« Le roman d'un jeune homme pauvre », 1er octobre   

1er octobre

Un singulier événement ! – Quoique les conséquences n’en soient pas jusqu’ici des plus heureuses, il m’a fait du bien. Après le rude coup qui m’avait frappé, j’étais demeuré comme engourdi de douleur. Ceci m’a rendu au moins le sentiment de la vie, et pour la première fois depuis trois longues semaines j’ai le courage d’ouvrir ces feuilles et de prendre la plume.

Toutes satisfactions m’étant données, je pensai que je n’avais plus aucune raison de quitter, brusquement du moins, une position et des avantages qui me sont après tout nécessaires, et dont j’aurais grand-peine à trouver l’équivalent du jour au lendemain. La perspective des souffrances tout à fait personnelles qui me restaient à affronter, et que je m’étais d’ailleurs attirées par ma faiblesse, ne pouvait m’autoriser à fuir des devoirs où mes intérêts ne sont pas seuls engagés. En outre, je n’entendais pas que Mlle Marguerite pût interpréter ma subite retraite par le dépit d’une belle partie perdue, et je me faisais un point d’honneur de lui montrer jusqu’au pied de l’autel un front impassible ; quant au cœur, elle ne le verrait pas. – Bref, je me contentai d’écrire à M. Laubépin que certains côtés de ma situation pouvaient d’un instant à l’autre me devenir intolérables, et que j’ambitionnais avidement quelque emploi moins rétribué et plus indépendant.

Dès le lendemain, je me présentai au château, où M. de Bévallan m’accueillit avec cordialité. Je saluai ces dames avec tout le naturel dont je pus disposer. Il n’y eut, bien entendu, aucune explication. Mme Laroque me parut émue et pensive, Mlle Marguerite encore un peu vibrante, mais polie. Quant à Mlle Hélouin, elle était fort pâle et tenait les yeux baissés sur sa broderie. La pauvre fille n’avait pas à se féliciter extrêmement du résultat final de sa diplomatie. Elle essayait bien de temps en temps de lancer au triomphant M. de Bévallan un regard chargé de dédain et de menace ; mais dans cette atmosphère orageuse, qui eût passablement inquiété un novice, M. de Bévallan respirait, circulait et voltigeait avec la plus parfaite aisance. Cet aplomb souverain irritait manifestement Mlle Hélouin : mais en même temps il la domptait. Toutefois, si elle n’eût risqué que de se perdre avec son complice, je ne doute pas qu’elle ne lui eût rendu immédiatement, et avec plus de raison, un service analogue à celui dont elle m’avait gratifié la veille ; mais il était probable qu’en cédant à sa jalouse colère et en confessant son ingrate duplicité, elle se perdait seule, et elle avait toute l’intelligence nécessaire pour le comprendre. M. de Bévallan, en effet, n’était pas homme à s’être avancé vis-à-vis d’elle sans se réserver une garde sévère dont il userait avec un sang-froid impitoyable. Mlle Hélouin pouvait se dire à la vérité qu’on avait ajouté foi la veille, sur sa seule parole, à des dénonciations autrement mensongères ; mais elle n’était pas sans savoir qu’un mensonge qui flatte ou qui blesse le cœur trouve plus facilement créance qu’une vérité indifférente. Elle se résignait donc, non sans éprouver amèrement, je suppose, que l’arme de la trahison tourne quelquefois dans la main qui s’en sert.

Pendant ce jour et ceux qui le suivirent, je fus soumis à un genre de supplice que j’avais prévu, mais dont je n’avais pu calculer tous les poignants détails. Le mariage était fixé à un mois de là. On en dut faire sans retard et à la hâte tous les préparatifs. Les bouquets de Mme Prévost arrivèrent régulièrement chaque matin. Les dentelles, les étoffes, les bijoux affluèrent ensuite, et furent étalés chaque soir dans le salon sous les yeux des amies affairées et jalouses. Il fallut donner sur tout cela mes avis et mes conseils. Mlle Marguerite les sollicitait avec une sorte d’affection cruelle. J’obéissais de bonne grâce ; puis je rentrais dans ma tour, je prenais dans un tiroir secret le petit mouchoir déchiré que j’avais sauvé au péril de ma vie, et j’en essuyais mes yeux. Lâcheté encore ! mais qu’y faire ? Je l’aime ! La perfidie, l’inimitié, des malentendus irréparables, sa fierté et la mienne, nous séparent à jamais : soit ! mais rien n’empêchera ce cœur de vivre et de mourir plein d’elle !

