« Le roman d'un jeune homme pauvre », Château de Laroque (d’Arz), 1er mai   

Château de Laroque (d’Arz), 1er mai

J’ai quitté Paris hier. Ma dernière entrevue avec M. Laubépin a été pénible. J’ai voué à ce vieillard les sentiments d’un fils. Il a fallu ensuite dire adieu à Hélène. Pour lui faire comprendre la nécessité où je me trouve d’accepter un emploi, il était indispensable de lui laisser entrevoir une partie de la vérité. J’ai parlé de quelques embarras de fortune passagers. La pauvre enfant en a compris, je crois, plus que je n’en disais : ses grands yeux étonnés se sont remplis de larmes, et elle m’a sauté au cou.

Enfin je suis parti. Le chemin de fer m’a mené à Rennes, où j’ai passé la nuit. Ce matin, je suis monté dans une diligence qui devait me déposer cinq ou six heures plus tard dans une petite ville de Morbihan, située à peu de distance du château de Laroque. J’ai fait une dizaine de lieues au-delà de Rennes sans parvenir à me rendre compte de la réputation pittoresque dont jouit dans le monde la vieille Armorique. Un pays plat, vert et monotone, d’éternels pommiers dans d’éternelles prairies, des fossés et des talus boisés bornant la vue des deux côtés de la route, tout au plus quelques petits coins d’une grâce champêtre, des blouses et des chapeaux cirés pour animer ces tableaux vulgaires, tout cela me donnait fortement à penser depuis la veille que la poétique Bretagne n’était qu’une sœur prétentieuse et même un peu maigre de la Basse-Normandie. Fatigué de déceptions et de pommiers, j’avais cessé depuis une heure d’accorder la moindre attention au paysage, et je sommeillais tristement, quand il m’a semblé tout à coup m’apercevoir que notre lourde voiture penchait en avant plus que de raison : en même temps l’allure des chevaux se ralentissait sensiblement, et un bruit de ferrailles, accompagné d’un frottement particulier, m’annonçait que le dernier des conducteurs venait d’appliquer le dernier des sabots à la roue de la dernière diligence. Une vieille dame, qui était assise près de moi, m’a saisi le bras avec cette vive sympathie que fait naître la communauté du danger. J’ai mis la tête à la portière : nous descendions, entre deux talus élevés, une côte extrêmement raide, conception d’un ingénieur véritablement trop ami de la ligne droite. Moitié glissant, moitié roulant, nous n’avons pas tardé à nous trouver dans un étroit vallon d’un aspect sinistre, au fond duquel un chétif ruisseau coulait péniblement et sans bruit entre d’épais roseaux ; sur ses rives écroulées se tordaient quelques vieux troncs couverts de mousse. La route traversait ce ruisseau sur un pont d’une seule arche, puis elle remontait la pente opposée en traçant un sillon blanc à travers une lande immense, aride et absolument nue, dont le sommet coupait le ciel vigoureusement en face de nous. Près du pont, et au bord du chemin s’élevait une masure solitaire dont l’air de profond abandon serrait le cœur. Un homme jeune et robuste était occupé à fendre du bois devant la porte : un cordon noir retenait par derrière ses longs cheveux d’un blond pâle. Il a levé la tête, et j’ai été surpris du caractère étranger de ses traits, du regard calme de ses yeux bleus ; il m’a salué dans une langue inconnue d’un accent bref, doux et sauvage. À la fenêtre de la chaumière se tenait une femme qui filait : sa coiffure et la coupe de ses vêtements reproduisaient avec une exactitude théâtrale l’image de ces grêles châtelaines de pierre qu’on voit couchées sur les tombeaux. Ces gens n’avaient point la mine de paysans : ils avaient au plus haut degré cette apparence aisée, gracieuse et grave qu’on nomme l’air distingué. Leur physionomie portait cette expression triste et rêveuse que j’ai souvent remarquée avec émotion chez les peuples dont la nationalité est perdue.

J’avais mis pied à terre pour monter la côte. La lande, que rien ne séparait de la route, s’étendait tout autour de moi à perte de vue : partout de maigres ajoncs rampant sur une terre noire ; çà et là des ravines, des crevasses, des carrières abandonnées, quelques rochers affleurant le sol ; pas un arbre. Seulement, quand je suis arrivé sur le plateau, j’ai vu à ma droite la ligne sombre de la lande découper dans l’extrême lointain une bande d’horizon plus lointaine encore, légèrement dentelée, bleue comme la mer, inondée de soleil, et qui semblait ouvrir au milieu de ce site désolé la soudaine perspective de quelque région radieuse et féerique : c’était enfin la Bretagne !

