« Les noces secrètes », XII   

XII

Lucile cette nuit s’est levée. Son époux dort toujours. Elle s’est épongé le visage et, un verre d’eau bu, elle ouvre la fenêtre. Face à elle le faîtage d’un chêne s’incline et la salue. Elle a souri. Le vent alors brusque tourbillonne. Il caracole, comment pourrait-elle l’ignorer !

Il se fait plus caressant et l’entoure, haleine tiède et toute sollicitude. Lucile s’est raidie, son regard brille sur l’horizon. Elle n’a pas froid, mais elle frissonne. Sans y penser elle caresse la pointe, dure, de ses seins. Où est-il ? Que fait-il ? Bon sang ! la fontaine…

Le vent s’est rabattu. Sous la lune blanche une femme vole vers Les Sulèves. Dans le chemin creux elle glisse, aérienne, et son émoi est grand. Les yeux écarquillés, la bouche humide et le sexe douloureux presque elle court, légère, et l’astre femelle lui glisse des gouttes d’argent dans sa chevelure. Les arbres lui crient leur sympathie. Leurs ancêtres ont vu déjà, si haut dans le temps ! la même femme passer sous leur ramage mue par la force, le devenir du monde dans le ventre, et leurs bras joints au-dessus d’elle se tordaient comme à présent pour une haie d’honneur. Lucile n’entend rien, elle sait tout. Beauté et puissance elle va, et c’est la marche têtue de l’univers qui prend chair. L’ombre recule. Cette femme est l’aube qui se dresse, forte et tendre, un espoir pour cette terre où toute chose meurt et se liquéfie avant que de renaître. Ta course est un chant, Lucile, qui couvre le chaos et ordonne, polyphonique, l’existence même. Tes pas effacent toute misère et de ton souffle avide naissent des vents nouveaux qui féconderont toute contrée. Je te vois suivre le fil de ton cœur, belle, et je reste droit dans la nuit, radieux, si près de toi.