« Les noces secrètes », VIII   

VIII

Marzin réoccupait Les Sulèves à mon retour. L’homme, assis sur un tabouret devant sa cheminée, les yeux mi-clos, semblait converser avec le feu lorsque j’entrai. C’est en silence que je me posai à mon tour, près de la table derrière lui.

« Sais-tu ce que tu veux à la fin ? »

La question, brusque, m’arrache à ma torpeur.

« Il n’est pourtant, garçon, que deux solutions. Ou tu te satisfais de cette incartade dans le passé et dans la vie de Lucile, ou tu tentes d’y introduire la pérennité. C’est-à-dire un travail de Titan.

— Pourquoi parlez-vous de travail, quand il s’agit d’amour ?

— Parce que le travail n’est pas toujours œuvre pénible, apparemment vaine sinon pour celui qui en tire presque tout le profit. Vouloir franchir le fleuve et gagner un autre monde, c’est aussi jeter un pont pour ce faire, et donc travailler. Chercher à connaître, c’est encore apprendre à regarder, à relier les choses entre elles, c’est toujours travailler. Que fais-tu lorsque tu veux m’écouter ? Tu travailles, encore, à comprendre ces signes interjetés que sont les mots que je formule. Le poète ne travaille-t-il pas à réinventer le verbe, comme l’oiseau œuvre à conserver son territoire par son chant ? Ne sois pas si puéril.

— Pourquoi, alors, « œuvre titanesque » ?

— Voilà une bonne question. La poser signifie que tu travailles déjà à y répondre. (Il sourit avec malice.) Peut-être entrevois-tu ce qu’il va te falloir déployer comme talent pour la convaincre de t’emboîter le pas. Elle a peur, tu le sais. Puis, si elle te suit, où irez-vous fuir la colère des hommes ? Surtout, que feras-tu pour apaiser son anxiété, et peut-être, par contagion, la tienne ? Gigantesque tâche, que tout cela ! Ce n’est pourtant que le début. Penses-tu, même inspirés des dieux, que l’on puisse aimer impunément ? La plus belle, la plus saine, la plus puissante des bêtes de course s’épuise dans le temps et sur la distance. N’oublie jamais cela. Votre char est soumis aux mêmes lois. Où que vous irez, quoi que vous ferez, la roue du temps usera votre ardeur. Encore qu’il te faut considérer ceci : ce que je nomme distance ou roue du temps, cela n’existe pas. Tu es ton seul ennemi, vous êtes votre premier danger. Imagine donc, mais vois l’effort, le travail qu’il te reste à accomplir pour garder comme un précieux bien — qui ne doit jamais t’appartenir ! — celle que tu aimes. »

Le Vieux, tisonnant les braises, se tait un moment.

« Alors ? »

Abîmé dans une pensée spirale, à monter et redescendre au gré de ma confiance, je pesais et soupesais en dépit de moi mes forces et mes faiblesses dans cette entreprise que me définissait Marzin. Le Vieux, qui savait aimer et être lucide, et ce n’était pas là son moindre don, s’était, semble-t-il, de nouveau absenté. Il était toujours devant le feu et me tournait le dos, mais je le savais ailleurs. Il me laissait à ma méditation.

À retrouver Lucile je m’étais beaucoup préparé. Je peux dire maintenant que j’avais aussi hésité, longtemps. Qu’est-ce qui me poussa ainsi ? Pendant cette période de mûrissement, tout tendu vers elle, Lucile pensait à moi, elle me l’a dit. Tout cela est si étrange. Me voici, comblé dans mon intention première, et, de fait, comme un enfant devant une grille grande, désemparé. Saurais-je m’en retourner, laissant là ce trésor partie de moi-même, belle d’entre les belles, bouche, rêve, dents, songes, seins, ventre et bonheur ? Lucile… est-il juste que nous soyons distincts ? La belle question ! ponctuerait Marzin. Nous ne serons pas séparés. Rejoignons-nous. Courage ! Lorsque la lune recouronnera les arbres, vous serez là. Partirons-nous ? N’est-il quelque piège à attendre — et pourquoi ? Si je pouvais mourir d’ici à cette nuit… Que fais-tu ? Ta vie, bien sûr. Oh ! non, je ne veux pas être jaloux de tout ce qui n’est pas moi autour de toi, cela serait trop trivial. Tu n’es pas non plus ma moitié, tu existes en tant que telle, tu es, Lucile. Distincts mais ensemble. Veux-tu ? Tu sais, les chiens de mer, quand ils se sont choisis, ne se quittent plus et nagent l’un contre l’autre jusqu’à la mort. L’indépendance, pourtant, ne pas vivre l’étouffoir, bien sûr… mais comment ?