« Le roman d'un jeune homme pauvre », 3 octobre   

3 octobre

Il semble véritablement qu’une puissance maligne prenne à tâche d’inventer les épreuves les plus singulières et les plus cruelles pour les proposer tour à tour à ma conscience et à mon cœur !

M. Laubépin n’étant pas arrivé ce matin, Mme Laroque m’a fait demander quelques renseignements dont elle avait besoin pour arrêter les bases préalables du contrat, lequel, ainsi que je l’ai dit, doit être signé demain. Comme je suis condamné à garder ma chambre quelques jours encore, j’ai prié Mme Laroque de m’envoyer les titres et les documents particuliers qui sont en la possession de son beau-père, et qui m’étaient indispensables pour résoudre les difficultés qu’on me signalait. On m’a fait remettre aussitôt deux ou trois tiroirs remplis de papiers qu’on avait enlevés secrètement du cabinet de M. Laroque, en profitant d’une heure où le vieillard jaloux était endormi, car il s’est toujours montré très jaloux de ses archives secrètes. Dans la première pièce qui m’est tombée sous la main, mon nom de famille plusieurs fois répété a brusquement saisi mes yeux et a sollicité ma curiosité avec une irrésistible puissance. Voici le texte littéral de cette pièce :

À mes enfants

Le nom que je vous lègue, et que j’ai honoré, n’est pas le mien. Mon père se nommait Savage. Il était régisseur d’une plantation considérable sise dans l’île, française alors, de Sainte-Lucie, et appartenant à une riche et noble famille du Dauphiné, celle des Champcey d’Hauterive. En 1793, mon père mourut, et j’héritai, quoique bien jeune encore, de la confiance que les Champcey avaient mise en lui. Vers la fin de cette année funeste, les Antilles françaises furent prises par les Anglais, ou leur furent livrées par les colons insurgents. Le marquis de Champcey d’Hauterive (Jacques-Auguste), que les ordres de la Convention n’avaient pas encore atteint, commandait alors la frégate la Thétis, qui croisait depuis trois ans dans ces mers. Un assez grand nombre des colons français répandus dans les Antilles étaient parvenus à réaliser leur fortune, chaque jour menacée. Ils s’étaient entendus avec le commandant de Champcey pour organiser une flottille de légers transports sur laquelle ils avaient fait passer leurs biens, et qui devait entreprendre de se rapatrier sous la protection des canons de la Thétis. Dès longtemps, en prévision de désastres imminents, j’avais reçu moi-même l’ordre et le pouvoir de vendre à tout prix la plantation que j’administrais après mon père. Dans la nuit du 14 novembre 1793, je montais seul dans un canot à la pointe du Morne-au-Sable, et je quittais furtivement Sainte-Lucie, déjà occupée par l’ennemi. J’emportais en papier anglais et en guinées le prix que j’avais pu retirer de la plantation. M. de Champcey, grâce à la connaissance minutieuse qu’il avait acquise de ces parages, avait pu tromper la croisière anglaise et se réfugier dans la passe difficile et inconnue du Gros-Ilet. Il m’avait ordonné de l’y rallier cette nuit même, et il n’attendait que mon arrivée à bord pour sortir de cette passe avec la flottille qu’il escortait, et mettre le cap sur la France. Dans le trajet, j’eus le malheur de tomber aux mains des Anglais. Ces maîtres en trahison me donnèrent le choix d’être fusillé sur-le-champ ou de leur vendre, moyennant le million dont j’étais porteur et qu’ils m’abandonnaient, le secret de la passe où s’abritait la flottille... J’étais jeune... La tentation fut trop forte... Une demi-heure plus tard la Thétis était coulée, la flottille capturée, et M. de Champcey grièvement blessé !... Une année se passa, une année sans sommeil... Je devenais fou... Je résolus de faire payer à l’Anglais maudit les remords qui me déchiraient. Je passai à la Guadeloupe ; je changeai de nom ; je consacrai la plus grande partie du prix de mon forfait à l’achat d’un brick armé, et je courus sus aux Anglais. J’ai lavé pendant quinze ans dans leur sang et dans le mien la tache que j’avais faite dans une heure de faiblesse au pavillon de mon pays. Bien que ma fortune actuelle ait été acquise pour plus des trois quarts dans de glorieux combats, l’origine n’en reste pas moins ce que j’ai dit.

