« Le roman d'un jeune homme pauvre », Lundi, 27 avril   

Lundi, 27 avril

J’ai attendu en vain depuis cinq jours des nouvelles de M. Laubépin. J’avoue que je comptais sérieusement sur l’intérêt qu’il avait paru me témoigner. Son expérience, ses connaissances pratiques, ses relations étendues lui donnaient les moyens de m’être utile. J’étais prêt à faire, sous sa direction, toutes les démarches nécessaires ; mais, abandonné à moi-même, je ne sais absolument de quel côté tourner mes pas. Je le croyais un de ces hommes qui promettent peu et qui tiennent beaucoup. Je crains de m’être mépris. Ce matin, je m’étais déterminé à me rendre chez lui, sous prétexte de lui remettre les pièces qu’il m’avait confiées, et dont j’ai pu vérifier la triste exactitude. On m’a dit que le bonhomme était allé goûter les douceurs de la villégiature dans je ne sais quel château au fond de la Bretagne. Il est encore absent pour deux ou trois jours. Ceci m’a véritablement consterné. Je n’éprouvais pas seulement le chagrin de rencontrer l’indifférence et l’abandon où j’avais pensé trouver l’empressement d’une amitié dévouée ; j’avais de plus l’amertume de m’en retourner comme j’étais venu, avec une bourse vide. Je comptais en effet prier M. Laubépin de m’avancer quelque argent sur les trois ou quatre mille francs qui doivent nous revenir après le paiement intégral de nos dettes, car j’ai eu beau vivre en anachorète depuis mon arrivée à Paris, la somme insignifiante que j’avais pu réserver pour mon voyage est complètement épuisée, et si complètement, qu’après avoir fait ce matin un véritable déjeuner de pasteur, castaneae molles et pressi copia lactis, j’ai dû recourir, pour dîner ce soir, à une sorte d’escroquerie dont je veux consigner ici le souvenir mélancolique.

Moins on a déjeuné, plus on désire dîner. C’est un axiome dont j’ai senti aujourd’hui toute la force bien avant que le soleil eût achevé son cours. Parmi les promeneurs que la douceur du ciel avait attirés cet après-midi aux Tuileries, et qui regardaient se jouer les premiers sourires du printemps sur la face de marbre des sylvains, on remarquait un homme jeune encore, et d’une tenue irréprochable, qui paraissait étudier avec une sollicitude extraordinaire le réveil de la nature. Non content de dévorer de l’œil la verdure nouvelle, il n’était point rare de voir ce personnage détacher furtivement de leurs tiges de jeunes pousses appétissantes, des feuilles à demi déroulées, et les porter à ses lèvres avec une curiosité de botaniste. J’ai pu m’assurer que cette ressource alimentaire, qui m’avait été indiquée par l’histoire des naufrages, était d’une valeur fort médiocre. Toutefois j’ai enrichi mon expérience de quelques notions intéressantes : ainsi je sais désormais que le feuillage du marronnier est excessivement amer à la bouche, comme au cœur ; le rosier n’est pas mauvais ; le tilleul est onctueux et assez agréable ; le lilas poivré – et malsain, je crois.

Tout en méditant sur ces découvertes, je me suis dirigé vers le couvent d’Hélène. En mettant le pied dans le parloir, que j’ai trouvé plein comme une ruche, je me suis senti plus assourdi qu’à l’ordinaire par les confidences tumultueuses des jeunes abeilles. Hélène est arrivée, les cheveux en désordre, les joues enflammées, les yeux rouges et étincelants. Elle tenait à la main un morceau de pain de la longueur de son bras. Comme elle m’embrassait d’un air préoccupé : – Eh bien, fillette, qu’est-ce qu’il y a donc ? Tu as pleuré.

– Non, non, Maxime, ce n’est rien.

– Qu’est-ce qu’il y a ? Voyons...

Elle a baissé la voix : – Ah ! je suis bien malheureuse, va, mon pauvre Maxime !

– Vraiment ? conte-moi donc cela en mangeant ton pain.

– Oh ! je ne vais certainement pas manger mon pain ; je suis bien trop malheureuse pour manger. Tu sais bien, Lucie, Lucie Campbell, ma meilleure amie ? eh bien, nous sommes brouillées mortellement.

– Oh ! mon Dieu !... Mais sois tranquille, ma mignonne, vous vous raccommoderez, va !

