYPNOTISME WOLAND – STOP – TÉLÉGRAPHIEZ POLICE CONFIRMATION MON IDENTITÉ – STOP – LIKHODIEÏEV.

Rimski et Varienoukha, rapprochant leurs têtes, relurent le télégramme, et, après l’avoir relu, ils se regardèrent fixement, la bouche ouverte.

– Citoyens ! s’écria enfin la femme, mécontente. Signez, et après vous pourrez rester la bouche ouverte tant que vous voudrez. C’est des télégrammes que je porte !

Varienoukha, sans quitter le télégramme des yeux, griffonna une signature sur le cahier sans le regarder, et la femme disparut.

– Enfin, tu as bien parlé avec lui, vers onze heures, au téléphone ? demanda l’administrateur profondément perplexe.

– Mais c’est complètement ridicule ! cria Rimski d’une voix aiguë. Que je lui aie parlé ou non, il ne peut pas être en ce moment à Yalta ! C’est ridicule !

– Il est soûl…, dit Varienoukha.

– Qui est soûl ? demanda Rimski, et de nouveau ils se regardèrent bouche bée.

Qu’un imposteur, ou un fou quelconque, eût télégraphié de Yalta, cela ne faisait aucun doute. Mais voilà qui était étrange : comment donc le mystificateur de Yalta pouvait-il connaître Woland, arrivé seulement d’hier à Moscou ? Et comment pouvait-il savoir qu’il y avait un rapport entre Likhodieïev et Woland ?

– Hypnotisme…, dit Varienoukha, répétant le mot du télégramme. Où a-t-il pu apprendre l’existence de Woland ?

Ses yeux cillèrent, puis il s’écria résolument :

– Mais non ! C’est absurde !… Absurde, absurde !

– Et où loge-t-il, ce Woland, que le diable emporte ? demanda Rimski.

Varienoukha se mit immédiatement en communication avec le bureau de l’Intourist, et, à la complète stupéfaction de Rimski, il lui apprit que Woland logeait dans l’appartement de Likhodieïev. Varienoukha forma alors le numéro de celui-ci, puis écouta longuement bourdonner la sonnerie. Parmi ces bourdonnements, il perçut soudain une voix lointaine, basse et lugubre, qui chantait : « … Rochers, mon abri… », et il en conclut que, quelque part, un poste de TSF s’était glissé dans le réseau des communications téléphoniques.

 

– Ça ne répond pas, dit Varienoukha en raccrochant. Si j’essayais encore le téléph…

Sa phrase demeura inachevée. La même femme venait d’apparaître, pour la troisième fois, à la porte. Tous deux – Rimski et Varienoukha – se levèrent aussitôt. Elle tira un papier de son sac, non plus blanc cette fois, mais gris.

– Ça devient vraiment intéressant, murmura entre ses dents Varienoukha en accompagnant du regard la femme qui se hâtait de sortir.

Rimski prit la feuille le premier. Sur le fond gris sombre du papier photographique, on distinguait nettement, écrites en noir, les lignes suivantes :

PREUVE MON ÉCRITURE MA SIGNATURE TÉLÉGRAPHIEZ CONFIRMATION FAITES SURVEILLER SECRÈTEMENT WOLAND LIKHODIEIEV.

Depuis vingt ans qu’il s’occupait de théâtre, Varienoukha en avait vu de toutes les couleurs. Mais là, il sentit qu’un épais brouillard envahissait son esprit, et il ne trouva rien d’autre à prononcer qu’un lieu commun, en l’occurrence complètement inepte :

– Ce n’est pas possible !

Rimski, lui, agit tout autrement. Il se leva, ouvrit la porte et, de là, aboya à l’intention d’une ouvreuse assise sur un tabouret :

– Que personne n’entre ici, sauf les facteurs ! et il ferma la porte à clef.

Cela fait, il prit dans son bureau une poignée de papiers et se mit à confronter avec soin les lettres épaisses et penchées à gauche du bélinogramme avec l’écriture des notes de service manuscrites de Stepan. Il compara également les signatures, ornées d’un paraphe en hélice. Varienoukha, penché sur la table, envoyait son haleine chaude dans le cou de Rimski.

– L’écriture est bien de lui, dit enfin le directeur financier d’un ton ferme ; et Varienoukha répéta en écho :

– Bien de lui.

