« Le roman d'un jeune homme pauvre », 26 octobre, Rennes   

26 octobre, Rennes

Tout est dit. – Mon Dieu ! que ce lien était fort, comme il enveloppait tout mon cœur ! comme il l’a déchiré en se brisant !

Hier soir, à neuf heures environ, comme j’étais accoudé sur ma fenêtre ouverte, je fus surpris de voir une faible lumière s’approcher de mon logis à travers les allées sombres du parc, et dans une direction que les gens du château n’avaient pas coutume de suivre. Un instant après, on frappa à ma porte, et Mlle de Porhoët entra toute haletante. – Cousin me dit-elle, j’ai affaire à vous.

Je la regardai en face. – Il y a un malheur ? dis-je. – Non, ce n’est pas exactement cela. Vous allez du reste en juger. Asseyez-vous... Mon cher enfant, vous avez passé deux ou trois soirées au château dans le courant de cette semaine : n’avez-vous rien observé de nouveau, de singulier dans l’attitude de ces dames ?

– Rien.

– N’avez-vous pas au moins remarqué dans leur physionomie une sorte de sérénité inaccoutumée ?

– Peut-être, oui. À part la mélancolie de leur deuil récent, elles m’ont semblé plus calmes, et même plus heureuses qu’autrefois.

– Sans doute. D’autres particularités vous auraient frappé, si vous aviez, comme moi, vécu depuis quinze jours dans leur intimité quotidienne. Ainsi j’ai souvent surpris entre elles les signes d’une intelligence secrète, d’une mystérieuse complicité. De plus leurs habitudes se sont sensiblement modifiées. Mme Laroque a mis de côté son brasero, sa guérite et toutes ses innocentes manies de créole ; elle se lève à des heures fabuleuses, et s’installe dès l’aurore avec Marguerite devant la table de travail. Toutes deux se sont prises d’un goût passionné pour la broderie, et s’informent de l’argent qu’une femme peut gagner chaque jour avec ce genre d’ouvrage. Bref, il y avait là une énigme dont je m’évertuais vainement à chercher le nom. Ce mot vient de m’être révélé, et, quitte à entrer dans vos secrets plus avant qu’il ne vous convient, j’ai cru devoir vous le transmettre sans retard.

Sur les protestations d’absolue confiance que je m’empressai de lui adresser, Mlle de Porhoët continua, dans son langage doux et ferme : – Mme Aubry est venue me trouver ce soir en catimini ; elle a débuté par me jeter ses vilains bras autour du cou, ce qui m’a fort déplu ; puis, à travers mille jérémiades personnelles que je vous épargne, elle m’a suppliée d’arrêter ses parentes sur le bord de leur ruine. Voici ce qu’elle a appris en écoutant aux portes, suivant sa gracieuse habitude : ces dames sollicitent en ce moment l’autorisation d’abandonner tous leurs biens à une congrégation de Rennes, afin de supprimer entre Marguerite et vous l’inégalité de fortune qui vous sépare. Ne pouvant vous faire riche, elles se font pauvres. Il m’a semblé impossible, mon cousin, de vous laisser ignorer cette détermination, également digne de ces deux âmes généreuses et de ces deux têtes chimériques. Vous m’excuserez d’ajouter que votre devoir est de rompre ce dessein à tout prix. Quels repentirs il prépare infailliblement à nos amies, de quelle responsabilité terrible il vous menace, c’est ce qu’il est inutile de vous dire : vous le comprenez aussi bien que moi à vue de pays. Si vous pouviez, mon ami, accepter dès cette heure la main de Marguerite, cela finirait tout le mieux du monde ; mais vous êtes lié à cet égard par un engagement qui, tout aveugle, tout imprudent qu’il ait été, n’en est pas moins obligatoire pour votre honneur. Il ne vous reste donc qu’un parti à prendre : c’est de quitter ce pays sans délai et de couper pied résolument à toutes les espérances que votre présence ici a pour effet inévitable d’entretenir. Quand vous ne serez plus là, il me sera facile de ramener ces deux enfants à la raison.

– Eh bien, je suis prêt ; je vais partir cette nuit même.

– C’est bien, reprit-elle. Quand je vous donne ce conseil, mon ami, j’obéis moi-même à une loi d’honneur bien rigoureuse. Vous charmiez les derniers instants de ma longue existence : les plus doux attachements de la vie, perdus pour moi depuis tant d’années, vous m’en aviez rendu l’illusion. En vous éloignant, je fais mon dernier sacrifice : il est immense. – Elle se leva et me regarda un moment sans parler. – On n’embrasse pas les jeunes gens à mon âge, reprit-elle en souriant tristement, on les bénit. Adieu, cher enfant, et merci. Que le bon Dieu vous soit en aide ! – Je baisai ses mains tremblantes, et elle me quitta avec précipitation.

Je fis à la hâte mes apprêts de départ, puis j’écrivis quelques lignes à Mme Laroque. Je la suppliais de renoncer à une résolution dont elle n’avait pu mesurer la portée, et dont j’étais fermement déterminé, pour ma part, à ne point me rendre complice. Je lui donnais ma parole, – et elle savait qu’on pouvait y compter, – que je n’accepterais jamais mon bonheur au prix de sa ruine. En terminant, pour la mieux détourner de son projet insensé, je lui parlais vaguement d’un avenir prochain où je feignais d’entrevoir des chances de fortune.

À minuit, quand tout fut endormi, je dis adieu, un adieu cruel, à ma retraite, à cette vieille tour où j’avais tant souffert, – où j’avais tant aimé ! – et je me glissai dans le château par une porte dérobée dont on m’avait confié la clef. Je traversai furtivement, comme un criminel, les galeries vides et sonores, me guidant de mon mieux dans les ténèbres ; j’arrivai enfin dans le salon où je l’avais vue pour la première fois. Elle et sa mère l’avaient quitté depuis une heure à peine ; leur présence récente s’y trahissait encore par un parfum doux et tiède dont je fus subitement enivré. Je cherchai, je touchai la corbeille où sa main avait replacé, peu d’instants auparavant, sa broderie commencée... Hélas ! mon pauvre cœur ! – Je tombai à genoux devant la place qu’elle occupe, et là, le front battant contre le marbre, je pleurai, je sanglotai comme un enfant... Dieu ! que je l’aimais !

Je profitai des dernières heures de la nuit pour me faire conduire secrètement dans la petite ville voisine, où j’ai pris ce matin la voiture de Rennes. Demain soir, je serai à Paris. Pauvreté, solitude, désespoir, – que j’y avais laissés, je vais vous retrouver ! – Dernier rêve de jeunesse, – rêve du ciel, adieu !