Quant à M. de Bévallan, je ne me sentais pas de haine contre lui : il n’en mérite pas. C’est une âme vulgaire, mais inoffensive. Je pouvais, Dieu merci, sans hypocrisie recevoir les démonstrations de sa banale bienveillance, et mettre avec tranquillité ma main dans la sienne ; mais si sa personnalité fruste échappait à ma haine, je n’en ressentais pas moins avec une angoisse profonde, déchirante, combien cet homme était indigne de la créature choisie qu’il posséderait bientôt, – qu’il ne connaîtrait jamais. Dire le flot de pensées amères, de sensations sans nom que soulevait en moi – qu’y soulève encore – l’image prochaine de cette odieuse mésalliance, je ne le pourrais ni ne l’oserais. L’amour véritable a quelque chose de sacré qui imprime un caractère plus qu’humain aux douleurs comme aux joies qu’il nous donne. Il y a dans la femme qu’on aime je ne sais quelle divinité dont il me semble qu’on ait seul le secret, qui n’appartient qu’à vous, et dont une main étrangère ne peut toucher le voile sans vous faire éprouver une horreur qui ne ressemble à aucune autre, – un frisson de sacrilège. Ce n’est pas seulement un bien précieux qu’on vous ravit, c’est un autel qu’on profane en vous, un mystère qu’on viole, un dieu qu’on outrage ! Voilà la jalousie ! Du moins, c’est la mienne. Très sincèrement, il me semblait que moi seul au monde j’avais des yeux, une intelligence, un cœur capables de voir, de comprendre et d’adorer dans toutes ses perfections la beauté de cet ange, qu’avec tout autre elle serait comme égarée et perdue, qu’elle m’était destinée à moi seul corps et âme de toute éternité ! J’avais cet orgueil immense, assez expié par une immense douleur.

Cependant un démon railleur murmurait à mon oreille que, suivant toutes les prévisions de l’humaine sagesse, Marguerite trouverait plus de paix et de bonheur réel dans l’amitié tempérée du mari raisonnable qu’elle n’en eût rencontré dans la belle passion de l’époux romanesque. Est-ce donc vrai ? est-ce donc possible ? Moi, je ne le crois pas ! – Elle aura la paix, soit ; mais la paix, après tout, n’est pas le dernier mot de la vie, le symbole suprême du bonheur. S’il suffisait de ne pas souffrir et de se pétrifier le cœur pour être heureux, trop de gens le seraient qui ne le méritent pas. À force de raison et de prose, on finit par diffamer Dieu et dégrader son œuvre. Dieu donne la paix aux morts, la passion aux vivants ! Oui, il y a dans la vie, à côté de la vulgarité des intérêts courants et quotidiens à laquelle je n’ai pas l’enfantillage de prétendre échapper, il y a une poésie permise – que dis-je ? – commandée ! C’est la part de l’âme douée d’immortalité. Il faut que cette âme se sente et se révèle quelquefois, fût-ce par des transports au-delà du réel, par des aspirations au-delà du possible, fût-ce par des orages ou par des larmes. Oui, il y a une souffrance qui vaut mieux que le bonheur, ou plutôt qui est le bonheur même, celle d’une créature vivante qui connaît tous les troubles du cœur et toutes les chimères de la pensée, et qui partage ces nobles tourments avec un cœur égal et une pensée fraternelle ! Voilà le roman que chacun a le droit, et, pour dire tout, le devoir de mettre dans sa vie, s’il a le titre d’homme et s’il le veut justifier.

Au surplus, cette paix même tant vantée, la pauvre enfant ne l’aura pas. Que le mariage de deux cœurs inertes et de deux imaginations glacées engendre le repos du néant, je le veux bien ; mais l’union de la vie et de la mort ne peut se soutenir sans une contrainte horrible et de perpétuels déchirements.

Au milieu de ces misères intimes dont chaque jour redoublait l’intensité, je ne trouvais un peu de secours qu’auprès de ma pauvre et vieille amie Mlle de Porhoët. Elle ignorait ou feignait d’ignorer l’état de mon cœur ; mais, dans des allusions voilées, peut-être involontaires, elle posait légèrement sur mes plaies saignantes la main délicate et ingénieuse d’une femme. Il y a, d’ailleurs, dans cette âme, vivant emblème du sacrifice et de la résignation, et qui déjà semble flotter au-dessus de la terre, un détachement, un calme, une douce fermeté qui se répandaient sur moi. J’en arrivais à comprendre son innocente folie, et même à m’y associer avec une sorte de naïveté. Penché sur mon album, je me cloîtrais avec elle pendant de longues heures dans sa cathédrale, et j’y respirais un moment les vagues parfums d’une idéale sérénité.