J’ai dû fréter un voiturin dans la petite ville de *** pour faire les deux lieues qui me séparaient encore du terme de mon voyage. Pendant le trajet, qui n’a pas été des plus rapides, je me souviens confusément d’avoir vu passer sous mes yeux des bois, des clairières, des lacs, des oasis de fraîche verdure cachées dans les vallons ; mais, en approchant du château de Laroque, je me sentais assailli par mille pensées pénibles qui laissaient peu de place aux préoccupations du touriste. Encore quelques instants, et j’allais entrer dans une famille inconnue, sur le pied d’une sorte de domesticité déguisée, avec un titre qui m’assurait à peine les égards et le respect des valets de la maison ; ceci était nouveau pour moi. Au moment même où M. Laubépin m’avait proposé cet emploi d’intendant, tous mes instincts, toutes mes habitudes s’étaient insurgés violemment contre le caractère de dépendance particulière attaché à de telles fonctions. J’avais cru néanmoins qu’il m’était impossible de les refuser sans paraître infliger aux démarches empressées de mon vieil ami en ma faveur une sorte de blâme décourageant. De plus, je ne pouvais espérer d’obtenir avant plusieurs années dans des fonctions plus indépendantes les avantages qui m’étaient faits ici dès le début, et qui allaient me permettre de travailler sans retard à l’avenir de ma sœur. J’avais donc vaincu mes répugnances, mais elles avaient été bien vives, et elles se réveillaient avec plus de force en face de l’imminente réalité. J’ai eu besoin de relire dans le code que tout homme porte en soi les chapitres du devoir et du sacrifice ; en même temps je me répétais qu’il n’est pas de situation si humble où la dignité personnelle ne se puisse soutenir et qu’elle ne puisse relever. Puis je me traçais un plan de conduite vis-à-vis des membres de la famille Laroque, me promettant de témoigner pour leurs intérêts un zèle consciencieux, pour leurs personnes une juste déférence, également éloignée de la servilité et de la raideur. Mais je ne pouvais me dissimuler que cette dernière partie de ma tâche, la plus délicate sans contredit, devait être simplifiée ou compliquée singulièrement par la nature spéciale des caractères et des esprits avec lesquels j’allais me trouver en contact. Or M. Laubépin, tout en reconnaissant ce que ma sollicitude sur l’article personnel avait de légitime, s’était montré obstinément avare de renseignements et de détails à ce sujet. Toutefois, à l’heure du départ, il m’avait remis une note confidentielle, en me recommandant de la jeter au feu dès que j’en aurais fait mon profit. J’ai tiré cette note de mon portefeuille, et je me suis mis à en étudier les termes sibyllins, que je reproduis ici exactement.

Château de Laroque (d’Arz)

État des personnes qui habitent ledit chateau

1° M. Laroque (Louis-Auguste), octogénaire, chef actuel de la famille, source principale de la fortune ; ancien marin, célèbre sous le premier empire en qualité de corsaire autorisé ; paraît s’être enrichi sur mer par des entreprises légales de diverse nature ; a longtemps habité les colonies. Originaire de Bretagne, il est revenu s’y fixer, il y a une trentaine d’années, en compagnie de feu Pierre-Antoine Laroque, son fils unique, époux de

2° Mme Laroque (Joséphine-Clara), belle-fille du susnommé ; créole d’origine, âgée de quarante ans ; caractère indolent, esprit romanesque, quelques manies : belle âme ;

3° Mlle Laroque (Marguerite-Louise), petite-fille, fille et présomptive héritière des précédents, âgée de vingt ans ; créole et Bretonne ; quelques chimères : belle âme ;

4° Mme Aubry, veuve du sieur Aubry, agent de change, décédé en Belgique ; cousine au deuxième degré, recueillie dans la maison : esprit aigri ;

5° Mlle Hélouin (Caroline-Gabrielle), vingt-six ans ; ci-devant institutrice, aujourd’hui demoiselle de compagnie : esprit cultive, caractère douteux.

Brûlez.

Ce document, malgré la réserve qui le caractérisait, ne m’a pas été inutile : j’ai senti se dissiper, avec l’horreur de l’inconnu, une partie de mes appréhensions. D’ailleurs, s’il y avait, comme le prétendait M. Laubépin, deux belles âmes dans le château de Laroque, c’était assurément plus qu’on n’avait droit d’espérer sur une proportion de cinq habitants.

