« Créatures de rêve », Créatures de rêve  

Créatures de rêve

1

Lorsqu’Alys entra dans le PMU, tous les regards se tournèrent immédiatement vers elle. Il faut dire que la clientèle était essentiellement masculine et qu’elle attirait un peu l’attention, avec ses longs cheveux blonds, son mètre quatre-vingt, sa petite jupe en treillis noir, ses bas résille et ses rangers aux lacets rouges.

Ensuite, les regards jugèrent bon de revenir là où ils étaient quelques secondes plus tôt, parce que la jeune femme avait une façon de vous regarder dans les yeux qui mettait mal à l’aise la plupart des gens.

Alys alla près du bar, laissa tomber à terre un gros sac de voyage et s’assit sur un tabouret.

« Vous faites quoi, à bouffer ?

— Pas grand chose, répondit le barman. Il me reste des sandwiches.

— Un jambon-beurre, alors. Et puis une bière. Et un paquet de clopes.

— On vous a pas appris à dire « s’il vous plaît », d’où vous venez ?

— Nan. On m’a pas appris grand-chose, à vrai dire », répliqua Alys en souriant. « Désolée. Alors... S’il vous plaît ?

— Quelle marque, pour les cigarettes ?

— Les moins chères. S’il vous plaît. »

Une fois que le barman lui eut apporté ses cigarettes, sa bière, et son sandwich, Alys se mit à manger. Le pain était un peu rassis et la bière était tout juste buvable, mais ça remplissait l’estomac. Un type à côté d’elle tenta péniblement de la draguer pendant qu’elle avalait son repas, mais elle lui prêta à peine attention, concentrée qu’elle était sur sa tâche.

Ensuite, elle alluma une cigarette et demanda :

« Dites, ça fait un bail que je ne suis pas venue dans ce coin... pour aller vers Longsil, c’est par où, déjà ? »

Pendant quelques secondes, le silence se fit. Alys souriait.

« Ne répondez pas tous en même temps.

— Qu’est-ce que vous voulez aller faire là-bas ? » demanda le type qui avait essayé laborieusement de lui faire la cour. « Vous êtes journaliste ?

— Pas franchement. Je veux juste aller faire un tour dans ce bled.

— Il n’y a plus personne, à Longsil.

— Je sais. Et alors ? Ça ne me fera pas de mal, d’être seule.

— La ville hantée », répliqua mystérieusement un vieil homme assis près d’elle, le regard dans le vide. « Il y en a qui n’en sont jamais revenus. »

Alys souriait toujours.

« Il paraît, ouais.

— Vous êtes journaliste, hein ? reprit celui qui lui avait déjà posé la question. Une fouille-merde qui espère pouvoir pondre un article dans une feuille de choux de la capitale en exhumant un passé douloureux ?

— En même temps, soupira la jeune femme, quand bien même je serais une chasseuse de fantômes attirée par le nouvel eldorado du paranormal, qu’est-ce que ça peut vous foutre ? Vous espérez peut-être me vendre une carte ?

— Je voudrais que vous évitiez d’aller là-bas. Vous n’y trouverez rien de bon.

— Franchement, j’y comptais pas trop. Malheureusement, il paraît que j’y suis née. »

 

2

Alys finit par trouver quelqu’un pour lui indiquer la route de Longsil. Par contre, il n’y eut personne pour la prendre en stop. Alors, elle marcha durant un peu plus de deux heures, son sac à dos sur les épaules.

Heureusement pour elle, le ciel était gris, mais il ne pleuvait pas. Elle arriva enfin à l’embranchement qui menait vers son village natal. Il devait encore lui rester trois kilomètres à parcourir : grosso-modo, une rivière à traverser et une colline à gravir.

En fait de rivière, il ne s’agissait que d’un ruisseau. Il devait y avoir eu plus d’eau dans le passé : le pont qui l’enjambait paraissait ridiculement surdimensionné.

Des barrières étaient censées empêcher les gens de le traverser, mais elles avaient été déplacées pour permettre à une voiture de passer.

Alys se demanda une fraction de seconde qui pouvait bien vouloir aller là-bas, puis elle haussa les épaules et continua son chemin.

 

3

L’impression que quelqu’un d’autre s’était dirigé récemment vers le village fut confirmée quand, un peu avant l’entrée du village, Alys tomba sur une voiture arrêtée.

À l’intérieur, sur le siège du conducteur baissé au maximum, elle apercevait quelqu’un qui semblait dormir. Elle jura. Il fallait tout de même être complètement débile pour s’endormir dans un bled que tous les ploucs du coin qualifiaient de « ville hantée ».

Alys ne savait pas si le patelin était rempli de fantômes, mais en tout cas parler de ville lui paraissait exagéré. Déja, « village », c’était déjà plutôt généreux.

Elle dévissa l’antenne de la voiture et s’en servit, en la passant entre la vitre et le caoutchouc du joint, pour ouvrir la portière ; puis elle s’assit du côté passager et vérifia que la personne qui se trouvait dans l’autre siège vivait encore.

Il dormait, simplement. Elle essaya de le secouer un peu pour le réveiller et constata sans trop de surprise qu’elle n’y parvenait pas.

Alors, elle haussa les épaules, baissa son sièga, et ferma les yeux à son tour.

 

4

Lorsqu’elle se réveilla, il faisait nuit, il pleuvait des cordes et l’homme à côté d’elle n’était plus là. Elle tourna la tête et l’aperçut alors grâce à la lumière de la pleine lune. Il était à quelques dizaines de mètres de la voiture, en train de courir vers elle.

Derrière lui, trois ombres le poursuivaient en aboyant. Alys espéra qu’il s’agissait bien de chiens et pas... d’autre chose.

Ils gagnaient du terrain. L’homme eut dix mètres d’avance, puis cinq, puis trois. Alys ouvrit la portière et il plongea à l’intérieur avant de la refermer précipitamment. Le premier chien se cogna contre la carrosserie avec un choc sourd.

« Eh ben, constata la jeune femme, c’était chaud.

— Qui vous êtes, vous ? demanda l’homme, haletant et trempé.

— Alys.

— Et qu’est-ce que vous faites là ?

— Pour l’instant, je me contente de te sauver la peau. Sacrés molosses, hein ?

— Ouais. Putain, je ne sais pas d’où ils sortent. Il n’y avait personne ce matin. Je crois qu’il vaudrait mieux se tirer d’ici. »

Il tourna la clé de contact, mais la voiture n’émit qu’un bruit pathétique avant de caler. Il réessaya à trois reprises : ça ne fonctionnait pas mieux.

