« Les noces secrètes », XI   

XI

Dans ma soupente, Lucile repartie, je ne dors pas, je saigne. Chaque départ d’elle me laisse pantelant, je sais que je ne peux plus vivre sans sa présence, comme prisonnier de mon rêve.

À travers la lucarne, je regarde cligner mille feux. Un jour, nous apprendrons les ciels et leurs lectures. Orphelin je me vois, poussière désemparée, errer dans la galaxie à des vitesses de vertige, infinitésimal compté dans un univers sans mesure, une composition de systèmes mystérieusement imbriqués flottant dans des espaces sans fins et qui en croisent d’autres encore, aux profondeurs autres, sans consistance, en voie de surgissement. Ma vitale complémentarité, mon oxygène, c’est elle. Je demeure ballotté dans de sombres infinitudes, amputé, exsangue, et je ne suis que brûlure d’attente et de désir, souffrance d’elle, altéré, un escargot de sécheresse. Lucile, entends-moi. Parle-moi.

Mes yeux sont clos, je te vois. Tes mains battent l’air et ton regard est noyé dans le mien, nous repartons pour de nouvelles aires. Des vents complices nous portent ahuris au-dessus des montagnes noires et de l’océan fantasque. Écoute, mon âme, une instrumentation ancienne hurle notre joie. Vois cette cascade colorée qui se jette en nous ! Vole, intrépide, et retiens-moi, allons, concert déployé, chanter aux hommes nos retrouvailles et laissons aux siècles erratiques notre quête commune. Tourne, vire et repars sans quitter, je t’aime, la Terre n’a plus de bornes et les cieux fourmillent de chambres bleu et rose où nicher notre amour d’être. Ici, au fond, tout n’est qu’apprentissage de toi, enfin… de nous. Courage, mon cœur ! ces nuages nous emporteront — où ?

Dans la nuit je suis sorti, Lucile, et j’ai pénétré la chênaie. À pas pesés je me suis approché de la rivière, et j’ai franchi le pont du Rêve. Je t’emporte avec moi, tu es ici sous ma poitrine et je te sens palpiter. Viens. Au fond d’une dépression à l’accès difficile tu connais une fontaine oubliée. Une source sûre et forte y coule, que rien ne saurait éteindre. C’est là que Marzin fut le témoin de nos premières épousailles, sous la bienveillance des dieux. Tu m’as pris la main et, au creux de la tienne, j’ai bu de l’eau neuve avant de t’en offrir à mon tour. Le lierre, la glycine et l’aubépine ont fleuri nos noces silencieuses, au loin un geai cria.

À mes pieds l’eau sourd et en ton absence je recrée notre proximité belle. Arbre je me dresse et t’appelle des ténèbres. Lucile !

Le vent s’est dressé, il rôde et tourne dans ce lieu sans âge. Marzin nous a appris, et le vent est notre émissaire. Va, fils de l’esprit, sans temps et sans souci file et porte à ma bien-aimée le son de mon âme. Le doigt tendu sur la voûte sombre je creuse en moi et extirpe la force pour animer l’ami Vent. Ça y est… il va, dévale et court sur les cheveux des arbres. Il ploie l’herbe et échevèle les passants, il vole, revient, t’enveloppe, et te souffle mes pensées.