Après deux heures de marche, le voiturier s’est arrêté devant une grille flanquée de deux pavillons qui servent de logement à un concierge. J’ai laissé là mon gros bagage, et je me suis acheminé vers le château, tenant d’une main mon sac de nuit et décapitant de l’autre, à coups de canne, les marguerites qui perçaient le gazon. Après avoir fait quelques centaines de pas entre deux rangs d’énormes châtaigniers, je me suis trouvé dans un vaste jardin de disposition circulaire, qui paraît se transformer en parc un peu plus loin. J’apercevais, à droite et à gauche, de profondes perspectives ouvertes entre d’épais massifs déjà verdoyants, des pièces d’eau fuyant sous les arbres, et des barques blanches remisées sous des toits rustiques. – En face de moi s’élevait le château, construction considérable, dans le goût élégant et à demi italien des premières années de Louis XIII. Il est précédé d’une terrasse qui forme, au pied d’un double perron et sous les hautes fenêtres de la façade, une sorte de jardin particulier auquel on accède par plusieurs escaliers larges et bas. L’aspect riant et fastueux de cette demeure m’a causé un véritable désappointement, qui n’a pas diminué, lorsqu’en approchant de la terrasse, j’ai entendu un bruit de voix jeunes et joyeuses qui se détachait sur le bourdonnement plus lointain d’un piano. J’entrais décidément dans un lieu de plaisance, bien différent du vieux et sévère donjon que j’avais aimé à me figurer. Toutefois ce n’était plus l’heure des réflexions ; j’ai gravi lestement les degrés, et je me suis trouvé tout à coup en face d’une scène qu’en toute autre circonstance j’aurais jugée assez gracieuse. Sur une des pelouses du parterre, une demi-douzaine de jeunes filles, enlacées deux à deux et se riant au nez, tourbillonnaient dans un rayon de soleil, tandis qu’un piano, touché par une main savante, leur envoyait, à travers une fenêtre ouverte, les mesures d’une valse impétueuse. J’ai eu du reste à peine le temps d’entrevoir les visages animés des danseuses, les cheveux dénoués, les larges chapeaux flottant sur les épaules : ma brusque apparition a été saluée par un cri général, suivi aussitôt d’un silence profond ; les danses avaient cessé, et toute la bande, rangée en bataille, attendait gravement le passage de l’étranger. L’étranger cependant s’était arrêté, non sans laisser voir un peu d’embarras. Quoique ma pensée n’appartienne guère depuis quelque temps aux prétentions mondaines, j’avoue que j’aurais en ce moment fait bon marché de mon sac de nuit. Il a fallu en prendre mon parti. Comme je m’avançais, mon chapeau à la main, vers le double escalier qui donne accès dans le vestibule du château, le piano s’est interrompu tout à coup. J’ai vu se présenter d’abord à la fenêtre ouverte un énorme chien de l’espèce des terre-neuve, qui a posé sur la barre d’appui son mufle léonin entre ses deux pattes velues ; puis, l’instant d’après, a paru une jeune fille d’une taille élevée, dont le visage un peu brun et la physionomie sérieuse étaient encadrés dans une masse épaisse de cheveux noirs et lustrés. Ses yeux, qui m’ont semblé d’une dimension extraordinaire, ont interrogé avec une curiosité nonchalante la scène qui se passait au dehors. – Eh bien, qu’est-ce qu’il y a donc ? a-t-elle dit d’une voix tranquille. – Je lui ai adressé une profonde inclination, et, maudissant une fois de plus mon sac de nuit, qui amusait visiblement ces demoiselles, je me suis hâté de franchir le perron.

Un domestique à cheveux gris, vêtu de noir, que j’ai trouvé dans le vestibule, a pris mon nom. J’ai été introduit quelques minutes plus tard, dans un vaste salon tendu de soie jaune, où j’ai reconnu d’abord la jeune personne que je venais de voir à la fenêtre, et qui était définitivement d’une extrême beauté. Près de la cheminée, où flamboyait une véritable fournaise, une dame d’un âge moyen, et dont les traits accusaient fortement le type créole, se tenait ensevelie dans un grand fauteuil compliqué d’édredons, de coussins et de coussinets de toutes proportions. Un trépied de forme antique, que surmontait un brasero allumé, était placé à sa portée, et elle en approchait par intervalles ses mains grêles et pâles. À côté de Mme Laroque était assise une dame qui tricotait : à sa mine morose et disgracieuse je n’ai pu méconnaître la cousine au deuxième degré, veuve de l’agent de change décédé en Belgique.