« À mon avis », dit Alys, obligée de parler fort à cause du bruit de la pluie sur la carrosserie, « on est coincés ici. »

Elle se retourna et entreprit de passer entre les deux sièges pour aller sur la banquette arrière. Au bout de quelques contorsions, elle y parvint et se mit à fouiller dans le coffre.

« Vous cherchez quoi ?

— Je sais pas. Arrête de me vouvoyer, tu veux ?

— D’accord.

— C’est quoi, ton nom ?

— Stéphane.

— Ah, super.

— Mon prénom ? demanda Stéphane, un brin étonné.

— Non, ça », expliqua la jeune femme en sortant la manivelle destinée au cric.

« Et tu comptes faire quoi ?

— Ben, ça. »

Elle ouvrit la portière arrière droite et envoya un coup de chaussure dans la tête du premier chien à lui sauter dessus, ce qui lui donna assez de temps pour se lever et envoyer un coup de manivelle dans le suivant.

Stéphane entendit encore quelques coups, suivis de jappements pitoyables venant des molosses qui l’avaient poursuivi. Puis Alys se rassit sur le siège, avec un large sourire sur le visage et du sang sur les vêtements.

« Je crois que les toutous ne nous embêteront plus.

— Ouais, soupira Stéphane. Je crois que tu as raison, elle ne redémarrera pas. Qu’est-ce qu’on fait ?

— Toi, je sais pas. Moi, j’ai un truc à régler dans ce bled.

— On devrait peut-être rester ensemble ?

— Ouais. Si tu veux que je continue à te protéger, effectivement, il vaudrait mieux que tu restes avec moi. »

 

5

Alys et Stéphane s’approchaient lentement du village, à cause de l’obscurité et peut-être aussi de l’appréhension de ce qu’ils allaient y trouver.

Marcher dans la boue, sous des trombes d’eau, n’est jamais quelque chose de très agréable, mais c’était pire avec l’atmosphère oppressante. Stéphane avait essayé de se protéger un peu en prenant un k-way dans la voiture, tandis qu’Alys se moquait complètement d’être trempée.

« Je suis venu dans l’après-midi, expliqua le jeune homme. Il n’y avait rien. Je ne vois pas d’où sortent ces chiens.

— Et tu venais faire quoi, ici ?

— Mon frère est mort dans l’accident de la mine, il y a deux ans. »

Alys hocha la tête. Longsil avait eu la dernière mine d’or de France, jusqu’à son effondrement, deux ans plus tôt. Ça avait achevé le village, dorénavant interdit d’accès à cause des risques d’écroulement.

« Et ? demanda-t-elle. T’espérais retrouver son corps ?

— Non. C’est juste que... je ne l’avais jamais connu. J’ai été adopté. J’ai entendu dire que tout, là-bas était resté... comme avant.

— Et t’espérais quoi ? Fouiller son passé ?

— Je ne sais pas. Découvrir mes racines. Et toi ? Qu’est-ce que tu viens faire ?

— Un peu la même chose, mais dans l’autre sens. Mon psy m’a dit que je devais tuer le père.

— Pardon ?

— Ouais. Il m’a dit : monsieur Vermont, parce que ce connard m’appelle monsieur, vous êtes un homosexuel refoulé, selon Lacan, Freud, bla bla bla, vous n’avez pas tué le père, bla bla bla. Connard.

— Hum, fit Stéphane sans trop comprendre. D’accord.

— Parce que j’ai un pénis, expliqua Alys. Alors il croit qu’il peut m’appeler monsieur.

— Heu. Ah, fit le jeune homme. Tu es... transsexuelle ?

— Nan. Je suis transgenre.

— C’est quoi la différence ?

— Jamais trop su, mais au moins j’arrive à l’écrire. Transsexuel, j’ai jamais su s’il fallait mettre un « s » ou deux.

— Ah. Et sinon, pourquoi tu continues à le voir, ce psy ? S’il t’emmerde tant que ça ?

— Je ne continue pas à le voir, en fait. Mais c’était le seul de l’endroit où j’étais, et il fallait que je le voie pour avoir mes médocs. Et je ne pouvais pas trop me tirer, de là où j’étais.

— Waw, lança Stéphane en rigolant. Ta façon de le dire, on croirait que c’était une prison.

— Ouais, répliqua Alys. C’est peut-être parce que, techniquement, c’était une prison. »

Stéphane déglutit, réalisa qu’il avait commis une bourde et se demanda comment la rattraper. Il décida de changer subtilement de sujet :

« Et ton histoire de père à tuer...

— Je suis amnésique, en fait. J’ai appris que mon père vivait dans ce bled.

— Oh, fit le jeune homme. Je vois. En fait, tu es venue essayer de retrouver la mé... »

Il ne termina pas sa phrase, car Alys lui avait attrapé le bras pour le forcer à s’arrêter.

« Ne bouge pas avant que je te le dise, chuchota-t-elle.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Regarde sur l’arbre. »

Le jeune homme plissa les yeux et parvint à distinguer, malgré l’obscurité et la pluie, une ombre à forme d’oiseau posée sur une branche. Une sorte de corbeau, peut-être, sauf que c’était plus grand et que ça avait l’air plus menaçant. La bête se tourna vers lui et le dévisagea avec des yeux rouges brillants.

Stéphane sentit son cœur se glacer d’effroi.

« On va avancer doucement, fit Alys. En suivant le chemin. Si on ne court pas, il ne nous fera pas de mal. »

Il fit un petit signe de tête, heureux que la personne avec qui il était s’y connaisse autant en animaux. Puis ils avancèrent tous les deux en essayant de se faire aussi petits que possible.

Au bout d’une dizaine de mètres, l’oiseau hurla, quitta son perchoir et se jeta sur eux, les serres en avant. Stéphane se protéga le visage avec le bras et ferma les yeux.

Lorsqu’il les rouvrit, il aperçut le corbeau en train de toucher le sol sans aucune grâce. Il avait rebondi contre la manivelle d’Alys.

La transgenre bloqua l’animal en l’écrasant avec le pied, puis lui planta son outil dans le crâne avec un sourire vicieux. Stéphane avait envie de vomir.

« Tu avais dit qu’il ne nous attaquerait pas...

— J’me souviens pas avoir dit ça.

— Tu as dit qu’il ne nous ferait pas de mal, protesta le jeune homme.

— Ouais. Mais j’ai pas dit qu’il n’essaierait pas. »

 

6

Ils finirent par arriver au village, sains et saufs quoique complètement trempés.

