« Les noces secrètes », II   

II

« Ces gouttes d’eau annoncent la pluie ! » se marre le père Jeanjean qui s’ébroue depuis un bon temps sur le seuil de l’auberge. Va-t-il fermer la porte ? Le ciel qui pleure, c’est toujours pour lui, le cantonnier, une accalmie dans le travail, et le ciel, en effet, se répand, inonde le pays depuis la veille au soir.

Anne derrière le comptoir, un sourire placide à la bouche, l’observe trempé à se presser devant le feu de la cheminée, derrière l’unique table.

Elle a déposé, le geste lourd, son torchon devant elle, puis soupçonneuse s’enquiert auprès de Jeanjean :

« Les travaux ont-ils cessé, de derrière la rue Mauve ?

— Tu rigoles ! ces fainéants ont décidé de faire durer la chose, et puis…

— Quoi encore ?

— Sais pas. J’ai l’impression, enfin, on dit que les communes ne veulent plus payer.

— Je vois. »

Oublié derrière mon café, j’aurais tant aimé entendre parler de toi, ici, et, étranger, boire goulûment les propos qui te concerneraient. Qu’importe ! je te retrouverai, petit nuage.

« T’as eu du monde, aujourd’hui ?

— Juste Monsieur, là, qui a l’air de venir de loin. »

Il m’était visiblement enjoint d’émerger de mon café.

« C’est que… j’arrive de la Beauce. Ça fait une trotte, tout de même. » À ce point de mon discours, il me faut, c’est quasi impératif, dire aussi ce que je viens faire ici.

« Je suis entomologiste et j’ai des travaux à effectuer dans la région.

— Ah ! »

Le tour est joué. Ils me lancent à présent des regards par en dessous, faux-fuyants et presque hostiles. N’a qu’à pas employer des mots savants !

La paix m’est redonnée. Je ris en moi-même, Lucile, et je songe, en demi-teinte.

Vingt ans après. De quoi ai-je l’air, blotti près de la cheminée de l’auberge, dans ce village, dans ce pays qui fut le mien et qui t’abrite toujours ?

J’ai payé et m’en suis allé. Un bouquet d’amertume m’orne l’âme. Que m’importe ce que je parais, et au regard de qui, et pourquoi. Je suis intègre en mon rêve, et voilà tout. Lucile, m’entends-tu ? Ces gens-là sont nos ennemis. Ils ne peuvent voir en moi que celui par qui le trouble arrive. Celui qui vient semer la discorde dans un « ménage » ! Parce que cette dernière union est, elle, légitime ? L’amour se fout des lois.

Ne peuvent-ils concevoir, ces gens, que seule existe la première rencontre, la découverte et ses serments infinis, quand bien même nos existences se seraient fuies ? Pourtant, Lucile, nous ne pourrons jamais vivre en solitude ensemble. Faire semblant, alors ? La seule compromission nécessaire.