« Les noces secrètes », XVI  

XVI

Au mitan de la journée, la main dans la main, nous dévorant de baisers, Lucile et moi faisions route sans nous retourner. Elle n’avait pas reparu chez elle. Un courrier griffonné à la hâte ferait l’affaire pour un homme si peu soucieux d’elle.

Après avoir repris au bourg voisin ma voiture et payé ma logeuse, c’est à la ville proche que nous sommes allés pour acheter une toilette à Lucile.

La moiteur de tes mains me laisse à penser que la crainte t’habite. Tu jettes des regards furtifs et tu redoutes une reconnaissance en ces lieux de multitude. L’œil de la foule a remplacé celui de lumière, le soleil, filtré par les branchages de la forêt et les brumes de la saison. Ici, nous sommes en pays hostile, à tout le moins étranger. Nous ne nous y attarderons. Les sourires fades ou liquoreux des commerçants nous donnent la nausée. L’existence ici est parade, et l’individu est jugé à l’aune de sa vestimentation, de sa voiture ou de sa situation, comme ils disent. Comment pourrions-nous vivre simples et nus, clos en ces murs ? À force de paraître, ces gens finissent par disparaître. Ils portent dans les yeux une flamme mal éteinte et, le nez au sol, courbés sous le poids du vide d’être ou, à l’inverse, les narines au vent, l’autosatisfaction arborée comme substitut de leur profondeur absente, ils fichent dans le regard d’autrui une vanité immonde. Quels orages, Lucile, pourront fissurer cette croûte de mensonge, par quelle révélation d’elles-mêmes ces entités nombreuses égarées recouvreront-elles quelque vérité ?

Dans la cité, il n’est pas de nature. L’artifice est roi, et quelques arbres d’excuse plantés çà et là s’époumonent à survivre, prisonniers plus lucides de l’aberration urbaine.

Où irons-nous ? Nous imagines-tu cacher notre conjugaison dans quelque chambre sous les toits, où tu ne pourras couvrir de ta joie les éclats ternes des téléviseurs avoisinants ? L’art de fuir cette mort grimée serait-il de nous déguiser aussi et de fondre, quelconques, en cette mascarade ? Ce compromis est au-dessus de nos capacités, et nous réserverons nos forces à être le plus vrai possible. Chercher l’un par l’autre à découvrir ce que nous sommes, cela ne souffre pas de semblance. Ce n’est pas le carnaval, sporadique, et sa liberté masquée qui nous est favorable, mais l’épure. Chacun de nous deux est féerie pour l’autre. Dans tes allusions, au bord de la rivière d’Argent, ton cœur parlait juste, Lucile. Ne perdons pas notre âme. Rassemblons notre bonheur d’être deux, et l’allons enfouir, trésor que nous couverons de notre présence sans relâche.

Lucile sans lâcher mes doigts m’observe et laisse, aimante, courir mes pensées. Lorsque je me tournai vers elle, précieuse compagne, elle sourit, puis me parla.

« Ami, si je sens bien les choses, ce premier contact citadin, toi aussi, t’horrifie. Nous avons vu néons, enseignes lumineuses, et nous préférons la lumière naturelle. Où est notre place ici ? De quoi avons-nous besoin ? Simplement de ne pas nous séparer, de rester bien près l’un de l’autre. Retournons à la chênaie et vivons-y, en sauvages amants. Les plus tendres sauvageons que forêt eut jamais abrités. Bâtis-nous belle et forte demeure. Moi, j’irai auprès de Marzin combiner quelque plan pour notre subsistance. Nous sommes, toi et moi, de cette nature, qui est notre milieu. Soyons arbre et rivière, couleuvre et roseau, que la forêt soit notre niche bienveillante. Ensemble le froid ne nous mordra pas, nous ne manquerons de rien. Si besoin, Marzin fera un intermédiaire entre le reste du monde et nous. Personne — tu connais la profondeur de la forêt aux environs des Sulèves ! — ne connaîtra même notre existence en ces lieux. »

L’audace et la force de Lucile me confondaient. Comment… isolés ou presque de tout, saurions-nous survivre dans la chênaie… Tant d’années de confort petit nous ont si peu aguerris à vivre ainsi, et si proches de son ancien foyer ! Folle, belle et si aimante Lucile… ton courage nous ouvre peut-être la voie, la seule pour ne pas dissoudre notre mariage — j’irai !

Je t’ai prise contre moi et t’embrasse et te serre, et nos rires à la consternation du badaud couvrent le grondement des automobiles, et nous dansons, tournoyons, sur cette place grise de béton et de vitrines offertes à l’ennui. Amour et folie ne firent jamais mauvais ménage.