« À partir de maintenant, chuchota Alys, il vaudrait peut-être mieux éviter de faire du bruit. On a de la chance qu’il pleuve.

— Pourquoi ? demanda Stéphane. Il n’y a plus personne.

— Ouais, ouais.

— Et quand bien même, répliqua le jeune homme. Si on pouvait trouver de l’aide, pour la voiture... »

Alys soupira.

« Si tu veux aller demander de l’aide, vas-y seul. Moi, je préfère ne pas être repérée.

— N’empêche qu’il n’y a personne.

— Ouais, ouais. Suis-moi. Et silence. »

Stéphane obéit, un peu piteusement. Il ne comprenait pas la paranoïa de la jeune femme, mais il n’avait aucune envie de rester seul dans ces bois. Surtout que c’est elle qui avait gardé la manivelle.

Ils tournèrent dans quelques rues et ne mirent pas énormément de temps pour arriver à destination. Le village n’était vraiment pas grand.

Alys s’arrêta devant un bâtiment de quelques étages dont le rez-de-chaussée avait brûlé.

Une moitié de porte en bois, noircie par le feu, bloquait toujours l’entrée. Alys essaya de la pousser doucement, mais elle ne s’ouvrit qu’avec un grincement bruyant.

La jeune femme grimaça, puis fit signe à Stéphane de la suivre.

« Merde, chuchota-t-elle. Tout a brûlé.

— On est où ?

— C’était le syndicat des mineurs.

— Comment tu sais ça, au fait ? Tu n’es pas censée être amnésique ? »

La transgenre lui jeta un regard mauvais destiné à lui faire comprendre que ce n’était pas le genre de questions qu’on posait à une personne qui avait perdu la mémoire.

« Je me suis un peu renseignée avant. Viens, on monte au premier. Ici, on peut nous voir de la rue. »

Stéphane suivit Alys à travers les détritus qui traînaient sur le sol du local, content de ne plus être sous la pluie. Des escaliers en pierre avaient été léchés par les flammes, mais ils tenaient toujours et leur permirent d’accéder au premier étage. Stéphane constata qu’une simple porte, juste après les escaliers, séparait le local syndical d’un logement ordinaire.

Ici, il y avait quelque traces de brûlé sur les murs proches de l’escalier, mais le reste paraissait intact.

« On peut parler normalement, maintenant ? demanda Stéphane après qu’Alys eut refermé la porte.

— Je pense, oui. Viens, on monte, on verra mieux là-haut. Et n’allume pas de lumière. »

Stéphane soupira, énervé par le comportement paranoïaque de la jeune femme. Mais d’un autre côté, il était peu probable qu’il y eut encore du courant.

Il suivit Alys jusqu’à une chambre exiguë sous les toits. Elle s’agenouilla à côté de la fenêtre et lui fit signe de venir le rejoindre.

« Tu vois l’église, là-bas ?

— Ouais. »

Elle était au bout d’une rue par laquelle ils n’étaient pas passés pour venir, à une centaine de mètres de la maison, peut-être un peu plus.

« Tu vois la lumière ? »

Stéphane dut se concentrer pour apercevoir la faible lueur qui filtrait du vitrail, mais il finit par acquiescer.

« Alors, il n’y a personne, hein ? demanda Alys.

— Je ne comprends pas. Tout à l’heure...

— Tout à l’heure, répliqua la jeune femme, tu n’es pas venu ici.

— Je suis allé à l’église, je n’ai...

— Pas tout à fait cette église.

— Quoi ? »

Stéphane ne comprenait pas. Alys soupira et chercha ses mots quelques instants.

« Tu es allé faire un tour dans le village. Et ensuite, tu t’es endormi dans la voiture, n’est-ce pas ?

— Oui. Je me suis réveillé et j’ai voulu y retourner pour aller chercher...

— Non. Tu ne t’es pas réveillé. »

Stéphane fronça les sourcils.

« Tu veux dire qu’on est dans un rêve ?

— Plus ou moins.

— Alors, je vais me réveiller ?

— Ouais. Il vaut mieux que tu croies ça.

— Écoute, je... protesta le jeune homme. Ça ne tient pas debout.

— Crois ce que tu veux.

— Cela dit, tu as raison, c’est flippant, cette ambiance. »

Alys haussa les épaules, l’air manifestement assez peu flippée.

« Je ne sais pas. Moi je trouve ça assez excitant, les ombres qui rôdent dehors, la pluie qui tombe, et nous, à l’intérieur, finalement relativement protégés... »

Elle approcha son visage de Stéphane, qui était un peu étonné, et aussi peut-être réticent à embrasser une femme qui risquait d’avoir un peu trop d’attributs masculins à son goût.

Alys posa tout de même ses mains sur son cou. Le jeune homme allait dire quelque chose, mais il perdit connaissance.

 

7

Elle le rattrapa avant qu’il ne tombe et le traîna jusqu’au lit.

« Je te dirais bien de faire de beaux rêves, lâcha-t-elle, mais il vaudrait peut-être mieux que tu te réveilles de celui-là d’abord. »

Elle redescendit ensuite les escaliers et sortit de la maison. Il lui fallut quelques fractions de seconde pour se réhabituer à la pluie glaciale. Son truc, c’était d’imaginer qu’il faisait beau et chaud ; mais ça n’était pas terriblement efficace.

Elle fit une dizaine de mètres, tourna au coin de la rue, avança encore un peu, et arriva là où elle le voulait, c’est-à-dire devant la maison de Bernard. C’était un chasseur, alors il devait bien y avoir un fusil chez lui. Elle savait qu’il s’était sorti vivant de l’accident de la mine, alors il n’y avait pas trop de risque de tomber sur lui.

Un observateur aurait pu s’étonner qu’Alys en sache autant tout en étant amnésique. La jeune femme s’était effectivement bien renseignée avant de venir dans ce village.

Trouver le fusil dans la maison ne fut pas bien difficile, car il était exposé sur le mur du salon, à côté d’une tête de cerf empaillé très kitsch. Trouver des munitions se révéla un peu plus dur : il fallut une dizaine de minutes à Alys pour trouver le tiroir où elles étaient rangées.

Ensuite, elle repartit rapidement vers le logement où elle avait laissé Stéphane.

Alors qu’elle allait tourner au coin de la rue, quelqu’un l’attrapa vigoureusement par les épaules et la plaqua face au mur, en lui plaçant une main sur la bouche.

Alys entendit des bruits de pas et vit trois ombres passer sans les voir à côté d’elle et de la personne qui l’avait empêchée de se faire repérer bêtement.

