« Le roman d'un jeune homme pauvre », 4 octobre   

4 octobre

M. Laubépin était enfin arrivé hier dans la soirée. Il vint me serrer la main. Il était préoccupé, brusque et mécontent. Il me parla brièvement du mariage qui se préparait. – Opération fort heureuse, dit-il, combinaison fort louable à tous égards, où la nature et la société trouvent à la fois les garanties qu’elles ont droit d’exiger en pareille occurrence. Sur quoi, jeune homme, je vous souhaite une bonne nuit, et je vais m’occuper de déblayer le terrain délicat des conventions préliminaires, afin que le char de cet hymen intéressant arrive au but sans cahots.

On se réunissait dans le salon aujourd’hui à une heure de l’après-midi, au milieu de l’appareil et du concours accoutumés, pour procéder à la signature du contrat. Je ne pouvais assister à cette fête, et j’ai béni ma blessure qui m’en épargnait le supplice. J’écrivais à ma petite Hélène, à qui je m’efforce plus que jamais de vouer mon âme tout entière, quand, vers trois heures, M. Laubépin et Mlle de Porhoët sont entrés dans ma chambre. M. Laubépin dans ses fréquents voyages à Laroque, ne pouvait manquer d’apprécier les vertus de ma vénérable amie, et il s’est formé dès longtemps entre ces deux vieillards un attachement platonique et respectueux dont le docteur Desmarets s’évertue vainement à dénaturer le caractère. Après un échange de cérémonies, de saluts et de révérences interminables, ils ont pris les sièges que je leur avançais, et tous les deux se sont mis à me considérer avec un air de grave béatitude. – Eh bien ! ai-je dit, c’est terminé ?

– C’est terminé ! ont-ils répondu à l’unisson.

– Cela s’est bien passé ?

– Très bien ! a dit Mlle de Porhoët.

– À merveille ! a ajouté M. Laubépin. Puis, après une pause : – Le Bévallan est au diable !

– Et la jeune Hélouin sur la même route, a repris Mlle de Porhoët.

J’ai poussé un cri de surprise : – Bon Dieu ! qu’est-ce que c’est que tout cela ?

– Mon ami, a dit M. Laubépin, l’union projetée présentait tous les avantages désirables, et elle aurait assuré, à n’en point douter, le bonheur commun des conjoints, si le mariage était une association purement commerciale ; mais il n’en est point ainsi. Mon devoir, lorsque mon concours a été réclamé dans cette circonstance intéressante, était donc de consulter le penchant des cœurs et la convenance des caractères, non moins que la proportion des fortunes. Or j’ai cru observer dès l’abord que l’hymen qui se préparait avait l’inconvénient de ne plaire proprement à personne, ni à mon excellente amie Mme Laroque, ni à l’aimable fiancée, ni aux amis les plus éclairés de ces dames, à personne enfin, si ce n’est peut-être au fiancé, dont je me souciais très médiocrement. Il est vrai (je dois cette remarque à Mlle de Porhoët), il est vrai, dis-je, que le fiancé est gentilhomme...

– Gentleman, s’il vous plaît, a interrompu Mlle de Porhoët d’un accent sévère.

– Gentleman, a repris M. Laubépin, acceptant l’amendement ; mais c’est une espèce de gentleman qui ne me va pas.

– Ni à moi, a dit Mlle de Porhoët. Ce sont des drôles de cette espèce, des palefreniers sans mœurs comme celui-ci, que nous vîmes, au siècle dernier, sous la conduite de M. le duc de Chartres d’alors, sortir des écuries anglaises pour préluder à la Révolution.

– Oh ! s’ils n’avaient fait que préluder à la Révolution, dit sentencieusement M. Laubépin, on leur pardonnerait.

– Je vous demande un million d’excuses, mon cher monsieur ; mais parlez pour vous ! Au reste, il ne s’agit pas de cela ; veuillez continuer.

