« Les noces secrètes », IX   

IX

Aux Sulèves je couche sous le toit. Au ras de la poutraison mon lit longe le garde-corps et par une lucarne je mire les étoiles pour m’endormir.

Aujourd’hui, je me suis assoupi sans difficulté. Le jour qui perle au travers du rideau de la fenêtre du toit ne m’a en rien incommodé. L’après-midi, après le déjeuner, Marzin m’a emmené en forêt, car je voulais lui conter un rêve que je fis.

Très vite, nous sortîmes des sentiers courus. Nous avons emprunté un chemin discret qui suit la rivière. Marzin de temps à autre s’arrête et porte la main sur le nœud d’un arbre, chêne, coudrier ou pommier. Il me semble qu’il salue de vieux amis ou, plutôt, de vieux maîtres. Cette fois l’homme des Sulèves me fit découvrir une clairière. Nous y serons accueillis par des chants bizarres d’oiseaux. Le ciel s’ouvrit sur nos têtes, et, bientôt, après que Marzin m’eut dévoilé quelques secrets de l’espace que nous occupions, nous pûmes nous asseoir sur une pierre couchée, lisse, énorme, dont une extrémité, sans doute jadis une embase, est plus large que l’autre.

« Cette pierre s’appelle la Roche Sans Clef, me confie-t-il en souriant, et je crois bien que la clef est en la pierre. »

Jamais je n’ai vu passer tant de sérénité, de chaleur, de sagesse dans la voix et le regard d’un homme. Marzin ! Par ce moment, là où la forêt s’ouvre au ciel, tu as semé au fond de mon âme une graine de métamorphose.

Le rêve que je lui narrai était baigné de lectures médiévales. Une chapelle, alliant la limpide rigueur romane à l’audace et l’exaltation gothiques, m’accueille. J’y passerai, seul, la nuit. Cette nuit, à l’abri du brouillard, est une descente au sein de la terre. Qu’attendé-je ? Mystique sans foi, il s’agit de découvrir en moi quelque entité que je puisse prier de m’aider à progresser. À l’aube, c’est une épée qui me sera remise, après que l’on m’aura par elle trois fois imposé. Elle se nomme la Bien-Trempée et je jure qu’elle ne sera que fléau de la Balance. La fin de la nuit est hallucinée quand s’ouvrent les battants de la forteresse consacrée. Ils s’avancent, forts, sages et beaux, frères aimants qui me plantent le genou droit en terre. Face à moi-même je suis agenouillé, hâve, fiévreux comme au retour du plus périlleux des voyages. Je te vois, mon double, mon frère, ami mon ennemi, cette nuit, et je t’ai sommé de rester coi. Je te contiendrai. Il me semble que cet instant grave sur mes joues des sillons de larmes bonnes. Dix siècles m’ont envahi, on me porte au lever du jour, l’aurore a la couleur de l’améthyste. Je vous en rapporterai, Lucile, une rose.

Marzin, qui s’excuse d’user de lieux communs, me rappelle d’abord que chaque élément du songe est part de moi-même. L’impétrant dans la chapelle est l’esprit dans sa quête. La chapelle, c’est le monde, ou le rempart contre le monde, ou la peau du moi au contact du monde. Quel monde ? Le brouillard est le monde visible, au-delà est l’objet de la quête, qui est aussi la descente en soi au cours d’une veillée, d’une nuitée fœtale. « Où donc est la pierre cachée ? » me sourit-il, énigmatique encore. Les compagnons à l’aurore figurent, réunis, le moi invaincu qui renaît au lever du soleil, la victoire de la lumière sur la ténèbre. Victoire spirituelle comme en atteste la couleur de l’aube, violette, c’est-à-dire le plus haut degré visible du spectre lumineux.

Le moins important n’est certes pas la réception de l’épée. L’épée est symbole de l’énergie, celle, primordiale, que l’on a le droit même d’appeler la vie. Elle est encore le verbe, le mot ou le son créateur, imparable. Elle est toujours attribuée, selon un code ici respecté, au lever du jour et par Force, Sagesse et Beauté, qui sont les règles de travail des bâtisseurs.

« Quand l’heure surgira, il te faudra écrire, ami, avec beaucoup d’amour. » D’une bourrade malicieuse, Marzin m’invite à le suivre et à repartir et, surtout, à ne pas lui demander d’éclaircir cette dernière sentence. Nous fuyons la clairière.

Dans un sous-bois éclairé, par-delà les têtes des arbres j’entrevois les voiles de nuit qui commencent de draper la contrée. Lui, marche, sûr de son pied, homme-arbre parmi des arbres humains qui tendent leurs bras desséchés vers notre approche. Un cri, là-bas, femelle d’oiseau de nuit ou hérisson, marque la citoyenneté invisible de la forêt. Parfois, l’homme s’immobilise et écoute. Un murmure de fond de gorge nous signale la rivière qui passe, vague et divague dans son lit. Clapotis, rire contenu, rumeur de gazouillis, borborygmes vaseux, végétaux gras et odorifères, subreptices glissades sur la berge, fuites à tire-d’aile ou visqueuses immergées, pierres vertes et lisses, le monde des origines survit, ici, à nos côtés, tandis que nous nous dressons, pieds dans la tourbe et la tête loin encore des étoiles. Marzin ! où est-il ! Je me plante, glacé, et, dans ma tête, le pire se précipite. Me perdre ! Manquer notre rendez-vous ! Où est la lune ? Non, Marzin coulé dans la pénombre s’est arrêté un peu plus loin et demeure, fixe, à contempler un tronc d’arbre, un pan de ciel. Enfant ! si peu sûr de toi-même… Un bâton ! que l’on me donnât un bâton ! Je dois passer.