Puis cette personne la relâcha et elle put se retourner. En face d’elle, il y avait une jeune femme aux yeux verts brillants et aux cheveux longs, noirs et, surtout, manifestement secs malgré la pluie torrentielle.

« Tu n’es pas réelle, hein ? constata Alys.

— Tsss. Ce n’est pas très poli de dire ça. Est-ce que j’ai fait remarquer que tu n’étais pas une vraie femme ?

— La vraie femme, moi j’y crois pas.

— La réalité, j’y crois pas non plus. Bon, ça te dirait qu’on aille causer de ça ailleurs ? »

 

8

« Je m’appelle Alys », expliqua Alys une fois qu’elles furent rentrées et installées dans une chambre au chaud. « Enfin, c’est pas mon vrai nom, mais j’ai oublié l’autre.

— Je m’appelle Laura. C’est pas non plus mon vrai nom. Le vrai, c’est pas que je m’en souvienne pas, mais il est un peu imprononçable.

— Et qu’est-ce que tu viens faire là ?

— Je te sens un peu agressive. »

Alys aussi se sentait un peu agressive. Elle avait prévu que les choses seraient pénibles, mais elle avait en plus eu droit à un boulet dans les pattes et rencontrait encore un autre élément qui allait sans doute perturber ses plans.

« Pourtant, reprit Laura, si tu réfléchis, on devrait s’entendre. Toi, t’es pas tout à fait réellement une femme. Moi, je suis une femme pas tout à fait réelle. Autant dire qu’on est pareilles, non ?

— Mouais. Moi je vois surtout que je suis une gauchiste matérialiste et que t’es une flic onirique.

— Tsss, s’offusqua Laura. Je ne me vois pas comme ça. Mon taf’, c’est de faire en sorte que les choses ne se passent pas trop mal quand les rêves et la réalité se chevauchent un peu. Dans la mythologie grecque, on nous appelait les Oneiroi.

— Hum, fit Alys qui n’avait jamais trop étudié la mythologie grecque.

— Étymologiquement, Oneir ça veut dire le rêve, et Oi, ben, la Oi !, quoi. »

L’étymologie approximative de la jeune femme onirique réussit à faire sourire Alys.

« D’accord. On va peut-être pouvoir s’entendre. »

 

9

« Bon, expliqua Laura. Qu’est-ce que je fais là, alors ? Tu auras, je suppose, remarqué que cette ville est coincée quelque part entre le rêve et la réalité, entre la vie et la mort...

— C’est une ville trans’, quoi.

— Mouais », fit la jeune femme onirique qui ne paraissait pas très convaincue par la pertinence de la remarque. « Le problème, c’est surtout que des gens se retrouvent, ni morts, ni vivants, coincés dans ce cauchemar. »

Il y eut un moment de silence. Laura paraissait réfléchir et Alys ne l’interrompit pas. À la place, elle retira ses chaussures et son tee-shirt trempé.

« Je crois que tu as raison sur un point, reprit l’oneiroi. Je me suis mal exprimée. Le fait que cette ville se trouve coincée entre le rêve est la réalité n’est pas forcément un problème en soi, même si en général on n’est pas censés tolérer ce genre de cas. Si tous les habitants se trouvaient heureux je n’interviendrais pas. Sauf que je doute que ça soit le cas.

— Et des gens ont disparu en s’aventurant dans cette ville. Ou ne se sont pas réveillés.

— Voilà. Tout ça pour dire que je veux faire cesser ce cauchemar.

— Ouais, soupira Alys. Je me doutais que tu ne venais pas cueillir des fleurs.

— D’accord, d’accord. Tu me laisses finir ?

— Accouche, alors.

— J’ai vite compris que la source de ce cauchemar se trouvait dans la mine. Nous, les rêves, on sent un peu ce genre de choses.

— C’était pas non plus très dur à deviner, répliqua la transgenre. C’est depuis l’accident de cette mine que ce village est désaffecté.

— De là où je suis, expliqua Laura, je n’ai pas accès à tous vos journaux. Bref, j’ai essayé d’y aller, seulement il y a quelque chose, ou quelqu’un, qui m’empêche d’approcher. Quelque chose ou quelqu’un qui arrive à se protéger des rêves...

et au final, je ne suis que ça.

— Pas grave, fit Alys en allumant une cigarette avec son Zippo. Moi, je ne suis pas un rêve.

— Tu serais prête à aller là-bas ? Je n’ai aucune idée de ce qu’il y aura dessous...

— Je n’ai pas peur des rêves. Et puis, je pense que mon père est là-bas. »

Laura hocha la tête.

« Peut-être. J’ai cru comprendre que tu étais amnésique.

— Ah, fit Alys. C’est donc toi qui nous espionnait. »

L’oneiroi parut un peu désarçonnée et regarda son interlocutrice avec un air dubitatif.

« Tu m’avais repérée ?

— Non, répliqua la jeune femme en souriant. Mais je peux prétendre que si.

— Oh. Maligne, hein ? Je me disais, en tant qu’amnésique, tu dois forcément avoir un tatouage ou une cicatrice qui te donne un indice sur ton passé ?

— J’ai bien un tatouage, répliqua Alys, mais il n’est pas très mystérieux.

— Je peux le voir ?

— Ben, il est pas super bien situé...

— Oh. »

Alys haussa les épaules, se leva et tourna le dos à la jeune femme onirique.

« Et puis, si tu en as envie... »

Elle leva sa jupe et baissa un peu son slip pour montrer sa fesse droite à Laura, qui la regarda d’un air curieux et gourmand.

Le tatouage était une petite étoile à cinq branches dont la moitié gauche était rouge et la moitié droite noire. Un symbole de l’anarchisme plus sexy sur une fesse que le A dans un cercle.

« Effectivement, constata l’oneiroi. Ce n’est pas très mystérieux. Mais c’est mignon. Et je le trouve au contraire très bien situé.

— C’est bon ? Je peux me rhabiller ?

— Hum », fit Laura en posant une main sur le tatouage et l’autre sur le ventre nu d’Alys, en dessous de sa poitrine. « Je me disais que je n’avais jamais fait ce que à quoi je pense avec une fille comme toi.

— Si c’est ce que j’ai entre les jambes qui t’intéresse, tu vas être déçue, camarade. Depuis que je suis sous hormones mes érections sont...

— On est un peu dans le monde des rêves, ma belle. Même si t’avais quatre-vingt-dix balais, ça ne serait pas un problème. »

 

10

Stéphane mit un certain temps à émerger de son sommeil et plus encore à se décider à se lever. Ce fut un affreux mal de crâne qui le motiva à essayer d’aller chercher de l’aspirine.