Revenu en France dans ma vieillesse, je m’informai de la situation des Champcey d’Hauterive : elle était heureuse et opulente. Je continuai de me taire. Que mes enfants me pardonnent ! Je n’ai pu trouver le courage, tant que j’ai vécu, de rougir devant eux ; mais ma mort doit leur livrer ce secret, dont ils useront suivant les inspirations de leur conscience. Pour moi, je n’ai plus qu’une prière à leur adresser : il y aura tôt ou tard une guerre finale entre la France et sa voisine d’en face ; nous nous haïssons trop : on aura beau faire, il faudra que nous les mangions ou qu’ils nous mangent ! Si cette guerre éclatait du vivant de mes enfants ou de mes petits-enfants, je désire qu’ils fassent don à l’État d’une corvette armée et équipée, à la seule condition qu’elle se nommera la Savage, et qu’un Breton la commandera. À chaque bordée qu’elle enverra sur la rive carthaginoise, mes os tressailliront d’aise dans ma tombe !

Richard Savage, dit Laroque.

Les souvenirs que réveilla soudain dans mon esprit la lecture de cette confession effroyable m’en confirmèrent l’exactitude. J’avais entendu conter vingt fois par mon père, avec un mélange de fierté et d’amertume, le trait de la vie de mon aïeul auquel il était fait allusion. Seulement on croyait dans ma famille que Richard Savage, dont le nom m’était parfaitement présent, avait été la victime et non le promoteur de la trahison ou du hasard qui avait livré le commandant de la Thétis.

Je m’expliquai dès ce moment les singularités qui m’avaient souvent frappé dans le caractère du vieux marin, et en particulier son attitude pensive et timide vis-à-vis de moi. Mon père m’avait toujours dit que j’étais le vivant portrait de mon aïeul, le marquis Jacques, et sans doute quelques lueurs de cette ressemblance pénétraient de temps à autre, à travers les nuages de son cerveau, jusqu’à la conscience troublée du vieillard.

À peine maître de cette révélation, je tombai dans une horrible perplexité. Je ne pouvais, pour mon compte, éprouver qu’une faible rancune contre cet infortuné, chez lequel les défaillances du sens moral avaient été rachetées par une longue vie de repentir et par une passion de désespoir et de haine qui ne manquait point de grandeur. Je ne pouvais même respirer sans une sorte d’admiration le souffle sauvage qui animait les lignes tracées par cette main coupable, mais héroïque. Cependant que devais-je faire de ce terrible secret ? Ce qui me saisit tout d’abord, ce fut la pensée qu’il détruisait tout obstacle entre Marguerite et moi, que désormais cette fortune qui nous avait séparés devait être entre nous un lien presque obligatoire, puisque moi seul au monde je pouvais la légitimer en la partageant. À la vérité, ce secret n’était point le mien, et quoique le plus innocent des hasards m’en eût instruit, la stricte probité exigeait peut-être que je le laissasse arriver à son heure entre les mains auxquelles il était destiné ; mais quoi ! en attendant ce moment, l’irréparable allait s’accomplir ! Des nœuds indissolubles allaient être serrés ! La pierre du tombeau allait tomber pour jamais sur mon amour, sur mes espérances, sur mon cœur inconsolable ! Et je le souffrirais quand je pouvais l’empêcher d’un seul mot ! Et ces pauvres femmes, elles-mêmes, le jour où la fatale vérité viendrait rougir leurs fronts, partageraient peut-être mes regrets, mon désespoir ! Elles me crieraient les premières :

– Ah ! si vous le saviez, que n’avez-vous parlé !

Eh bien, non ! ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais, s’il ne tient qu’à moi, la honte ne rougira ces deux nobles fronts. Je n’achèterai point mon bonheur au prix de leur humiliation. Ce secret qui n’appartient qu’à moi, que ce vieillard, muet désormais pour toujours, ne peut plus trahir lui-même, ce secret n’est plus : la flamme l’a dévoré.

J’y ai bien pensé. Je sais ce que j’ai osé faire. C’était là un testament, un acte sacré, et je l’ai détruit. De plus il ne devait pas profiter à moi seul. Ma sœur qui m’est confiée, y pouvait trouver une fortune, et sans son avis je l’ai replongée de ma main dans la pauvreté. Je sais tout cela ; mais deux âmes pures, élevées et fières ne seront pas écrasées et flétries sous le fardeau d’un crime qui leur fut étranger. Il y avait là un principe d’équité qui m’a paru supérieur à toute justice littérale. Si j’ai commis un crime à mon tour, j’en répondrai !... Mais cette lutte m’a broyé, je n’en puis plus !