Le premier regard qu’a jeté sur moi Mme Laroque m’a paru empreint d’une surprise touchant à la stupeur. Elle m’a fait répéter mon nom. – Pardon !... monsieur ?...

– Odiot, madame.

– Maxime Odiot, le gérant, le régisseur que M. Laubépin ?...

– Oui, madame.

– Vous êtes bien sûr ?

Je n’ai pu m’empêcher de sourire.

– Mais oui, madame, parfaitement.

Elle a jeté un coup d’œil rapide sur la veuve de l’agent de change, puis sur la jeune fille au front sévère, comme pour leur dire : – Concevez-vous ça ? – Après quoi elle s’est agitée légèrement dans ses coussinets, et a repris :

– Enfin, veuillez vous asseoir, monsieur Odiot. Je vous remercie beaucoup, monsieur, de vouloir bien nous consacrer vos talents. Nous avons grand besoin de votre aide, je vous assure, car enfin nous avons, on ne peut le nier, le malheur d’être fort riches... – S’apercevant qu’à ces mots la cousine au deuxième degré levait les épaules : – Oui, ma chère Mme Aubry, a poursuivi Mme Laroque, j’y tiens. En me faisant riche, le bon Dieu a voulu m’éprouver. J’étais née positivement pour la pauvreté, pour les privations, pour le dévouement et le sacrifice ; mais j’ai toujours été contrariée. Par exemple, j’aurais aimé à avoir un mari infirme. Eh bien, M. Laroque était un homme d’une admirable santé. Voilà comment ma destinée a été et sera manquée d’un bout à l’autre...

– Laissez donc, a dit sèchement Mme Aubry. La pauvreté vous irait bien à vous, qui ne savez vous refuser aucune douceur, aucun raffinement.

– Permettez, chère madame, a repris Mme Laroque, je n’ai aucun goût pour les dévouements inutiles. Quand je me condamnerais aux privations les plus dures, à qui ou à quoi cela profiterait-il ? Quand je gèlerais du matin au soir, en seriez-vous plus heureuse ?

Mme Aubry a fait entendre d’un geste expressif qu’elle n’en serait pas plus heureuse, mais qu’elle considérait le langage de Mme Laroque comme prodigieusement affecté et ridicule.

– Enfin, a continué celle-ci, heur ou malheur, peu importe. Nous sommes donc très riches, monsieur Odiot, et, si peu de cas que je fasse moi-même de cette fortune, mon devoir est de la conserver pour ma fille, quoique la pauvre enfant ne s’en soucie pas plus que moi, n’est-ce pas, Marguerite ?

À cette question, un faible sourire a entrouvert les lèvres dédaigneuses de Mlle Marguerite et l’arc allongé de ses sourcils s’est tendu légèrement, après quoi cette physionomie grave et superbe est rentrée dans le repos.

– Monsieur, a repris Mme Laroque, on va vous montrer le logement que nous vous avons destiné, sur le désir formel de M. Laubépin ; mais, auparavant, permettez qu’on vous conduise chez mon beau-père, qui sera bien aise de vous voir. Voulez-vous sonner, ma chère cousine ? J’espère, monsieur Odiot, que vous nous ferez le plaisir de dîner aujourd’hui avec nous. Bonjour, monsieur, à bientôt.

On m’a confié aux soins d’un domestique qui m’a prié d’attendre, dans une pièce contiguë à celle d’où je sortais, qu’il eût pris les ordres de M. Laroque. Cet homme avait laissé la porte du salon entrouverte, et il m’a été impossible de ne pas entendre ces paroles prononcées par Mme Laroque sur le ton de bonhomie un peu ironique qui lui est habituel : – Ah çà ! comprend-on Laubépin, qui m’annonce un garçon d’un certain âge, très simple, très mûr, et qui m’envoie un monsieur comme ça ?

Mlle Marguerite a murmuré quelques mots qui m’ont échappé, à mon vif regret, je l’avoue, et auxquels sa mère a répondu aussitôt : – Je ne dis pas le contraire, ma fille ; mais cela n’en est pas moins parfaitement ridicule de la part de Laubépin. Comment veux-tu qu’un monsieur comme ça s’en aille trotter en sabots dans les terres labourées. Je parie que jamais il n’a mis de sabots, cet homme-là. Il ne sait pas même ce que c’est que des sabots. Eh bien, c’est peut-être un tort que j’ai, ma fille, mais je ne peux pas me figurer un bon intendant sans sabots. Dis-moi, Marguerite, j’y pense, si tu l’accompagnais chez ton grand-père ?