J’allais encore chercher presque chaque jour dans le logis de la vieille demoiselle un autre genre de distraction. Il n’y a point de travail auquel l’habitude ne prête quelque charme. Pour ne pas laisser soupçonner à Mlle de Porhoët la perte définitive de son procès, je poursuivais régulièrement l’exploration de ses archives de famille. Je découvrais par intervalles – dans ce fouillis – des traditions, des légendes, des traits de mœurs qui éveillaient ma curiosité, et qui transportaient un moment mon imagination dans les temps passés, loin de l’accablante réalité. Mlle de Porhoët, dont ma persévérance entretenait les illusions, m’en témoignait une gratitude que je méritais peu, car j’avais fini par prendre à cette étude, désormais sans utilité positive, un intérêt qui me payait de mes peines et qui faisait à mes chagrins une diversion salutaire.

Cependant, à mesure que le terme fatal approchait, Mlle Marguerite perdait la vivacité fébrile dont elle avait paru animée depuis le jour où le mariage avait été définitivement arrêté. Elle retombait, du moins par instants, dans son attitude autrefois familière d’indolence passive et de sombre rêverie. Je surpris même une ou deux fois ses regards attachés sur moi avec une sorte de perplexité extraordinaire. Mme Laroque, de son côté, me regardait souvent avec un air d’inquiétude et d’indécision, comme si elle eût désiré et redouté en même temps d’aborder avec moi quelque pénible sujet d’entretien. Avant-hier, le hasard fit que je me trouvai seul avec elle dans le salon, Mlle Hélouin étant sortie brusquement pour donner un ordre. La conversation indifférente dans laquelle nous étions engagés cessa aussitôt comme par un accord secret ; après un court silence : – Monsieur, me dit Mme Laroque d’un accent pénétré, vous placez bien mal vos confidences !

– Mes confidences, madame ! Je ne puis vous comprendre. À part Mlle de Porhoët, personne ici n’a reçu de moi l’ombre d’une confidence.

– Hélas ! reprit-elle, je veux le croire... je le crois... mais ce n’est pas assez !...

Au même instant, Mlle Hélouin rentra, et tout fut dit.

Le lendemain, – c’était hier, – j’étais parti à cheval dès le matin pour surveiller quelques coupes de bois dans les environs. Vers quatre heures du soir, je revenais dans la direction du château, quand, à un brusque détour du chemin, je me trouvai subitement face à face avec Mlle Marguerite. Elle était seule. Je me disposais à passer en la saluant ; mais elle arrêta son cheval. – Un beau jour d’automne, monsieur, me dit-elle.

– Oui, mademoiselle. Vous vous promenez ?

– Comme vous voyez. J’use de mes derniers moments d’indépendance, et même j’en abuse, car je me sens un peu embarrassée de ma solitude... Mais Alain est nécessaire là-bas... Mon pauvre Mervyn est boiteux... Vous ne voulez pas le remplacer, par hasard ?

– Avec plaisir. Où allez-vous ?

– Mais... j’avais presque l’idée de pousser jusqu’à la tour d’Elven. – Elle me désignait du bout de sa cravache un sommet brumeux qui s’élevait à droite de la route. – Je crois, ajouta-t-elle, que vous n’avez jamais fait ce pèlerinage.

– C’est vrai. Il m’a souvent tenté, mais je l’ai ajourné jusqu’ici, je ne sais pourquoi.

– Eh bien, cela se trouve parfaitement ; mais il est déjà tard, il faut nous hâter un peu, s’il vous plaît.

Je tournai bride, et nous partîmes au galop.

Pendant que nous courions, je cherchais à me rendre compte de cette fantaisie inattendue, qui ne laissait pas de paraître un peu préméditée. Je supposai que le temps et la réflexion avaient pu atténuer dans l’esprit de Mlle Marguerite l’impression première des calomnies dont on l’avait troublé. Apparemment elle avait fini par concevoir quelques doutes sur la véracité de Mlle Hélouin, et elle s’était entendue avec le hasard pour m’offrir, sous une forme déguisée, une sorte de réparation qui pouvait m’être due.