– Donc, a repris M. Laubépin, voyant qu’on allait généralement à cette noce comme à un convoi mortuaire, je cherchai quelque moyen à la fois honorable et légal, sinon de rendre à M. de Bévallan sa parole, du moins de l’engager à la reprendre. Le procédé était d’autant plus licite, qu’en mon absence M. de Bévallan avait abusé de l’inexpérience de mon excellente amie Mme Laroque et de la mollesse de mon confrère du bourg voisin, pour se faire assurer des avantages exorbitants. Sans m’écarter de la lettre des conventions, je réussis à en modifier sensiblement l’esprit. Toutefois l’honneur et la parole donnée m’imposaient des limites que je ne pus franchir. Le contrat, malgré tout, restait encore suffisamment avantageux pour qu’un homme doué de quelque hauteur d’âme et animé d’une véritable tendresse pour la future pût l’accepter avec confiance. M. de Bévallan serait-il cet homme ? Nous dûmes en courir la chance. Je vous avoue que je n’étais pas sans émotion lorsque j’ai commencé ce matin, en face d’un imposant auditoire, la lecture de cet acte irrévocable.

– Pour moi, a interrompu Mlle de Porhoët, je n’avais plus une goutte de sang dans les veines. La première partie du contrat faisait même une part si belle à l’ennemi, que j’ai cru tout perdu.

– Sans doute, mademoiselle ; mais, comme nous le disons entre augures, c’est dans la queue qu’est le venin, in cauda venenum ! Il était plaisant, mon ami, de voir la mine de M. de Bévallan et celle de mon confrère de Rennes qui l’assistait, lorsque je suis venu brusquement à démasquer mes batteries. Ils se sont d’abord regardés en silence, puis ils ont chuchoté entre eux, enfin ils se sont levés, et, s’approchant de la table devant laquelle je siégeais, ils m’ont demandé à voix basse des explications.

– Parlez haut, s’il vous plaît, messieurs, leur ai-je dit : il ne faut point de mystère ici. Que voulez-vous ?

Le public commençait à prêter l’oreille. M. de Bévallan, sans hausser la voix, m’a insinué que ce contrat était une œuvre de méfiance.

– Une œuvre de méfiance, monsieur ! ai-je repris du ton le plus élevé de mon organe. Que prétendez-vous dire par là ? Est-ce contre Mme Laroque, contre moi, ou contre mon confrère ici présent, que vous dirigez cette étrange imputation ?

– Chut ! silence ! point de bruit ! a dit alors le notaire de Rennes de l’accent le plus discret ; mais, voyons : il était convenu d’abord que le régime dotal serait écarté...

– Le régime dotal, monsieur ? Et où voyez-vous qu’il soit question ici du régime dotal ?

– Allons, mon confrère, vous savez bien que vous le rétablissez par un subterfuge !

– Subterfuge, mon confrère ? Permettez-moi, comme à votre ancien, de vous engager à rayer ce mot de votre vocabulaire !

– Mais enfin, a murmuré M. de Bévallan, on me lie les mains de tous côtés ; on me traite comme un petit garçon.

– Comment, monsieur ? Que faisons-nous donc ici à cette heure, selon vous ? est-ce un contrat ou un testament ? Vous oubliez que Mme Laroque est vivante, que monsieur son père est vivant, que vous vous mariez, monsieur, que vous n’héritez pas... pas encore, monsieur ! un peu de patience ! que diable !

Sur ces mots, Mlle Marguerite s’est levée. – En voilà assez, a-t-elle dit. Monsieur Laubépin, jetez ce contrat au feu. Ma mère, faites rendre à monsieur ses présents. Puis elle est sortie d’un pas de reine outragée. Mme Laroque l’a suivie. En même temps je lançai le contrat dans la cheminée.

– Monsieur, m’a dit alors M. de Bévallan d’un ton menaçant, il y a là une manœuvre dont j’aurai le secret.

– Monsieur, je vais vous le dire, ai-je répondu. Une jeune personne qui s’estime elle-même avec une juste fierté avait conçu la crainte que votre recherche ne s’adressât à sa fortune ; elle a voulu s’en assurer : elle n’en doute plus. J’ai l’honneur de vous saluer.

– Là-dessus, mon ami, je suis allé retrouver ces dames, qui m’ont, ma foi ! sauté au cou. Un quart d’heure après, M. de Bévallan quittait le château avec mon confrère de Rennes. Son départ et sa disgrâce ont eu pour effet inévitable de déchaîner contre lui toutes les langues des domestiques, et son imprudente intrigue avec Mlle Hélouin a bientôt éclaté. La jeune demoiselle, déjà suspecte à d’autres titres depuis quelque temps, a demandé son congé, et on ne le lui a pas refusé. Il est inutile d’ajouter que ces dames lui assurent une existence honorable... Eh bien, mon garçon, qu’est-ce que vous dites de tout cela ? Est-ce que vous souffrez davantage ? Vous êtes pâle comme un mort...