Mlle Marguerite est entrée presque aussitôt dans la pièce où je me trouvais. En m’apercevant, elle a paru peu satisfaite.

– Pardon, mademoiselle ; mais ce domestique m’a dit de l’attendre ici.

– Veuillez me suivre, monsieur.

Je l’ai suivie. Elle m’a fait monter un escalier, traverser plusieurs corridors, et m’a introduit enfin dans une espèce de galerie où elle m’a laissé. Je me suis mis à examiner quelques tableaux suspendus au mur. Ces peintures étaient pour la plupart des marines fort médiocres consacrées à la gloire de l’ancien corsaire de l’empire. Il y avait plusieurs combats de mer un peu enfumées, dans lesquels il était évident toutefois que le petit brick l’Aimable, capitaine Laroque, vingt-six canons, causait à John Bull les plus sensibles désagréments. Puis venaient quelques portraits en pied du capitaine Laroque, qui naturellement ont attiré mon attention spéciale. Ils représentaient tous, sauf de légères variantes, un homme d’une taille gigantesque, portant une sorte d’uniforme républicain à grands parements, chevelu comme Kléber, et poussant droit devant lui un regard énergique, ardent et sombre, au total une espèce d’homme qui n’avait rien de plaisant. Comme j’étudiais curieusement cette grande figure, qui réalisait à merveille l’idée qu’on se fait en général d’un corsaire, et même d’un pirate, Mlle Marguerite m’a prié d’entrer. Je me suis trouvé alors en face d’un vieillard maigre et décrépit dont les yeux conservaient à peine l’étincelle vitale, et qui, pour me faire accueil, a touché d’une main tremblante le bonnet de soie noire qui couvrait son crâne luisant comme l’ivoire.

– Grand-père, a dit Mlle Marguerite en élevant la voix, c’est M. Odiot.

Le pauvre vieux corsaire s’est un peu soulevé sur son fauteuil en me regardant avec une expression terne et indécise. Je me suis assis, sur un signe de Mlle Marguerite, qui a répété : – M. Odiot, le nouvel intendant, mon père !

– Ah ! bonjour, monsieur, a murmuré le vieillard.

Une pause du plus pénible silence a suivi. Le capitaine Laroque, le corps courbé en deux et la tête pendante, continuait à fixer sur moi son regard effaré. Enfin, paraissant tout à coup rencontrer un sujet d’entretien d’un intérêt capital, il m’a dit d’une voix sourde et profonde : – M. de Beauchêne est mort !

À cette communication inattendue, je n’ai pu trouver aucune réponse : j’ignorais absolument qui pouvait être ce M. de Beauchêne, et Mlle Marguerite ne se donnant pas la peine de me l’apprendre, je me suis borné à témoigner, par une faible exclamation de condoléance, de la part que je prenais à ce malheureux événement. Ce n’était pas assez apparemment au gré du vieux capitaine, car il a repris, le moment d’après, du même ton lugubre : – M. de Beauchêne est mort !

Mon embarras a redoublé en face de cette insistance. Je voyais le pied de Mlle Marguerite battre le parquet avec impatience ; le désespoir m’a pris, et, saisissant au hasard la première phrase qui m’est venue à la pensée : – Ah ! et de quoi est-il mort ? ai-je dit.