En regardant attentivement le visage de Rimski, l’administrateur fut passablement étonné des changements qui s’y étaient produits. Déjà naturellement maigre, le directeur financier semblait avoir encore maigri, et même vieilli, et ses yeux cerclés d’écaille avaient perdu toute leur acuité habituelle. De plus, on y lisait non seulement de l’anxiété, mais aussi comme une profonde affliction. Quant à Varienoukha, il fit tout ce qu’est censé faire un homme au comble de l’étonnement. Il se mit à aller et venir dans le bureau, leva les bras comme un crucifié, but un plein verre de l’eau jaunâtre qui stagnait dans la carafe, et finalement s’écria :

– Je ne comprends pas ! Je ne comprends pas ! Je-ne-comprends-pas !

Rimski regardait par la fenêtre et semblait entièrement absorbé par ses pensées. Le directeur financier se trouvait, à vrai dire, dans une situation extrêmement difficile. Il lui fallait, ici même, sur place, découvrir des explications ordinaires à des faits qui ne l’étaient pas du tout.

Plissant les yeux, il se représentait Stepan en chemise de nuit et sans bottes, grimpant ce matin, vers onze heures et demie, dans un avion inconnu capable de voler à une vitesse extraordinaire, puis le même Stepan, toujours à onze heures et demie, descendant en chaussettes sur l’aérodrome de Yalta… le diable sait ce que c’est !

Mais peut-être n’était-ce pas Stepan qui lui avait parlé au téléphone, ce matin, de son propre appartement ? Si, si, c’était bien Stepan ! Il connaissait tout de même la voix de Stepan ! Et même si, aujourd’hui, ce n’était pas Stepan qui lui avait parlé, c’était bien Stepan qui, pas plus tard qu’hier soir, était venu de son bureau ici même, dans ce cabinet, avec ce contrat idiot, et qui avait irrité le directeur financier par la dangereuse légèreté de sa conduite. Aurait-il pu s’en aller ainsi, par le train ou l’avion, sans rien dire au théâtre ? Et s’il avait pris l’avion hier soir, il n’aurait pas pu arriver là-bas avant midi. Peut-être que si, quand même ?

– Yalta est à combien de kilomètres ? demanda Rimski.

Varienoukha interrompit son va-et-vient et cria :

– J’y ai pensé ! Il y a longtemps que j’y ai pensé ! Par chemin de fer, jusqu’à Sébastopol, il y a environ mille cinq cents kilomètres, et de là à Yalta encore au moins quatre-vingts ! Par air, bien sûr, ça fait moins.

Hum… Oui… Les trains, par conséquent, sont hors de question. Mais alors quoi ? Un avion de chasse ! Mais qui, et dans quel avion, laisserait Stepan monter en chaussettes ? Et pourquoi ? Bon, il avait peut-être ôté ses bottes en arrivant à Yalta ? Mais encore une fois, pourquoi ? Et puis, même avec des bottes, on ne l’aurait pas laissé monter dans un avion de chasse ? Et puis les avions de chasse n’ont rien à faire ici ! Car enfin, les télégrammes disent qu’il s’est présenté à la police à onze heures trente alors qu’il parlait encore au téléphone à Moscou à… attendez voir (à ce moment, Rimski eut la vision du cadran de sa montre).

Rimski se rappela où étaient les aiguilles… Horreur ! Elles indiquaient onze heures vingt minutes !

Que fallait-il en conclure ? Si l’on admettait qu’immédiatement après sa conversation téléphonique, Stepan s’était précipité à l’aérodrome et qu’il y était arrivé, disons en cinq minutes, ce qui, du reste était également inconcevable, il fallait en conclure que l’avion, ayant décollé à l’instant même, avait couvert en cinq minutes plus de mille kilomètres ! Et que par conséquent, cet avion était capable de parcourir en une heure plus de douze mille kilomètres. C’était impossible. Stepan n’était donc pas à Yalta… Que restait-il donc ? L’hypnotisme ? Il n’y a pas d’hypnotisme au monde qui permette de projeter un homme à plus de mille kilomètres ! Alors peut-être le rêvait-il qu’il était à Yalta ? Oui, peut-être que lui, il rêvait, mais la police de Yalta ? Non, non excusez-moi, ça ne s’est jamais vu !… Et pourtant ils avaient bien télégraphié de là-bas ?

Littéralement, le visage du directeur financier faisait peur à voir. À ce moment, la poignée de la porte fut tournée et secouée de l’extérieur, et l’on entendit l’ouvreuse crier farouchement :

– Non ! C’est défendu ! Ils sont en conférence ! Tuez-moi si vous voulez, vous n’entrerez pas !

Rimski, avec effort, parvint à se dominer, puis décrocha le téléphone et dit :

– Passez-moi Yalta en communication urgente.