Il descendit les escaliers en titubant, s’appuyant lourdement sur la rampe, et aperçut un pied nu d’Alys par l’entrebâillement de la porte d’une chambre. Voulant voir si la jeune femme était éveillée, il poussa le battant d’un mouvement qui se voulait léger et réalisa, d’une part, qu’elle ne dormait plus et, d’autre part, qu’elle n’était pas seule.

La jeune femme aux cheveux sombres qui se tenait à côté d’elle semblait, en revanche, assoupie.

« Hum, fit Stéphane. Désolé.

— ’Lut. Bien dormi ?

— Hum... Euh... Qu’est-ce qu’il s’est passé, en fait ? »

Alys se gratta les cheveux, se remémora les évènements de la veille et arbora un sourire légèrement gêné.

« Oh. Je t’ai mis K.O. Je pensais que tu te réveillerais.

— Hein ?

— Hummm ? fit Laura en se retournant, avant de se mettre la tête sous un oreiller pour isoler un peu ses oreilles de la source de bruit.

— Je veux dire, reprit Alys, te réveiller dans le monde réel. Mais apparemment, tu es toujours là.

— Euh, fit Stéphane en décidant de ne plus chercher à comprendre. Ouais. C’est qui, au fait ?

— Elle s’appelle Laura. C’est une flic onirique.

— ’Chui pas flic, marmonna l’oneiroi.

— Elle va nous filer un coup de main pour sortir de ce cauchemar.

— Je ne comprends pas trop de quoi tu parles... »

Alys soupira et lui jeta un regard las.

« Tu vas vraiment être le boulet de service, hein ? »

 

11

Stéphane sentait que le gramme de paracétamol que lui avait donné Alys commençait à faire effet : il n’avait presque plus mal à la tête. Le fait de prendre une douche chaude aidait peut-être aussi.

Il avait été surpris, puis enchanté, de voir que la maison abandonnée depuis des années avait encore de l’eau chaude, surtout alors qu’il n’y avait pas d’électricité.

Il ne chercha cependant pas à étudier en détail le fonctionnement de l’installation, préférant se demander dans quel pétrin il s’était fourré.

D’abord, il y avait eu Alys. Ensuite, cette Laura. Qui était-elle donc ? D’où sortait-elle ? Et pourquoi l’autre, qui lui avait fait tous ces sermons paranoïaques pour ne pas qu’ils se fassent repérer, avait ramené dans leur abri la première fille qu’elle avait croisée ?

C’était un cauchemar, songea Stéphane. Il n’avait pas tort.

 

12

Le jeune homme retrouva les deux femmes dans le salon. Elles étaient assises sur un canapé percé et étaient en train de manger des biscottes, sans se préoccuper de savoir de quand elles dataient.

Stéphane inspira et exposa le plan qu’il avait préparé devant le miroir, en se rasant :

« Je pense qu’il faudrait retourner à la voiture. Même si on n’arrive pas à la faire redémarrer, on n’aura qu’à faire le chemin à pied jusqu’à la départementale... Il y aura bien quelqu’un pour nous prendre en stop après... »

Il n’était en fait pas véritablement motivé par son idée car, s’il faisait maintenant jour, il pleuvait toujours des cordes dehors.

De toutes façons, la proposition n’avait pas l’air d’enchanter Alys.

« Non, répliqua-t-elle simplement. On va aller faire un tour à la mine.

— Quoi ? » s’exclama le jeune homme.

 

13

Les trois jeunes gens marchaient sous la pluie et Stéphane grelottait de froid.

Il trouvait un peu injuste d’être le seul à paraître ne pas se moquer de l’eau qui leur tombait dessus. La pluie ne semblait effectivement pas déranger Alys, qui ne cherchait même pas à éviter les flaques. Quant à Laura, elle était toujours parfaitement sèche, ce qui n’aurait tout simplement pas dû être possible.

Le jeune homme avait récupéré la manivelle, pour pouvoir se défendre en cas d’attaque, tandis qu’Alys portait le fusil sur l’épaule. Comme s’ils allaient à une étrange partie de chasse.

« Écoutez, fit Stéphane. La mine a été détruite il y a deux ans, dans l’accident. Ça ne sert à rien de...

— Si.

— Il y a eu une explosion. Tout s’est effondré.

— Dans la réalité, oui, répliqua Alys. Pas ici. »

Stéphane soupira et se demanda si c’était la jeune femme qui était folle, ou si c’était lui.

« C’est normal de trouver ça bizarre, le réconforta Laura en posant une main sur son épaule. La plupart du temps, les rêves sont moins... réalistes.

— Mouais, grommela le jeune homme sans paraître très convaincu.

— Et, accessoirement, la plupart du temps, on ne risque pas de ne jamais s’en réveiller. »

 

14

« On est arrivés », expliqua Laura.

Stéphane s’approcha du rocher qui leur bouchait la vue. La jeune femme onirique, tout comme Alys, avait insisté pour qu’ils fassent un détour afin de ne pas se faire remarquer et, cette fois-ci, il n’avait pas protesté.

« Oh, oh », chuchota Stéphane.

En contrebas, la mine était effectivement toujours présente, et des rails s’engouffraient dans l’entrée. La veille, pourtant, il était venu et avait observé l’éboulement qui bloquait la voie.

C’était à n’y rien comprendre. Ou alors, pire, il commençait à se demander s’il ne comprenait pas de mieux en mieux ce qu’il se passait. Si c’était le cas, ça ne lui plaisait pas.

« Tu vois, murmura Alys en se plaçant à côté de lui. La mine est toujours là.

— Je vois, répliqua un Stéphane lugubre.

— Et ça, vous le voyez ? » demanda Laura en tendant un doigt vers l’entrée de la grotte.

Un chariot en sortait, poussé sur les rails par deux hommes en habits de mineurs : ils portaient une vieille tenue bleue noircie par la terre et un casque muni d’une lampe.

« Bon, fit Laura. Je ne pourrai pas m’approcher beaucoup plus de la mine. Vous allez devoir vous débrouiller sans moi à partir de maintenant.

— Mais comment on peut entrer ? demanda Stéphane, tandis que les mineurs continuaient à pousser leur wagonnet. S’il ne faut pas qu’on se fasse remarquer... »

Et, effectivement, il ne tenait pas à se faire remarquer. Il y avait quelque chose d’inhumain dans les deux hommes. Leurs vêtements avaient l’air de ne pas avoir été lavés depuis des années et ils avaient un regard vide, presque mort.