Au milieu des préoccupations qui m’assiégeaient alors, j’attachais une faible importance au but particulier que nous nous proposions dans cette étrange promenade. Cependant j’avais souvent entendu citer autour de moi cette tour d’Elven comme une des ruines les plus intéressantes du pays, et jamais je n’avais parcouru une des deux routes qui, de Rennes ou de Josselin, se dirigent vers la mer, sans contempler d’un œil avide cette masse indécise qu’on voit pointer au milieu des landes lointaines comme une énorme pierre levée ; mais le temps et l’occasion m’avaient manqué.

Le village d’Elven, que nous traversâmes en ralentissant un peu notre allure, donne une représentation vraiment saisissante de ce que pouvait être un bourg du moyen âge. La forme des maisons basses et sombres n’a pas changé depuis cinq ou six siècles. On croit rêver quand on voit, à travers les larges baies cintrées et sans châssis qui tiennent lieu de fenêtres, ces groupes de femmes à l’œil sauvage, au costume sculptural, qui filent leur quenouille dans l’ombre, et s’entretiennent à voix basse dans une langue inconnue. Il semble que tous ces spectres grisâtres viennent de quitter leurs dalles tumulaires pour exécuter entre eux quelque scène d’un autre âge dont vous êtes le seul témoin vivant. Cela cause une sorte d’oppression. Le peu de vie qui se communique autour de vous dans l’unique rue du bourg porte le même caractère d’archaïsme et d’étrangeté fidèlement retenu d’un monde évanoui.

À peu de distance d’Elven, nous prîmes un chemin de traverse qui nous conduisit sur le sommet d’une colline aride. De là nous aperçûmes distinctement, quoique à une assez grande distance encore, le colosse féodal dominant en face de nous une hauteur boisée. La lande où nous nous trouvions s’abaissait par une pente assez raide vers des prairies marécageuses encadrées dans d’épais taillis. Nous en descendîmes le revers, et nous fûmes bientôt engagés dans les bois. Nous suivions alors une étroite chaussée dont le pavé disjoint et raboteux a dû résonner sous le pied des chevaux bardés de fer. J’avais cessé depuis longtemps de voir la tour d’Elven, dont je ne pouvais même plus conjecturer l’emplacement, quand elle se dégagea soudain de la feuillée, et se dressa à deux pas de nous avec la soudaineté d’une apparition. Cette tour n’est point ruinée : elle conserve aujourd’hui toute sa hauteur primitive, qui dépasse cent pieds, et les assises irrégulières de granit qui en composent le magnifique appareil octogonal lui donnent l’aspect d’un bloc formidable taillé d’hier par le plus pur ciseau. Rien de plus imposant, de plus fier et de plus sombre que ce vieux donjon impassible au milieu des temps et isolé dans l’épaisseur de ces bois. Des arbres ont poussé de toute leur taille dans les douves profondes qui l’environnent, et leur faîte touche à peine l’ouverture des fenêtres les plus basses. Cette végétation gigantesque, dans laquelle se perd confusément la base de l’édifice, achève de lui prêter une couleur de fantastique mystère. Dans cette solitude, au milieu de ces forêts, en face de cette masse d’architecture bizarre qui surgit tout à coup, il est impossible de ne pas songer à ces tours enchantées où de belles princesses dorment un sommeil séculaire.

– Jusqu’à ce jour, me dit Mlle Marguerite, à qui j’essayais de communiquer cette impression, voici tout ce que j’en ai vu ; mais, si vous tenez à réveiller la princesse, nous pouvons entrer. Autant que je le puis savoir, il y a toujours dans ces environs un berger ou une bergère qui est muni – ou munie – de la clef. Attachons nos chevaux là, et mettons-nous à la recherche, vous du berger, et moi de la bergère.