« Pas bête ! » s’exclama intérieurement Varienoukha.

Mais la communication avec Yalta ne put être établie. Rimski raccrocha et dit :

– Ça, c’est le comble : la ligne est coupée !

Cette coupure de la ligne parut singulièrement l’affecter, et même le plonger dans l’indécision. Après quelques instants d’hésitation, il reprit le téléphone d’une main, pour noter de l’autre ce qu’il disait :

– Prenez un télégramme urgent. Variétés, oui. Yalta, Police criminelle. Oui. « Aujourd’hui vers onze heures trente, Likhodieïev m’a parlé au téléphone Moscou-stop-Ensuite n’est pas venu au bureau l’avons cherché téléphone sans résultat-stop-Confirmons écriture-stop-Prenons mesures surveillance artiste-Directeur financier Rimski. »

« Pas bête du tout ! » pensa Varienoukha, mais il ne put achever sa pensée car une autre idée traversait son esprit « Mais c’est bête ! Il ne peut pas être à Yalta, c’est impossible ! »

Voici, pendant ce temps, ce que fit Rimski : il rassembla soigneusement les télégrammes qu’il avait reçus et la copie du sien, les plia ensemble, les glissa dans une enveloppe, cacheta celle-ci, y inscrivit quelques mots et la tendit à Varienoukha en disant :

– Porte ça toi-même, et tout de suite, Ivan Savelïevitch. Eux, ils s’en débrouilleront.

« Ça, c’est vraiment pas bête ! » pensa Varienoukha, et il rangea l’enveloppe dans sa serviette. Puis, à tout hasard, il composa encore une fois le numéro de l’appartement de Stepan, écouta, et soudain se mit à cligner de l’œil et à faire des grimaces d’un air gai et mystérieux.

Rimski allongea le cou.

« Pouvez-vous me passer l’artiste Woland ? demanda Varienoukha d’un ton suave.

– Monsieur est occupé, répondit l’appareil d’une voix chevrotante. Qui le demande ?

– L’administrateur des Variétés, Varienoukha.

– Ivan Savelïevitch ? cria joyeusement l’appareil. Terriblement heureux d’entendre votre voix ! Comment va la santé ?

– Merci, répondit Varienoukha très surpris. Mais qui est à l’appareil ?

– Son assistant, son assistant et interprète Koroviev ! jacassa le téléphone. Tout à votre service, très aimable Ivan Savelïevitch ! Disposez de moi, absolument à votre guise. Eh bien ?

– Pardon, mais… Stepan Bogdanovitch Likhodieïev n’est pas chez lui ?

– Hélas ! non, cria l’appareil. Non ! Il est parti !

– Où cela ?

– À la campagne, faire une balade en voiture.

– Co… comment ? Une ba… balade ?… Mais quand rentrera-t-il ?

– Il a dit « Je vais juste respirer un peu de bon air, et je reviens ».

– Bon… merci, dit Varienoukha désemparé. Heu… voulez-vous être assez aimable pour dire à M. Woland qu’il passera ce soir en troisième partie ?

– À vos ordres. Comment donc. Sans faute. Immédiatement. Je n’y manquerai pas. Je vais lui dire, crachota le combiné par saccades.

– Eh bien, bonne chance, dit Varienoukha ahuri.

– Je vous prie d’accepter, dit l’appareil, mes salutations et mes souhaits les meilleurs, les plus chaleureux ! Bonne chance ! Bon succès ! Bonheur complet ! Tout !

– Et voilà, naturellement ! Je l’avais bien dit ! s’écria l’administrateur surexcité, en raccrochant. Pas question de Yalta, il est à la campagne !

– Eh bien, si c’est ça, dit le directeur financier en blêmissant de colère, c’est vraiment une cochonnerie sans nom !

À ce moment, l’administrateur fit un bond et poussa une exclamation qui fit sursauter Rimski :

– C’est ça ! Je me rappelle ! À Pouchkino, on vient d’ouvrir une tchébouretchnaïa qui s’appelle « Yalta » ! Tout est clair ! Il est allé là-bas, il s’est soûlé, et maintenant il nous envoie des télégrammes !

– Ça, c’est trop fort ! répondit Rimski, dont les joues tremblaient et dont les yeux brûlaient véritablement d’une terrible colère. Mais je t’assure que cette promenade lui coûtera cher !… (Soudain, il resta court, puis ajouta d’un on hésitant :) Mais… et la police ?…

– Sottises ! C’est encore un de ses tours ! trancha l’expansif administrateur, puis il demanda : Et l’enveloppe, je la porte quand même ?