« Ben, fit Alys en attrapant son fusil, il y a une technique plutôt rodée, pour ce genre de cas, non ? »

Stéphane regarda la jeune femme sortir de la cachette offerte par le rocher et se diriger nonchalamment vers les deux mineurs.

« Oh non, souffla-t-il.

— Elle ne va quand même pas faire ça ? demanda Laura. Remarque, ça pourrait marcher. C’est dans les vieux pots...

— Je n’y crois pas, coupa Stéphane. Elle... »

Elle venait d’assommer les deux hommes coup sur coup, avec la crosse de son arme. Elle entreprit ensuite de les déshabiller et enfila une tenue bleue. Elle conserva néanmoins ses rangers aux lacets rouges, espérant que dans l’obscurité de la mine personne ne les remarquerait.

« Bon alors, tu viens ? » lança-t-elle à Stéphane.

 

15

« Tu sais, expliqua Laura au jeune homme qui rechignait à enfiler une veste bleue qui ne sentait pas très bon, tu n’es pas obligé d’y aller...

— Je ne suis pas très courageux, répliqua Stéphane, mais quand même. Je ne vais pas la laisser y aller seule.

— Comme tu veux.

— Et puis, ce n’est qu’un rêve, si j’ai bien compris. Ce n’est pas comme si je risquais quelque chose. »

Laura grimaça, et interrogea Alys du regard. Cette dernière se contenta de hausser les épaules.

« Il vaut sans doute mieux que tu crois ça, ouais. Bon, il faut que vous trouviez ce qui est à l’origine de ce cauchemar...

— ... et qu’on le détruise, compléta Alys. Ouais, j’imagine bien.

— Faites gaffe. Quand ce sera fait, sortez vite.

— Ouais, fit la transgenre en dissimulant son fusil à l’intérieur du chariot. Je ne comptais pas m’éterniser, de toutes façons. Tu es prêt ?

— Autant qu’on puisse l’être, répliqua Stéphane.

— Bon, alors on y va. »

Laura regarda les deux apprentis mineurs pousser ensemble leur petit wagon vers l’entrée de la mine et lâcha un soupir.

Elle s’en voulait un peu. Ce n’était pas très sérieux, de laisser les rêveurs faire le boulot à sa place.

Alors qu’il pénétrait dans la mine et que ses yeux essayaient de s’adapter à l’obscurité — le bon côté, c’était qu’au moins il n’y avait plus de pluie —, Stéphane, qui gardait la tête baissé, demanda à sa coéquipière, en chuchotant :

« Au fait, tu as prévu un plan ?

— Ben, on suit les rails ? »

 

16

Alys et Stéphane avançaient depuis quelques minutes lorsqu’ils croisèrent un chariot qui se dirigeait vers l’entrée. Ils baissèrent tous les deux la tête et espéraient que les deux autres mineurs ne leur adresseraient pas la parole.

Ils n’avaient pas vraiment l’air d’être en état de parler, songea la jeune femme. S’il y avait eu une échelle de la vie et de la mort, avec tout en haut le jeune humain en bonne santé et tout en bas le squelette décomposé, ils auraient peut-être été légèrement au-dessus des zombies, mais ce n’était même pas évident car, dans les derniers films du genre, ces derniers étaient un peu moins crétins.

« Bon. Jusqu’ici, tout va bien. »

Alys regretta instantanément d’avoir dit ça. Dans ce qui ressemblait à un rêve de série B, c’était à peu près aussi malin que d’annoncer qu’on était à deux jours de la retraite quand on était un policier qui s’apprêtait à désarmorcer une bombe.

« Eh, toi ! » lança une voix qui venait sur sa gauche.

Elle ne se tourna pas, espérant que, par miracle, l’homme ne s’adressait pas à elle.

« Toi ! répéta l’homme. Viens voir par ici ?

— Moi ? demanda enfin Alys, toujours sans montrer son visage.

— Oui, toi. »

Elle obéit, à contrecœur, et s’approcha de l’homme. Il n’avait pas la peau décharnée, un œil sans orbite ni même un teint spécialement livide, mais l’ensemble lui donnait tout de même un air de parenté avec un cadavre ambulant. Alys n’avait jamais lu Aristote, mais elle trouva tout de même que le tout était plus mort que l’ensemble des parties.

« Je ne t’avais pas demandé d’aller me ramener..., commença l’homme d’une voix traînante. Hé mais ? »

Avec une rapidité surprenante vu son apathie quelques secondes plus tôt, le contremaître attrapa Alys par le col et l’envoya contre un mur situé sur sa droite. Le casque de la jeune femme tomba au sol, dévoilant ses cheveux blonds.

« Une femme ? » s’étonna l’homme, puis il ne chercha plus à comprendre et commença à l’étrangler avec une force surhumaine.

La transgenre songea en essayant de se débattre que c’était bien une des rares fois qu’elle aurait préféré qu’on la prenne pour un homme.

Alors qu’elle se demandait — sans paniquer, parce qu’elle ne voyait pas l’intérêt de paniquer pour des détails techniques — comment elle allait faire pour sortir de ce mauvais pas alors que même les coups de genoux dans les testicules semblaient sans effet, le contremaître s’effondra.

À la place de l’homme se tenait Stéphane avec la manivelle.

« Bien joué, fit simplement Alys en se dirigeant vers leur chariot.

— J’ai eu un bon prof.

— Tu sais, je crois qu’on ne va pas passer inaperçus longtemps », ajouta la jeune femme en attrapant le fusil qui était resté dans le chariot. « Du coup, on devrait peut-être passer au plan B ?

— Il y avait un plan A ?

— Non, admit Alys. Donc, j’allais proposer qu’on fonce vers le Boss.

— Le Boss ? protesta Stéphane. On n’est pas dans un jeu.

— Le patron, quoi. Mon père.

— Euh... Et tu veux qu’on fonce ?

— Ouais.

— Vers où ? »

Alys prit un air pensif : ils se trouvaient effectivement dans une grande salle où débouchaient trois tunnels en plus de celui par lequel ils étaient venus. Ensuite, elle arbora un sourire joyeux.

« Fastoche. Quand il y a un choix, ma politique c’est de prendre le plus à gauche. »

 

17

« Écoute, fit un Stéphane essoufflé tandis qu’ils cavalaient dans le couloir. Ça me... paraît quand même... »

Il ne termina pas sa phrase, car il vit un mineur de dos à quelques mètres devant eux. L’homme devait les avoir entendu courir ou parler, car il commençait à se retourner lentement.