Cette question ne m’était pas échappée qu’un regard courroucé de Mlle Marguerite m’avertissait que j’étais suspect de je ne sais quelle irrévérence railleuse. Bien que je ne me sentisse réellement coupable que d’une sotte gaucherie, je me suis empressé de donner à l’entretien un tour plus heureux. J’ai parlé des tableaux de la galerie, des grandes émotions qu’ils devaient rappeler au capitaine, de l’intérêt respectueux que j’éprouvais à contempler le héros de ces glorieuses pages. Je suis même entré dans la détail, et j’ai cité avec une certaine chaleur deux ou trois combats où le brick l’Aimable m’avait paru véritablement accomplir des miracles. Pendant que je faisais preuve de cette courtoisie de bon goût, Mlle Marguerite, à mon extrême surprise, continuait de me regarder avec mécontentement et un dépit manifestes. Son grand-père cependant me prêtait une oreille attentive : je voyais sa tête se relever peu à peu. Un sourire étrange éclairait son visage décharné et semblait en effacer les rides. Tout à coup, saisissant des deux mains les bras de son fauteuil, il s’est redressé de toute sa taille ; une flamme guerrière a jailli de ses profondes orbites, et il s’est écrié d’une voix sonore qui m’a fait tressaillir : – La barre au vent ! Tout au vent ! Feu bâbord ! Accoste, accoste ! Jetez les grappins ! vivement ! nous le tenons ! Feu là-haut ! un bon coup de balai, nettoyez son pont ! À moi maintenant ! ensemble ! sus à l’Anglais, au Saxon maudit ! hourra ! En poussant ce dernier cri, qui a râlé dans sa gorge, le vieillard, vainement soutenu par les mains pieuses de sa petite-fille, est retombé comme écrasé dans son fauteuil. Mlle Laroque m’a fait un signe impérieux, et je suis sorti. J’ai retrouvé mon chemin comme j’ai pu à travers le dédale des corridors et des escaliers, me félicitant vivement de l’esprit d’à-propos que j’avais déployé dans mon entrevue avec le vieux capitaine de l’Aimable.

Le domestique à cheveux gris qui m’avait reçu à mon arrivée, et qui se nomme Alain, m’attendait dans le vestibule pour me dire, de la part de Mme Laroque, que je n’avais plus le temps de visiter mon logement avant le dîner, que j’étais bien comme j’étais. Au moment même où j’entrais dans le salon, une société d’une vingtaine de personnes en sortait avec les cérémonies d’usage pour se rendre dans la salle à manger. C’était la première fois, depuis le changement de ma condition, que je me trouvais mêlé à une réunion mondaine. Habitué naguère aux petite distinctions que l’étiquette des salons accorde en général à la naissance et à la fortune, je n’ai pas reçu sans amertume les premiers témoignages de la négligence et du dédain auxquels me condamne inévitablement ma situation actuelle. Réprimant de mon mieux les révoltes de la fausse gloire, j’ai offert mon bras à une jeune fille de petite taille, mais bien faite et gracieuse, qui restait seule en arrière de tous les convives, et qui était, comme je l’ai supposé, Mlle Hélouin, l’institutrice. Ma place était marquée à côté de la sienne. Pendant qu’on s’asseyait, Mlle Marguerite est apparue comme Antigone, guidant la marche lente et traînante de son aïeul. Elle est venue s’asseoir à ma droite, avec cet air de tranquille majesté qui lui est propre, et le puissant terre-neuve qui paraît être le gardien attitré de cette princesse, n’a pas manqué de se poster en sentinelle derrière sa chaise. J’ai cru devoir exprimer sans retard à ma voisine le regret que j’éprouvais d’avoir maladroitement provoqué des souvenirs qui semblaient agiter d’une manière fâcheuse l’esprit de son grand-père.

– C’est à moi de m’excuser, monsieur, a-t-elle répondu ; j’aurais dû vous prévenir qu’il ne faut jamais parler des Anglais devant mon père... Connaissiez-vous la Bretagne, monsieur ?

J’ai dit que je ne la connaissais pas avant ce jour, mais que j’étais parfaitement heureux de la connaître, et pour prouver qu’en outre j’en étais digne, j’ai parlé sur le mode lyrique des beautés pittoresques qui m’avaient frappé pendant la route. À l’instant où je pensais que cette adroite flatterie me conciliait au plus haut degré la bienveillance de la jeune Bretonne, j’ai vu avec étonnement les symptômes de l’impatience et de l’ennui se peindre sur son front. J’étais décidément malheureux avec cette jeune fille.

– Allons ! je vois, monsieur, a-t-elle dit avec une singulière expression d’ironie, que vous aimez ce qui est beau, ce qui parle à l’imagination et à l’âme, la nature, la verdure, les bruyères, les pierres et les beaux-arts. Vous vous entendrez à merveille avec Mlle Hélouin, qui adore également toutes ces choses, lesquelles, pour mon compte, je n’aime guère.

– Mais, au nom du ciel, qu’est-ce donc que vous aimez, mademoiselle ?

À cette question, que je lui adressais sur le ton d’un aimable enjouement, Mlle Marguerite s’est brusquement tournée vers moi, m’a lancé un regard hautain, et a répondu sèchement : – J’aime mon chien. Ici, Mervyn !

Puis elle a plongé affectueusement sa main dans la profonde fourrure du terre-neuve, qui, mâté sur ses pieds de derrière, allongeait déjà sa tête formidable entre mon assiette et celle de Mlle Marguerite.