– Absolument, répondit Rimski.

Et la porte s’ouvrit : c’était encore elle… « Elle ! » pensa Rimski avec une angoisse inexplicable. Et tous deux se levèrent pour accueillir l’employée des postes.

Cette fois, le télégramme disait :

MERCI POUR CONFIRMATION ENVOYER URGENCE CINQ CENTS ROUBLES BUREAU POLICE PRENDS AVION DEMAIN POUR MOSCOU LIKHODIEÏEV.

– Il est complètement fou, dit faiblement Varienoukha.

Rimski, faisant teinter ses clefs, ouvrit le coffre-fort, y prit de l’argent, compta cinq cents roubles, sonna, donna l’argent à un garçon de courses et l’envoya au central télégraphique.

– Tu n’y penses pas, Grigori Danilovitch ! proféra Varienoukha qui n’en croyait pas ses yeux. À mon avis, tu envoies cet argent pour rien.

– On nous le renverra, répondit calmement Rimski. Mais je te garantis qu’il va en répondre, de ce petit pique-nique !

Puis, montrant du doigt la serviette de Varienoukha, il ajouta :

– Vas-y, Ivan Savelïevitch, ne perds pas de temps.

Varienoukha, serviette sous le bras, quitta le bureau.

Il descendit au rez-de-chaussée, vit une longue queue à la caisse, apprit de la caissière que d’ici une heure, on pourrait afficher « complet », parce que le public était venu en foule dès qu’on avait collé les affiches supplémentaires, ordonna à la caissière de ne pas vendre les trente meilleures places de loges et de parterre, quitta la caisse au pas de course, se débarrassa au passage d’importuns qui quémandaient des billets gratuits. À ce moment retentit la sonnerie aigrelette du téléphone.

– Oui ! cria Varienoukha.

– Ivan Savelïevitch ? demanda une voix nasillarde excessivement déplaisante.

– Il n’est pas au théâtre ! commença Varienoukha.

Mais le téléphone lui coupa aussitôt la parole :

– Ne faites pas la bête, Ivan Savelïevitch, et écoutez moi. Vous ne porterez ces télégrammes nulle part et vous ne les montrerez à personne.

– Qui parle ? rugit Varienoukha. Cessez ces plaisanteries, citoyen ! Vous serez tout de suite découvert ! Votre numéro ?

– Varienoukha, répliqua la voix répugnante, tu comprends le russe ? Ne porte pas les télégrammes.

– Vous continuez ? vociféra l’administrateur furieux. Alors, attendez ! Vous allez payer ça !

Il lança encore une menace quelconque, puis se tut, car il s’aperçut qu’à l’autre bout du fil, plus personne ne l’écoutait.

À ce moment, une ombre envahit rapidement le petit bureau. Varienoukha se précipita hors de la pièce, claqua la porte derrière lui et, par une sortie latérale, gagna en courant le jardin d’été.

L’administrateur se sentait plein d’excitation et d’énergie. Après cet insolent coup de téléphone, il était certain qu’une bande de voyous était en train de tramer de mauvaises plaisanteries, et que ces plaisanteries étaient liées à la disparition de Likhodieïev. Le désir de démasquer les malfaiteurs étouffait presque l’administrateur, et en même temps – si étrange que cela paraisse – il sentait naître en lui l’avant-goût de quelque chose d’agréable. Il en est souvent ainsi quand un homme tend à devenir le centre de l’attention générale, quand il va apporter quelque part une nouvelle sensationnelle.

Dans le jardin, le vent souffla au visage de l’administrateur et lui emplit les yeux de sable, comme pour lui barrer la route, comme pour le mettre en garde. Au premier étage, une fenêtre claqua, et les vitres faillirent voler en éclats, un frisson angoissé parcourut la cime des érables et des tilleuls. Il faisait de plus en plus sombre et frais. L’administrateur se frotta les yeux et vit le ciel de Moscou, au ras des toits, se couvrir d’une lourde nuée d’orage, ventrue et jaune. Au loin, on entendit un grondement.

Bien qu’il fût très pressé, Varienoukha fut pris de l’envie irrésistible de faire un détour de quelques secondes par les cabinets d’aisances du jardin pour vérifier en passant si l’électricien avait bien mis un grillage autour de la lampe.

Varienoukha passa devant le stand de tir et s’enfonça dans l’épais bosquet de lilas au milieu duquel se dressait l’édicule bleuâtre des cabinets. L’électricien était un homme de parole : la lampe suspendue sous le toit, du côté « hommes », était entourée d’un grillage métallique tout neuf, mais l’administrateur fut chagriné de voir que, même dans les ténèbres qui précédaient l’orage, on distinguait parfaitement des graffiti, tracés au crayon ou au charbon, sur les murs des cabinets.