La vérité est que ces nouvelles inattendues avaient soulevé en moi tant d’émotions à la fois heureuses et pénibles, que je me sentais près de perdre connaissance.

 

M. Laubépin, qui doit repartir demain dès l’aurore, est revenu ce soir m’adresser ses adieux. Après quelques paroles embarrassées de part et d’autre : – Ah çà ! mon cher enfant, m’a-t-il dit, je ne vous interroge pas sur ce qui se passe ici : mais si vous aviez besoin par hasard d’un confident et d’un conseiller, je vous demanderais la préférence.

Je ne pouvais, en effet, m’épancher dans un cœur plus ami, ni plus sûr. J’ai fait au digne vieillard un récit détaillé de toutes les circonstances qui ont marqué, depuis mon arrivée au château, mes relations particulières avec Mlle Marguerite. Je lui ai même lu quelques pages de ce journal pour mieux lui préciser l’état de ces relations, et aussi l’état de mon âme. À part enfin le secret que j’avais découvert la veille dans les archives de M. Laroque, je ne lui ai rien caché.

Quand j’ai eu terminé, M. Laubépin, dont le front était devenu très soucieux depuis un moment, a repris la parole : – Il est inutile de vous dissimuler, mon ami, m’a-t-il dit, qu’en vous envoyant ici, je préméditais de vous unir avec Mlle Laroque. Tout a réussi au gré de mes vœux. Vos deux cœurs, qui, selon moi, sont dignes l’un de l’autre, n’ont pu se rapprocher sans s’entendre ; mais ce bizarre événement, dont la tour d’Elven a été le théâtre romantique, me déconcerte tout à fait, je vous l’avoue. Que diantre ! mon jeune ami, sauter par la fenêtre, au risque de vous casser le cou, c’était, permettez-moi de vous le dire, une démonstration très suffisante de votre désintéressement ; il était très superflu de joindre à cette démarche honorable et délicate le serment solennel de ne jamais épouser cette pauvre enfant à moins d’éventualités qu’il est absolument impossible d’espérer. Je me vante d’être homme de ressources, – mais je me reconnais entièrement incapable de vous donner deux cent mille francs de rente ou de les ôter à Mlle Laroque !

– Eh bien ! monsieur, conseillez-moi. J’ai confiance en vous plus qu’en moi-même, car je sens que la mauvaise fortune, toujours exposée au soupçon, a pu irriter chez moi jusqu’à l’excès les susceptibilités de l’honneur. Parlez. M’engagez-vous à oublier le serment indiscret, mais solennel pourtant, qui en ce moment me sépare seul, je le crois, du bonheur que vous aviez rêvé pour votre fils d’adoption ?

M. Laubépin s’est levé ; ses épais sourcils se sont abaissés sur ses yeux, il a parcouru la chambre à grands pas pendant quelques minutes ; puis, s’arrêtant devant moi et me saisissant la main avec force : – Jeune homme, m’a-t-il dit, il est vrai, je vous aime comme mon enfant ; mais, dût votre cœur se briser, et le mien avec le vôtre, je ne transigerai pas avec mes principes. Il vaut mieux outrepasser l’honneur que de rester en deçà : en matière de serments, tous ceux qui ne nous sont pas demandés sous la pointe du couteau ou à la bouche d’un pistolet, il ne faut pas les faire, ou il faut les tenir. Voilà mon avis.

– C’est aussi le mien. Je partirai demain avec vous.

– Non, Maxime, demeurez encore quelque temps ici... Je ne crois pas aux miracles, mais je crois à Dieu, qui souffre rarement que nous périssions par nos vertus. Donnons un délai à la Providence... Je sais que je vous demande un grand effort de courage, mais je le réclame formellement de votre amitié. Si dans un mois vous n’avez point reçu de mes nouvelles, eh bien ! vous partirez.

Il m’a embrassé, et m’a laissé la conscience tranquille, l’âme désolée.