Je n’ai pu m’empêcher d’observer avec un intérêt nouveau la physionomie de cette bizarre personne, et d’y chercher les signes extérieurs de la sécheresse d’âme dont elle paraît faire profession. Mlle Laroque, qui m’avait paru d’abord fort grande, ne doit cette apparence qu’au caractère ample et parfaitement harmonieux de sa beauté. Elle est en réalité d’une taille ordinaire. Son visage, d’un ovale un peu arrondi, et son cou, d’une pose exquise et fière, sont légèrement recouverts d’une teinte d’or sombre. Sa chevelure, qui marque sur son front un relief épais, jette à chaque mouvement de tête des reflets onduleux et bleuâtres : les narines, délicates et minces, semblent copiées sur le modèle divin d’une madone romaine et sculptées dans une nacre vivante. Au-dessous des yeux, larges, profonds et pensifs, le hâle doré des joues se nuance d’une sorte d’auréole plus brune qui semble une trace projetée par l’ombre des cils ou comme brûlée par le rayonnement ardent du regard. Je puis difficilement rendre la douceur souveraine du sourire qui, par intervalles, vient animer ce beau visage, et tempérer par je ne sais quelle contraction gracieuse l’éclat de ces grands yeux. Certes la déesse même de la poésie, du rêve et des mondes enchantés, pourrait se présenter hardiment aux hommages des mortels sous la forme de cette enfant qui n’aime que son chien. La nature, dans ses productions les plus choisies, nous prépare souvent ces cruelles mystifications.

Au surplus, il m’importe assez peu. Je sens assez que je suis destiné à jouer dans l’imagination de Mlle Marguerite le rôle qu’y pourrait jouer un nègre, objet, comme on sait, d’une mince séduction pour les créoles. De mon côté, je me flatte d’être aussi fier que Mlle Marguerite : le plus impossible des amours pour moi serait celui qui m’exposerait au soupçon d’intrigue et d’industrie. Je ne pense pas au reste avoir à m’armer d’une grande force morale contre un danger qui ne me paraît pas vraisemblable, car la beauté de Mlle Laroque est de celles qui appellent la pure contemplation de l’artiste plutôt qu’un sentiment d’une nature plus humaine et plus tendre.

Cependant, sur le nom de Mervyn, que Mlle Marguerite avait donné à son garde du corps, ma voisine de gauche, Mlle Hélouin, s’était lancée à pleines voiles dans le cycle d’Arthur, et elle a bien voulu m’apprendre que Mervyn était le nom authentique de l’enchanteur célèbre que le vulgaire appelle Merlin. Des chevaliers de la Table ronde elle est remontée jusqu’au temps de César, et j’ai vu défiler devant moi, dans une procession un peu prolixe, toute la hiérarchie des druides, des bardes et des ovates, après quoi nous sommes tombés fatalement de menhir en dolmen et de galgal en cromlech.

Pendant que je m’égarais dans les forêts celtiques sur les pas de Mlle Hélouin, à laquelle il ne manque qu’un peu d’embonpoint pour être une druidesse fort passable, la veuve de l’agent de change, placée près de nous, faisait retentir les échos d’une plainte continue et monotone comme celle d’un aveugle : on avait oublié de lui donner un chauffe-pieds ; on lui servait du potage froid ; on lui servait des os décharnés ; voilà comme on la traitait. Au reste, elle y était habituée. Il est triste d’être pauvre, bien triste. Elle voudrait être morte.

– Oui, docteur, – elle s’adressait à son voisin, qui semblait écouter ses doléances avec une affectation d’intérêt tant soit peu ironique. – Oui, docteur, ce n’est pas une plaisanterie : je voudrais être morte. Ce serait un grand débarras pour tout le monde, d’ailleurs. Songez donc, docteur ! quand on a été dans ma position, quand on a mangé dans de l’argenterie à ses armes... être réduite à la charité, et se voir le jouet des domestiques ! On ne sait pas tout ce que je souffre dans cette maison, on ne le saura jamais. Quand on a de la fierté, on souffre sans se plaindre ; aussi je me tais, docteur, mais je n’en pense pas moins.

– C’est cela, ma chère dame, a dit le docteur, qui se nomme, je crois, Desmarets ; n’en parlons plus : buvez frais, cela vous calmera.

– Rien, rien ne me calmera, docteur, que la mort !

– Eh bien ! madame, quand vous voudrez ! a répliqué le docteur résolument.