Les chevaux furent parqués dans un petit enclos voisin de la ruine, et nous nous séparâmes un moment, Mlle Marguerite et moi, pour faire une sorte de battue dans les environs. Nous eûmes le regret de ne rencontrer ni berger ni bergère. Notre désir de visiter l’intérieur de la tour s’accrut alors tout naturellement de tout l’attrait du fruit défendu, et nous franchîmes à l’aventure un pont jeté sur les fossés. À notre vive satisfaction, la porte massive du donjon n’était point fermée : nous n’eûmes qu’à la pousser pour pénétrer dans un réduit étroit, obscur et encombré de débris, qui pouvait autrefois tenir lieu de corps de garde ; de là nous passâmes dans une vaste salle à peu près circulaire, dont la cheminée montre encore sur son écusson les besans de la croisade ; une large fenêtre, ouverte en face de nous, et que traverse la croix symbolique nettement découpée dans la pierre éclairait pleinement la région inférieure de cette enceinte, tandis que l’œil se perdait dans l’ombre incertaine des hautes voûtes effondrées. Au bruit de nos pas, une troupe d’oiseaux invisibles s’envola de cette obscurité, et secoua sur nos têtes la poussière des siècles. En montant sur les bancs de granit qui sont disposés de chaque côté du mur en forme de gradins, dans l’embrasure de la fenêtre, nous pûmes jeter un coup d’œil au dehors sur la profondeur des fossés et sur les parties ruinées de la forteresse ; mais nous avions remarqué dès notre entrée les premiers degrés d’un escalier pratiqué dans l’épaisseur de la muraille, et nous éprouvions une hâte enfantine de pousser plus avant nos découvertes. Nous entreprîmes l’ascension ; j’ouvris la marche, et Mlle Marguerite me suivit bravement, se tirant de ses longues jupes comme elle pouvait. Du haut de la plate-forme, la vue est immense et délicieuse. Les douces teintes du crépuscule estompaient en ce moment même l’océan de feuillage à demi doré par l’automne, les sombres marais, les pelouses verdoyantes, les horizons aux pentes entrecroisées, qui se mêlaient et se succédaient sous nos yeux jusqu’à l’extrême lointain. En face de ce paysage gracieux, triste et infini, nous sentions la paix de la solitude, le silence du soir, la mélancolie des temps passés, descendre à la fois, comme un charme puissant, dans nos esprits et dans nos cœurs. Cette heure de contemplation commune, d’émotions partagées, de profonde et pure volupté, était sans doute la dernière qu’il dût m’être donné de vivre près d’elle et avec elle, et je m’y attachais avec une violence de sensibilité presque douloureuse. Pour Marguerite, je ne sais ce qui se passait en elle : elle s’était assise sur le rebord du parapet, elle regardait au loin, et se taisait. Je n’entendais que le souffle un peu précipité de son haleine.

Je ne pourrais dire combien d’instants s’écoulèrent ainsi. Quand les vapeurs s’épaissirent au-dessus des prairies basses et que les derniers horizons commencèrent à s’effacer dans l’ombre croissante, Marguerite se leva.

– Allons, dit-elle à demi voix et comme si un rideau fût tombé sur quelque spectacle regretté, c’est fini !

Puis elle commença à descendre l’escalier, et je la suivis.

Quand nous voulûmes sortir du donjon, grande fut notre surprise d’en trouver la porte fermée. Apparemment le jeune gardien, ignorant notre présence, avait tourné la clef pendant que nous étions sur la plate-forme. Notre première impression fut celle de la gaieté. La tour était définitivement une tour enchantée. Je fis quelques efforts vigoureux pour rompre l’enchantement ; mais le pêne énorme de la vieille serrure était solidement arrêté dans le granit, et je dus renoncer à le dégager. Je tournai alors mes attaques contre la porte elle-même ; mais les gonds massifs et les panneaux de chêne plaqués de fer m’opposèrent la résistance la plus invincible. Deux ou trois moellons que je pris dans les décombres et que je lançai contre l’obstacle, ne parvinrent qu’à ébranler la voûte et à en détacher quelques fragments qui vinrent tomber à nos pieds. Mlle Marguerite ne voulut pas me laisser poursuivre une entreprise évidemment sans espoir et qui n’était pas sans danger. Je courus alors à la fenêtre, et je poussai quelques cris d’appel auxquels personne ne répondit. Durant une dizaine de minutes, je les renouvelai d’instant en instant avec le même insuccès. En même temps nous profitions à la hâte des dernières lueurs du jour pour explorer minutieusement tout l’intérieur du donjon ; mais, à part cette porte, qui était comme murée pour nous, et la grande fenêtre qu’un abîme de près de trente pieds séparait du fond des fossés, nous ne pûmes découvrir aucune issue.

