« Les noces secrètes », XV   

XV

Marzin nous attendait. Sur son tabouret bas, les pieds contre le socle de la cheminée, le Vieux tisonne, paisible.

« Ces deux-ci vont nous quitter.

— Oui, reprit Lucile. Nous sommes venus vous faire nos au revoir.

— Rester dans le pays est bien sûr impensable », crus-je devoir ajouter.

Notre ami a soufflé sur l’âtre. À présent, les flammes montent et colorent son visage. Il ne nous regarde plus. Que voit-il ? Un sourire passe sur ses lèvres.

« Deux bœufs attelés à une coque, ils tirent… Voyez la merveille ! Enfants, si vous ne doutez pas être ces bœufs du même équipage, il va vous falloir réfléchir à ce que peut figurer cette coque que vous tirez et qui vous essouffle. La “matière” a besoin de l’“esprit”, ces deux versants d’une même montagne, pour ne pas involuer mais, au contraire, être tirée par le haut. L’esprit de même, sans la matière, son rejeton, sans les informations rapportées, comment pourrait-il évoluer ?

» Toute manifestation est transitoire, certes, et nous ne sommes que des passants. Il est cependant des lois qui échappent à l’évidence et qui ne constituent pas moins pour les esprits intuitifs les seuls vrais piliers de ce monde. Si les forces dont je vous parle sont contraires, elles ne sont pas antagonistes pour autant, mais sont un équilibre, neutre en soi, dont il nous appartient de faire qu’il soit positif.

» La flèche de mon désir, ascensionnelle, est retenue à la terre par une contingence inéluctable, la pesanteur. Pesanteur de toute chose, de toute personne, de quelque événement, de tout acte. Y compris celui de désirer. Pourtant, c’est bien de l’enfermement de mon esprit dans un corps heureux et malheureux que naît cette flèche. Le paradoxe n’est qu’apparence.

» La plus belle figuration de liberté, le vent, que serait-il sans la rencontre de pressions différentes, hautes et basses, volerait-il, puits de rêves, sans les changements brusques de température ?

» Ces différences elles-mêmes ne sont qu’illusion. Qu’importe la vague, large et arrogante, ou sa voisine, petite et mort-née ? Seul compte l’Océan, dont elles émanent et où elles retournent. Courez, chers petits, vous mettre à l’abri du monde et tremblez, car vous êtes le monde. Comment y échapper ?

» Vous formez un couple alchimique, dans le cycle des transformations. Votre erre est infinie. Vous avez été les premiers amants de l’humanité, vous êtes la fleur de l’amour même, et vous serez encore oiseaux par deux dans les ciels à venir et confluence des flux de la terre. Je vous aime. »

Les yeux embués de larmes, Marzin pesta contre la fumée et se leva pour nous servir à boire.