Dans une région plus centrale, l’attention des convives était accaparée par la verve insouciante, caustique et fanfaronne d’un personnage que j’ai entendu nommer M. de Bévallan, et qui paraît jouir ici des droits d’une intimité particulière. C’est une homme d’une grande taille, d’une jeunesse déjà mûre, et dont la tête rappelle assez fidèlement le type du roi François Ier. On l’écoute comme un oracle, et Mlle Laroque elle-même lui accorde autant d’intérêt et d’admiration qu’elle paraît capable d’en concevoir pour quelque chose en ce monde. Pour moi, comme la plupart des saillies que j’entendais applaudir se rapportaient à des anecdotes locales et à des circonstances de clocher, je n’ai pu apprécier qu’incomplètement jusqu’ici le mérite de ce lion armoricain.

J’ai eu toutefois à me louer de sa courtoisie : il m’a offert un cigare après le dîner, et m’a emmené dans le boudoir où l’on fume. Il en faisait en même temps les honneurs à trois ou quatre jeunes gens à peine sortis de l’adolescence, qui le regardent évidemment comme un modèle de belles façons et d’exquise scélératesse. – Eh bien, Bévallan, a dit un de ces jeunes séides, vous ne renoncez donc pas à la prêtresse du soleil ?

– Jamais ! a répondu M. de Bévallan. J’attendrai dix mois, dix ans, s’il le faut ; mais je l’aurai, ou personne de l’aura.

– Vous n’êtes pas malheureux, vieux drôle ! l’institutrice vous aidera à prendre patience.

– Dois-je vous couper la langue ou les oreilles, jeune Arthur ? a repris à demi voix M. de Bévallan en s’avançant vers son interlocuteur et en lui faisant, d’un signe rapide, remarquer ma présence.

On a mis alors sur le tapis, dans un pêle-mêle charmant, tous les chevaux, tous les chiens et toutes les dames du canton. Il serait à désirer, par parenthèse, que les femmes pussent assister secrètement, une fois en leur vie, à une de ces conversations qui se tiennent entre hommes dans la première effusion qui suit un repas copieux : elles y trouveraient la mesure exacte de la délicatesse de nos mœurs et de la confiance qu’elle doit leur inspirer. Au surplus, je ne me pique nullement de pruderie ; mais l’entretien dont j’étais le témoin avait le tort grave, à mon avis, de dépasser les limites de la plaisanterie la plus libre : il touchait à tout en passant, outrageait tout gaiement et prenait un caractère très gratuit d’universelle profanation. Or mon éducation, trop incomplète sans doute, m’a laissé dans le cœur un fonds de respect qui me paraît devoir être réservé au milieu des plus vives expansions de la bonne humeur. Cependant nous avons aujourd’hui en France notre jeune Amérique, qui n’est point contente si elle ne blasphème un peu après boire ; nous avons d’aimables petits bandits, espoir de l’avenir, qui n’ont eu ni père ni mère, qui n’ont point de patrie, qui n’ont point de Dieu, mais qui paraissent être le produit brut de quelque machine sans entrailles et sans âme qui les a déposés fortuitement sur ce globe pour en être le médiocre ornement.

Bref, M. de Bévallan, qui ne craint point de s’instituer le professeur cynique de ces roués sans barbe, ne m’a pas plu, et je ne pense pas lui avoir plu davantage. J’ai prétexté un peu de fatigue, et j’ai pris congé.

Sur ma requête, le vieil Alain s’est armé d’une lanterne et m’a guidé à travers le parc vers le logis qui m’est destiné. Après quelques minutes de marche, nous avons traversé un pont de bois jeté sur une rivière, et nous nous sommes trouvés devant une porte massive et ogivale, qui est surmontée d’une espèce de beffroi et flanquée de deux tourelles. C’est l’entrée de l’ancien château. Des chênes et des sapins séculaires forment autour de ce débris féodal une enceinte mystérieuse, qui lui donne un air de profonde retraite. C’est dans cette ruine que je dois habiter. Mon appartement, composé de trois chambres très proprement tendues de perse, se prolonge au-dessus de la porte d’une tourelle à l’autre. Ce séjour mélancolique ne laisse pas de me plaire : il convient à ma fortune. À peine délivré du vieil Alain, qui est d’humeur un peu conteuse, je me suis mis à écrire le récit de cette importante journée, m’interrompant par intervalles pour écouter le murmure assez doux de la petite rivière qui coule sous mes fenêtres et le cri de la chouette légendaire qui célèbre dans les bois voisins ses tristes amours.