« Les noces secrètes », IV   

IV

« Ah ! te voici, toi ! Ça me fait plaisir, entre donc. » Le vieil homme, toujours sobre, chaleureux, malicieux, s’effaçait derrière sa porte pour me céder le passage. Comme si de rien n’était, il ne s’étonnait pas plus de mon retour, après une si longue absence, que je ne fus surpris de ce qu’il avait si peu changé. Juste blanchi davantage, à peine voûté, Marzin se tenait, grand et beau, un pied sur le socle de la cheminée, le coude appuyé avec nonchalance sur la poutre antique, le linteau. Sans pose, léger, il me regarde, passant outre mes apparences, jusqu’à me fouiller l’âme. Son œil est d’un bleu marin, et il est sans fond, mais c’est son regard qui trouble, déconcerte, bouleverse, en cela qu’il s’adresse à l’inconnu qui nous habite. J’eus alors l’impression que le Vieux savait, qu’il était inutile de lui conter ma quête.

Marzin se tait, il a sorti deux verres et une bouteille. Le bruit du vin versé chante comme celui d’une source et résonne prodigieusement dans la maison de bois. « Allez ! » fît-il encore en levant le coude, et nous buvons de concert. Le silence régnait toujours lorsque Marzin, après avoir bourré sa pipe grosse, fit enfin : « Tu sais, la petite, elle est mariée. Un comptable. » La voix neutre, il me parlait mais paraissait absent, en voyage.

Il s’essuya, machinal, les moustaches énormes qui lui barricadent la bouche.

« Je veux la revoir, Marzin, vous seul saurez me comprendre. Je me fous d’avec qui elle est en paire aujourd’hui. Un serment ne se refait pas. Vous en êtes le témoin. Parlez-moi d’elle, dites-moi comment… »

Le Vieux a levé le nez. Il me considère, amène et soucieux. C’est bien la rivière que j’entends courir derrière la maison, et le vent qui chahute les chênes. Bon sang ! la chaleur d’antan me remonte aux veines.

« C’est la guerre ici que tu veux. Bah ! l’amour, la guerre… c’est nuage et pluie, non ? Je puis faire venir Lucile ici, l’innocente. Je ne l’ai pas revue depuis ton départ. Tu sais, les femmes sont oublieuses… peut-être autant que leurs hommes, après tout. Tu es en déraison, cela est certain, mais amour et déraison ne font pas non plus mauvais ménage. Il faut dire que tu as dans l’œil une mâle assurance… Je préfère que tu mettes cette force à accomplir ton devenir plutôt qu’à détourner le cours de la rivière, à déplacer les monts, que sais-je ? à me mener concurrence ! »

Là-dessus, nous rîmes de bon cœur tandis que l’enchanteur nous resservait de son vin délicieux.

« Tu es bien décidé, l’amant ? Alors, écoute. Voici ce que nous allons faire. »