« Les noces secrètes », I   

I

Ce jour que je revins au hameau de la Fontaine la seule constance de son décor me pénétra.

Comme prise dans les glaces de saisons immobiles, la campagne alentour inchangée se déchirait, et il m’était toujours donné de voir, sur le versant opposé à ma venue, là où la lumière sourd aux matins clairs, le bosquet de chênes hauts où j’inventai, enfant, l’univers qui m’édifia en retour. Au creux du val, une route mince et tordue, avatar du cours d’eau qui avait tracé le relief, se traînait jusqu’au plateau et desservait les quelques bâtisses à l’écart du confluent qui avait suscité l’installation d’hommes, plus haut vers la plaine.

Quel temps présidait-il, déjà, à nos retrouvailles ? Quelle époque était-ce quand nous nous étions revus ? Les nuages lourds du ponant se vautraient-ils sur le pays ou les astres filants rayaient-ils de nouveau un ciel noir et pur ?

Aujourd’hui je ne sais pas ce que ces différences signifient.

Pourquoi chercher à se rappeler ces apparences, quand j’ai conservé aussi limpide en moi le sentiment qui m’habitait ? Car j’étais seul à débarquer au hameau de la Fontaine ce jour-là, peut-être fut-ce un matin, et je jure n’avoir eu d’envie que fuir la compagnie des hommes et me repaître de vous et du vallon.

L’idée devait être un tantinet perverse, de me voir en spectre hanter les lieux de mes amours premières. Pourtant, nul pèlerin ne fut jamais plus convaincu de son innocence. Aucun crime — que dis-je ? —, aucune peccadille n’était à expier pour motiver ce voyage. Seul, d’abord, le désir jugé légitime de faire si possible fleurir le ressouvenir, et aussi sans doute la volonté, moins claire, d’altérer par la réalité une image trop belle et même entêtante.

Lucile avait été le prétexte à l’idée la plus pure — entendez la plus éthérée, la plus désincarnée, la plus monstrueuse — que j’eus de l’amour jamais. J’aimais son image et l’image de moi qui l’avais engendrée. Je faisais dire à ses yeux ce que l’idée me dictait et, pis encore, je prenais pour terme ultime de nos amours la fusion totale de nos deux êtres. Toutes vicissitudes charriées par deux millénaires de culte du renoncement, de la phobie charnelle et de l’attraction mortelle. On l’appelle Lucile, disais-je, et ce prénom lumineux faisait naturellement d’elle un ange, un rêve matérialisé d’apparence par ce visage doux et absent, une ombre de sourire à la bouche, que je buvais anxieux en humant sur sa joue le parfum de mes visions. « Jure-moi que tu m’aimes », mais elle voulait que je cueille le jour…

Oh ! nous nous étions embrassés et même caressés quelque peu alanguis, nous avions beaucoup marché les mains jointes et les oreilles rougies, occupés à s’écouter babiller ou à interpréter les intonations de l’autre, en attente de n’être qu’un, mais le vrai travail, l’œuvre de l’amour ne commençait qu’au quitter. Alors, possédé de Lucile, de son odeur de rêve, de sa voix de cristal, de ses miaulements de plaisir et de ses rires aux sonorités de harpe, je créais la vie comme il me fallait qu’elle soit.

Qu’était donc Lucile devenue ? L’âge lui avait-il savamment plissé le coin du regard et étoffé le ventre et les hanches ? S’agaçait-elle parfois d’enfants bruyants trop attachés à ses semelles ou d’un compagnon alourdi par l’habitude et dont les défauts ont vaincu le charme ? Tu ne pouvais avoir effacé de ta mémoire ce que nous avions vécu, et nos souvenirs ensemble traîneront toujours en un recoin de tes rêves, comme une hantise sûre et douce, trop idéale peut-être.

Je suis venu, paisible sans rancœur. Mes amertumes, je les avais laissées joncher ma route. Tout ce que j’ai manqué, tout ce dont je ne veux plus est mort, dispersé aux vents mauvais. Seul m’anime maintenant un souffle que je connais bien. C’est comme — tu connais mon goût pour les analogies — une soif enfin étanchée, ou une énergie, une force dont j’aurais capté après tant de détours la bienfaisance. Je veux te faire partager le secret. Tu t’appartiens et je me moque de qui prétendrait te posséder. Où es-tu ? Le pays m’apparaît vert et désert. Nous devions n’être que deux à cette rencontre, avec la vallée pour univers, à reconstruire notre humanité. Cela, Lucile, pour te dire qui j’étais lorsque j’arrivai.