– Qu’est-ce que c’est que c…, commença l’administrateur, mais à ce moment, il entendit derrière lui une voix qui ronronnait :

– C’est vous, Ivan Savelïevitch ?

Varienoukha sursauta, se retourna et vit un individu de petite taille, mais gros, avec une physionomie qui le faisait ressembler curieusement à un chat.

– Oui, c’est moi, dit Varienoukha d’un ton hostile.

– Très, très heureux, reprit d’une voix miaulante le petit gros à tête de chat, et tout à coup, se déployant de toute sa taille, il frappa Varienoukha sur l’oreille avec une telle force que la casquette de l’administrateur s’envola de sa tête et disparut sans retour dans la lunette d’un cabinet.

Le gros lui asséna un coup, les cabinets s’illuminèrent, l’espace d’un éclair, d’une lueur frémissante, et dans le ciel un coup de tonnerre y répondit. Puis une nouvelle lueur fulgura, et l’administrateur entrevit un deuxième individu, petit mais de carrure athlétique, aux cheveux rouges comme le feu… une taie[1] sur un œil, une canine saillante… Celui-là, un gaucher sans doute, cogna l’administrateur sur l’autre oreille. En réponse, il y eut un nouveau grondement dans le ciel, et l’averse se mit à tomber sur le toit de planches des cabinets.

– Mais quoi, cama…, balbutia d’une voix éteinte l’administrateur, qui s’aperçut au même instant que le mot « camarades » ne convenait pas du tout à des bandits qui attaquaient un homme dans des cabinets publics, et reprit d’une voix rauque : Citoy…, mais sentit aussitôt qu’ils ne méritaient pas non plus ce titre, sur quoi il reçut, sans voir d’où il venait, un troisième coup, un coup terrible, tel que le sang jaillit de son nez et coula sur sa chemise.

– Qu’est-ce que t’as dans ta séérviette, parasite ? cria d’une voix perçante celui qui ressemblait à un chat. Des télégrammes ? On t’a bien prévenu, par téléphone, de ne les porter nulle part ? On t’a prévenu, je te demande ?

– On m’a prévu… prévin… prévenu, suffoqua l’administrateur.

– Et tu y vas quand même ? Donne ta séérviette, canaille ! cria l’homme aux cheveux rouges de la même voix nasillarde qui avait parlé au téléphone, et il arracha la serviette des mains tremblantes de Varienoukha.

Tenant chacun l’administrateur par un bras ils le traînèrent hors du jardin et s’engagèrent avec lui, d’un pas rapide, dans la rue Sadovaïa. Toutes les puissances de l’orage étaient maintenant déchaînées, l’eau mugissante se précipitait avec fracas dans les bouches d’égout, partout des vagues se gonflaient et bouillonnaient, l’eau jaillissait des gouttières et déferlait des toits, débordant des tuyaux de descente engorgés, des torrents écumants dégringolaient des portes cochères. Tout ce qui vivait avait déserté la rue Sadovaïa, et il n’y avait plus personne pour venir au secours d’Ivan Savelïevitch. Sautant les ruisseaux boueux illuminés par les éclairs, les bandits mirent à peine quelques secondes pour traîner l’administrateur à demi mort jusqu’au 302 bis. Ils s’engouffrèrent sous le porche, où, pieds nus, deux femmes se pressaient contre le mur, souliers et bas à la main. Ensuite, ils foncèrent jusqu’à l’escalier 6, et Varienoukha, dans un état voisin de la folie, fut hissé jusqu’au cinquième étage et jeté sur le plancher d’un vestibule obscur qu’il connaissait bien : celui de l’appartement de Stepan Likhodieïev.

Là, les deux brigands disparurent, pour faire place à une jeune fille rousse complètement nue dont les yeux brillaient d’un éclat phosphorique.

Varienoukha comprit que la partie la plus redoutable de son aventure commençait, et, poussant un gémissement, il se colla contre le mur. Mais la jeune fille vint se placer tout contre l’administrateur et lui posa ses mains sur les épaules. Les cheveux de Varienoukha se dressèrent sur sa tête. Car, même à travers le tissu froid et imbibé d’eau de sa chemise, il sentit que ces deux mains étaient encore plus froides – qu’elles étaient froides comme la glace.

– Laisse-moi t’embrasser, dit tendrement la jeune fille, et, tout près de ses yeux, Varienoukha vit deux yeux étincelants.