« Les noces secrètes », VII   

VII

Quand l’image d’elle s’évanouit et que je revins auprès de mon compagnon, la cheminée crépitait de nouveau, le vent avait repris sa course et Marzin me regardait calme et souriant, il lapait le vin chaud. « Elle aussi descend par la forêt, glissa-t-il. Elle aussi saura écouter ces antennes d’arbres sur son passage. Les bois savent être loquaces comme il faut. Je vous parlerai. »

La table était dressée pour trois et j’attisais les braises sous le gril quand Marzin preste se leva et lui ouvrit sa porte.

Les yeux encore embrouillés de larmes nées sous la force du vent, la chevelure défaite, comme Lucile me parut ! Elle embrassait encore le Vieux, bafouillant des excuses pour un temps si long à n’être pas revenue, lorsqu’elle me vit. Toujours accroupi devant l’âtre, je n’ai pas bougé. Si mon corps ne voulait répondre aux ordres que je lui adressai, je songeais, par défaut, à fermer la bouche. Tout se précipita alors. J’entendis crier mon nom et elle, après cent morts et résurrections, toute amour, déjà sur moi qui m’embrasse et m’appelle encore. Nos regards rivés l’un à l’autre, comme ces braises, pas moins chauds, nos mains serrées l’une dans l’autre et nos cœurs accolés qui tendent à l’unisson. Pourquoi ces pleurs ? ces gémissements ? Pourquoi douleur, bonheur se rejoignent-ils si fort ? Nous ne sommes plus qu’un, androgyne de l’aube, à balbutier, comme ivres d’une oxygénation surabondante.

Marzin, qui compulse avec négligence quelque livre, toussote avant de se retourner. Il porte un beau sourire et, calme, annonce : « J’ai faim. Pas vous ? »

Ce dîner fut bien des plus étranges de ma vie. C’est comme si je fus parvenu dans l’Autre Monde et y banquetais avec des morts chéris. Esprit, beauté, amour se conjuguaient avec rêve, mystère, poésie, ou connaissance, lune et soleil. Nous jouissions chacun de notre présence aux deux autres. Lucile et moi étions aux nues, et Marzin le vif-argent, Marzin le sage goûtait la réunion de ces moitiés éparses.

Le vieil homme savait que je n’avais aucun plan quant à cette manière d’enlèvement de Lucile. Il nous fallait pourtant prendre garde, ce à quoi nous étions alors loin de songer. Un petit village à l’affût, un comptable de mari, un propriétaire légitime nous interdisaient bien sûr de nous aimer simplement. Que ferions-nous ? Fuir ? Seul Marzin pouvait savoir. Mais il laissait le cours de nos amours aller, impétueux, indocile, comme la rivière voisine nage dans le lit qu’elle s’est creusé.

Lucile paraissait brûler. Cheveux, regards, visage, épaules et mains, autant de flammes d’un même incendie qui me consumait. Brûlante et aérienne, sa présence à cette table m’évoquait sans répit le feu, vie et fascination, une façon d’être au monde subtile et dense. Je lui saisis souvent la main pour m’assurer de ce qu’elle ne brûlait pas physiquement. Tes yeux, Lucile, sont des ports où je m’embarque pour un au-delà. La fièvre, un feu autre, me gagne de ne pouvoir me fondre en toi. Uniques, irions-nous toujours ? Et je me vide et me perds en sensations vives de désirs, mêlant sans fond intelligence et soifs autres, et je me regagne pantelant, acculé à ton image, et vous n’êtes plus que souffle, essence d’airs affolés, amour et langueur !

Rien avant, rien de plus. Est-ce du bonheur qui me fait balbutier et palpiter tandis que mon esprit, malade, navigue vif, libre et désarticulé, de fil en fil aux confins du possible ? Prends-moi, donne, joue et dispose !

Qu’était Marzin devenu ? Les Sulèves, bulle de verre, reposent près de la terre. La rivière soliloque bien, des oiseaux graves ou légers devisent toujours alentour ; le monde pourtant, c’est sûr, a changé. Qui a nourri le feu dans la cheminée ? Il brûle tant et encore, ou le temps s’est éclipsé.

Comme la nuit se meurt, Lucile frissonne. Ses feulements d’une joie presque douloureuse se font rares. Des soupirs longs blessent à présent nos noces secrètes.

« Jamais, souffle-t-elle, je n’ai tant maudit le jour à paraître. La peur, tu sais, cette glu de l’âme, m’entache le cœur, et je pense, ne m’en veuille pas, à mon retour à demeure. Que lui dirai-je, car je ne peux rien dire ? Quel malheur d’avoir à réintégrer ma cellule, et que cette réincarcération même soit à risque ! Ami, laisse-moi aller. Quand la nuit sera de nouveau installée, je serai revenue. Laisse, je vais ! »

Elle est partie, comme ça, peu avant que la lumière ne dissipe les ténèbres, et moi je me suis glissé par quelque sente vers la rivière d’Argent, et je l’ai longuement écoutée divaguer.