Lorsqu’il eut terminé sa manœuvre, il se retrouva nez à nez avec le fusil d’Alys.

« À ta place, murmura cette dernière, je ne ferais pas trop de bruit.

— Heu- eur ?

— J’ai juste une question à te poser. Si t’es capable de répondre. Où est votre patron ? »

Le mineur eut l’air de se concentrer horriblement pour essayer de comprendre la question, puis il arbora un sourire joyeux.

« Derre... heuurr... vous... »

Alys et Stéphane se retournèrent, d’un geste synchrone. Il y avait une dizaine de mineurs derrière eux.

Et puis, surtout, il y avait un homme d’une cinquantaine d’années, peut-être soixante, qui portait un superbe costume noir qui contrastait terriblement avec les vêtements sales et usés de ses employés.

« Mathieu, Mathieu, Mathieu... lâcha celui qui ne pouvait être que monsieur Vermont. Je suis heureux de voir que mon fils daigne passer me voir après toutes ces années, mais tout de même. »

Alys leva le fusil vers son père d’une seule main et lui fit un sourire malveillant.

« Je ne suis plus ton fils. »

Ensuite, elle tira.

La tête de monsieur Vermont partit en arrière. Du sang gicla par terre.

Et le corps ne s’écroula pas. Au lieu de cela, lentement, le propriétaire de la mine ramena la tête en avant.

Il avait un trou rouge en plein dans le front, mais il souriait comme si de rien n’était.

« Allons, allons. Tu croyais vraiment que ce serait si facile ?

— Ben, je dois dire que j’espérais un peu. »

 

18

Monsieur Vermont claqua dans ses doigts et Alys comme Stéphane se retrouvèrent immobilisés en quelques secondes. Le jeune homme eut les deux bras bloqués par le mineur que la transgenre avait menacé plus tôt, tandis que deux hommes arrachaient le fusil de cette dernière et la neutralisaient.

Son père s’approcha d’elle, lentement, ses chaussures brillantes grinçant sur le sol.

Puis, une fois qu’il fut en face d’elle, il fit un signe aux hommes, qui la lâchèrent. Et il lui envoya un coup de poing qui l’envoya au sol.

« Que tu abandonnes ta famille, c’était déjà méprisable », lâcha-t-il tandis que les deux hommes la relevaient et l’immobilisaient à nouveau. « Que tu te travestisses, c’est juste... ridicule. Mais que tu viennes essayer de gâcher mon rêve...

— Ton rêve ? répliqua Alys. Un cauchemar, plutôt.

— Quelle importance ? soupira le quinquagénaire. C’était la seule façon de préserver ce village. La mine ne pouvait plus tenir... »

Il haussa les épaules et s’approcha d’un mineur auquel il fit un signe de la tête. L’homme s’inclina respectueusement et sortit un couteau imposant de sous sa veste bleue.

« Sans la mine continua, Vermont en revenant vers Alys, il n’y avait plus de visage. Mais ça, évidemment, tu t’en fous. Enfin, peu importe... »

Il écarta la veste bleue et fit glisser son couteau sur le tee-shirt de celle qui avait été son fils. Cette dernière baissait la tête d’un air curieux pour suivre le parcours de la lame.

« Tu sais, reprit le quinquagénaire, voir que son fils a des seins... Quelle déchéance, pour un père. »

Alys haussa les épaules. Elle n’avait en réalité qu’un début de poitrine et espérait que les hormones féminines qu’elle prenait n’avait pas terminé de faire leur effet.

« Cela n’a plus d’importance maintenant, reprit son père. Tu n’es plus mon fils. »

Ensuite, il lui planta le couteau en plein dans le cœur. Alys gémit un peu, sans hurler, tandis qu’un filet de sang coulait de sa bouche.

« Il n’y a pas que notre histoire personnelle, tu sais. Ce... cauchemar, comme tu dis, a besoin de sang neuf. »

Puis il fit signe à ses hommes de lâcher la jeune femme, une fois encore.

Malgré le couteau dans le cœur, elle resta debout.

Vermont lui jeta un regard surpris. Elle lui envoya un coup de tête et ce fut lui qui tomba.

Stéphane profita de la diversion pour se dégager d’un coup de coude et plongea sur le fusil.

Le patron de la mine essaya de se relever, mais reçut un coup de pied dans l’estomac et retomba au sol, cette fois-ci sur le dos. Alys s’assit sur la cage thoracique de son père pendant que le jeune homme tenait les mineurs en respect.

« Quoi ? demanda la trans’ avec un sourire mauvais. Tu croyais que tu étais le seul à pouvoir tirer avantage des rêves ? Crétin. »

Elle retira le couteau de sa poitrine, envoyant un peu de sang sur le visage de son père.

« Tu croyais tirer avantage de ce rêve, hein ? Assouvir ton appétit pour l’or, ta soif de pouvoir...

— C’était le village, qui comptait...

— Conneries. Tu as vu ce que tu as fait du village. La vérité, c’est que tu voulais te servir de ce cauchemar, alors que c’est lui qui se servait de toi. Tout est fini. »

D’un geste sec, elle égorgea l’homme. Le sang coula, beaucoup.

« Tu sais quoi ? Je suis bien contente d’être amnésique. J’aurais pas vu l’intérêt de me souvenir d’un type pareil.

— C’était ton père, tout de même, protesta Stéphane.

— Et alors ? répliqua Alys.

— Alors je... euh... c’est moi ou la lumière a baissé ? »

La jeune femme fronça les sourcils. Il lui semblait aussi qu’il faisait plus sombre que quelques secondes plus tôt. Elle baissa les yeux et vit que le sang qui coulait de la gorge de son père était maintenant noir profond et non plus rouge.

« Tu as raison, gamine », fit une voix désincarnée.

Alys vit une forme noire se dégager par la bouche, la gorge, le nez de celui qui avait été son père.

Le cauchemar, sans doute.

« Je lui ai donné ce qu’il voulait et en échange j’ai utilisé sa foi. Et maintenant, il y a toi. Toi, qu’est-ce que tu veux? »

 

19

Alys ouvre les yeux. Elle est dans sa maison. Elle réalise que tout ce qu’elle vient de vivre n’était qu’un rêve. Un rêve étrange.

Elle tourne la tête vers le réveil numérique. Il est un peu plus de neuf heures. Elle décide qu’il est temps de se lever.

Elle commence par s’asseoir. Elle est nue, entièrement nue ; seul un drap blanc couvre sa poitrine généreuse et son sexe. Elle a les cheveux longs, qui lui descendent jusqu’au milieu du dos.