– Oh ! Maxime, c’est impossible, vois-tu. Il y a eu des choses trop graves. Ce n’était rien d’abord ; mais on s’échauffe et on perd la tête, tu sais. Figure-toi que nous jouions au volant, et Lucie s’est trompée en comptant les points : j’en avais six cent quatre-vingts, et elle six cent quinze seulement, et elle a prétendu en avoir six cent soixante-quinze. C’était un peu trop fort, tu m’avoueras. J’ai soutenu mon chiffre, bien entendu, elle le sien. – Eh bien ! mademoiselle, lui ai-je dit, consultons ces demoiselles ; je m’en rapporte à elles. – Non, mademoiselle, m’a-t-elle répondu, je suis sûre de mon chiffre, et vous êtes une mauvaise joueuse. – Eh bien, vous, mademoiselle, lui ai-je dit, vous êtes une menteuse ! – C’est bien, mademoiselle, a-t-elle dit alors, moi, je vous méprise trop pour vous répondre ! – Ma sœur Sainte-Félix est arrivée à ce moment-là, heureusement, car je crois que j’allais la battre... Ainsi voilà ce qui s’est passé. Tu vois s’il est possible de nous raccommoder après cela. C’est impossible ; ce serait une lâcheté. En attendant, je ne peux pas te dire ce que je souffre ; je crois qu’il n’y a pas une personne sur la terre qui soit aussi malheureuse que moi.

– Certainement, mon enfant, il est difficile d’imaginer un malheur plus accablant que le tien ; mais, pour te dire ma façon de penser, tu te l’es un peu attiré, car, dans cette querelle, c’est de ta bouche qu’est sortie la parole la plus blessante. Voyons, est-elle dans le parloir, ta Lucie ?

– Oui, la voilà, là-bas, dans le coin. – Et elle m’a montré d’un signe de tête digne et discret une petite fille très blonde, qui avait également les joues enflammées et les yeux rouges, et qui paraissait en train de faire à une vieille dame très attentive le récit du drame que la sœur Sainte-Félix avait si heureusement interrompu. Tout en parlant avec un feu digne du sujet, Mlle Lucie lançait de temps à autre un regard furtif sur Hélène et sur moi.

– Eh bien, ma chère enfant, ai-je dit, as-tu confiance en moi ?

– Oui, j’ai beaucoup de confiance en toi, Maxime.

– En ce cas, voici ce que tu vas faire : tu vas t’en aller doucement te placer derrière la chaise de Mlle Lucie ; tu vas lui prendre la tête comme ceci, en traître, tu vas l’embrasser sur les deux joues comme cela, de force, et puis tu vas voir ce qu’elle va faire à son tour.

Hélène a paru hésiter quelques secondes ; puis elle est partie à grands pas, est tombée comme la foudre sur Mlle Campbell, et lui a causé néanmoins la plus douce surprise : les deux jeunes infortunées, réunies enfin pour jamais, ont confondu leurs larmes dans un groupe attendrissant, pendant que la vieille et respectable Mme Campbell se mouchait avec un bruit de cornemuse.

Hélène est revenue me trouver toute radieuse. – Eh bien, ma chérie, lui ai-je dit, j’espère que maintenant tu vas manger ton pain ?

– Oh ! vraiment, non, Maxime ; j’ai été trop émue, vois-tu, et puis il faut te dire qu’il est arrivé aujourd’hui une élève, une nouvelle, qui nous a donné un régal de meringues, d’éclairs et de chocolat à la crème, de sorte que je n’ai pas faim du tout. Je suis même très embarrassée, parce que dans mon trouble j’ai oublié tout à l’heure de remettre mon pain au panier, comme on doit le faire quand on n’a pas faim au goûter, et j’ai peur d’être punie ; mais, en passant dans la cour, je vais tâcher de jeter mon pain dans le soupirail de la cave sans qu’on s’en aperçoive.

– Comment ! petite sœur, ai-je repris en rougissant légèrement, tu vas perdre ce gros morceau de pain-là ?

– Ah ! je sais que ce n’est pas bien, car il y a peut-être des pauvres qui seraient bien heureux de l’avoir, n’est-ce pas, Maxime ?

– Il y en a certainement, ma chère enfant.

– Mais comment veux-tu que je fasse ? les pauvres n’entrent pas ici.

– Voyons, Hélène, confie-moi ce pain, et je le donnerai en ton nom au premier pauvre que je rencontrerai, veux-tu ?

– Je crois bien ! – L’heure de la retraite a sonné : j’ai rompu le pain en deux morceaux que j’ai fait disparaître honteusement dans les poches de mon paletot. – Cher Maxime ! a repris l’enfant, à bientôt, n’est-ce pas ? Tu me diras si tu as rencontré un pauvre, si tu lui as donné mon pain, et s’il l’a trouvé bon.

Oui, Hélène, j’ai rencontré un pauvre, et je lui ai donné ton pain, qu’il a emporté comme une proie dans sa mansarde solitaire, et il l’a trouvé bon ; mais c’était un pauvre sans courage, car il a pleuré en dévorant l’aumône de tes petites mains bien-aimées. Je te dirai tout cela, Hélène, car il est bon que tu saches qu’il y a sur la terre des souffrances plus sérieuses que tes souffrances d’enfant : je te dirai tout, excepté le nom du pauvre.