« Hum », fait-elle en se grattant la tête, parce qu’elle repense au rêve qu’elle a fait.

Puis elle se lève et va sous la douche. L’eau chaude coule sur sa peau. Elle se sent bien.

En sortant de la douche, elle se regarde quelques instants dans le miroir et sourit, un beau sourire brillant qu’on pourrait utiliser pour vendre des dentifrices.

Puis elle hausse les épaules et se brosse les cheveux en oubliant qu’elle a rêvé qu’elle avait un pénis.

*****

Alys est en peignoir lorsqu’elle sort dans le jardin. Le soleil brille. Les oiseaux chantent. Elle sent l’herbe sous ses pieds nus.

C’est un beau jour. Elle se sent bien, heureuse, épanouie.

Sur une table en fer blanc, il y a un pichet de jus d’orange frais et quelques croissants. Assis à cette table, un homme, beau et bien rasé. Il l’attend.

Elle l’embrasse.

« Tu as bien dormi ? demande-t-il.

— Oui, mon amour. J’ai juste fait un rêve absurde. Enfin, je ne m’en souviens déjà plus.

— Tu veux un croissant ? »

Alys sourit et s’assoit en face de son mari. Elle attrapa une viennoiserie et se sert un verre de jus d’orange.

« Tu es si attentionné...

— C’est parce que je t’aime. Et puis... »

Il baisse son regard vers le ventre de sa femme. Elle sourit. Elle est enceinte et cela commence à se voir un peu.

« Autant l’habituer à de bonnes choses... »

Elle tend la main vers son mari, qui pose la sienne dessus. Il lui caresse un peu le pouce. Elle se sent heureuse.

« Je t’aime, chérie. »

Elle sourit. Il sourit.

*****

Et puis, il ne sourit plus. Il faut dire qu’il se trouve face au canon d’un pistolet.

« Bon », lâche Alys avec un sourire qui, utilisé dans une publicité pour dentifrice, entraînerait probablement la démission immédiate du responsable communication de la marque ainsi qu’une nouvelle jurisprudence sur les images pouvant choquer les enfants. « On arrête les frais ? »

 

20

Il y eut brièvement une flamme jaune intense pendant qu’Alys s’allumait une cigarette.

On aurait pu croire qu’elle était seule, dans l’obscurité. En réalité, bien que le terme soit probablement mal choisi, elle était avec le cauchemar.

« Je sais que ça peut paraître surprenant à des gens qui pensent que mon seul but dans la vie devrait être d’obtenir un vagin, mais il se trouve que je suis très bien comme je suis. Et puis, c’est quoi cette histoire d’être enceinte ? J’ai jamais pu cadrer les gosses.

— Je pourrais... commença le cauchemar d’une voix qui paraissait faible et hésitante.

Je pourrais te proposer tant d’autres choses...

— Va chier, répliqua simplement la jeune femme. Je ne crois pas aux rêves. »

 

21

Alys se retrouva à nouveau dans la mine, allongée par terre, à côté de son père mort. Elle se releva et remarqua que tout le monde gisait au sol, inanimé. Stéphane avait l’air de rêver ; il bougeait dans son sommeil.

La jeune femme lui tapota la joue et essaya de le réveiller.

« Stéphane ?

— Hummmm ?

— Il faut qu’on y aille. »

Il y eut un grondement sourd et elle sentit la terre vibrer.

« Ouais, ajouta-t-elle en aidant Stéphane à se lever. Il faut vraiment qu’on y aille. »

Ils clopinèrent sur une dizaine de mètres, croisant quelques mineurs qui semblaient se réveiller.

« Antoine ? Antoine ! » s’exclama soudainement Stéphane en se dirigeant vers l’un d’entre eux, au grand désespoir de la jeune femme qui sentait que l’effondrement de la mine se rapprochait de seconde en seconde.

« Il faut y aller ! répéta-t-elle.

— C’est mon frère ! répliqua le jeune homme en aidant un mineur à se relever.

— Vous discuterez dehors, alors, fit Alys en l’aidant à soutenir le mineur. Il faut vraiment sortir de là. »

 

22

Alys fut un peu déçue. Elle estimait qu’ils auraient dû sortir de la mine de justesse, alors qu’elle s’effondrait au fur et à mesure qu’ils avançaient.

En réalité, la mine tenait toujours debout lorsqu’ils eurent atteint la sortie. Laura les attendait, assise sur un rocher.

Stéphane s’écarta un peu et alla discuter avec son frère. Il n’avait pas l’air d’aller très bien, constata Alys.

Évidemment, pour quelqu’un qui était mort deux ans plus tôt, c’était un peu normal.

« Bravo, fit Laura tandis que les deux frères discutaient. Tu t’en es bien sortie.

— On s’en est bien sortis. Il n’a pas juste été le boulet de service.

— Bien.

— Qu’est-ce qu’il va se passer, maintenant ? Pour eux deux ? »

La jeune femme onirique haussa les épaules.

« L’un est vivant. L’autre est mort.

— C’est... triste.

— Je ne sais pas. Au moins, ça lui aura permis de connaître son frère. Et à toi de connaître ton père, j’imagine.

— Ouais. Je m’en serais bien passée.

— Dis, fit Laura en caressant les cheveux d’Alys. La prochaine fois que tu veux un rêve érotique... appelle-moi. »

La transgenre sourit.

« J’y penserai.

— Au fait, Alys...

— Ouais ?

— Il faudrait que je te présente un chat. Vous vous entendriez bien, je pense.

— Si tu le dis.

— Bon, fit Laura en tournant la tête vers la mine, qui commençait enfin à s’effondrer sérieusement. Je crois que ça se termine. »

Elle approcha ses lèvres de celles d’Alys. Et le rêve disparut.

 

23

Alys ouvre les yeux. Elle écarte une mèche de cheveux qui lui était tombée sur la bouche. À son côté, Stéphane bâille. Puis il tourne la tête vers elle, surpris.

« Qu’est-ce que vous faites là ?

— Arrête de me vouvoyer », répond simplement Alys.

Stéphane hausse les épaules et décide que si la jeune femme a passé la nuit à dormir à côté de lui, c’est qu’il est peu probable qu’elle soit une voleuse ou une tueuse.

« C’est drôle, dit-il. Je sais que j’ai fait un rêve, mais je l’ai déjà oublié. »

Alys lève les yeux au ciel et elle décide de s’allumer une cigarette, parce que c’est ce qu’elle fait en général quand elle se réveille.

« C’est drôle. Moi, je m’en souviens plutôt bien. »