Cependant la nuit achevait de tomber sur la campagne, et les ténèbres avaient envahi la vieille tour. Quelques reflets de lune pénétraient seulement dans le retrait de la fenêtre et blanchissaient obliquement la pierre des gradins. Mlle Marguerite, qui avait perdu peu à peu toute apparence d’enjouement, cessa même de répondre aux conjectures plus ou moins vraisemblables par lesquelles j’essayais de tromper encore ses inquiétudes. Pendant qu’elle se tenait dans l’ombre, silencieuse et immobile, j’étais assis en pleine clarté sur le degré le plus rapproché de la fenêtre : de là je tentais encore par intervalles un appel de détresse ; mais, pour être vrai, à mesure que la réussite de mes efforts devenait plus incertaine, je me sentais gagner par un sentiment d’allégresse irrésistible. Je voyais en effet se réaliser pour moi tout à coup le rêve le plus éternel et le plus impossible des amants : j’étais enfermé au fond d’un désert et dans la plus étroite solitude avec la femme que j’aimais ! Pour de longues heures, il n’y avait plus qu’elle et moi au monde, que sa vie et la mienne ! Je songeais à tous les témoignages de douce protection, de tendre respect que j’allais avoir le droit, le devoir de lui prodiguer ; je me représentais ses terreurs calmées, sa confiance, son sommeil ; je me disais avec un ravissement profond que cette nuit fortunée, si elle ne pouvait me donner l’amour de cette chère créature, allait du moins m’assurer pour jamais sa plus inébranlable estime.

Comme je m’abandonnais avec tout l’égoïsme de la passion à ma secrète extase, dont quelque reflet peut-être se peignait sur mon visage, je fus réveillé tout à coup par ces paroles qui m’étaient adressées d’une voix sourde et sur un ton de tranquillité affectée : – Monsieur le marquis de Champcey, y a-t-il eu beaucoup de lâches dans votre famille avant vous ?

Je me soulevai, et je retombai aussitôt sur le banc de pierre, attachant un regard stupide sur les ténèbres où j’entrevoyais vaguement le fantôme de la jeune fille. Une idée me vint, une idée terrible, c’était que la peur et le chagrin lui troublaient le cerveau, – qu’elle devenait folle.

– Marguerite ! m’écriai-je, sans savoir même que je parlais. – Ce mot acheva sans doute de l’irriter.

– Mon Dieu ! que c’est odieux ! reprit-elle. Que c’est lâche ! oui, je le répète, lâche !

La vérité commençait à luire dans mon esprit. Je descendis un des degrés. – Eh bien ! qu’est-ce qu’il y a donc ? dis-je froidement.

– C’est vous, répliqua-t-elle avec une brusque véhémence, c’est vous qui avez payé cet homme, – ou cet enfant, – je ne sais, pour nous emprisonner dans cette misérable tour ! Demain, je serai perdue... déshonorée dans l’opinion... et je ne pourrai plus appartenir qu’à vous !... Voilà votre calcul, n’est-ce pas ? Mais celui-là, je vous l’atteste, ne vous réussira pas mieux que les autres. Vous me connaissez encore bien imparfaitement, si vous croyez que je ne préférerai pas le déshonneur, le cloître, la mort, tout, à l’abjection de lier ma main, – ma vie à la vôtre !... Et quand cette ruse infâme vous eût réussi, quand j’aurais eu la faiblesse, – que certes je n’aurai pas, – de vous donner ma personne, – et, ce qui vous importe davantage, ma fortune, – en échange de ce beau trait de politique, – quelle espèce d’homme êtes-vous donc ? Voyons, de quelle fange êtes-vous fait pour vouloir d’une richesse et d’une femme acquises à ce prix-là ? Ah ! remerciez-moi encore, monsieur, de ne pas céder à vos vœux. Vos vœux sont imprudents, croyez-moi ; car si jamais la honte et la risée publique me jetaient dans vos bras, j’aurais tant de mépris pour vous, que j’en écraserais votre cœur ! Oui, fût-il aussi dur, aussi glacé que ces pierres, j’en tirerais du sang... j’en ferais sortir des larmes !

– Mademoiselle, dis-je avec tout le calme que je pus trouver, je vous supplie de revenir à vous, à la raison. Je vous atteste sur l’honneur que vous me faites outrage. Veuillez y réfléchir. Vos soupçons ne reposent sur aucune vraisemblance. Je n’ai pu préparer en aucune façon la perfidie dont vous m’accusez, et quand je l’aurais pu enfin, comment vous ai-je jamais donné le droit de m’en croire coupable ?

– Tout ce que je sais de vous me donne ce droit, s’écria-t-elle en coupant l’air de sa cravache. Il faut bien que je vous dise une fois ce que j’ai dans l’âme depuis trop longtemps. Qu’êtes-vous venu faire dans notre maison, sous un nom, sous un caractère empruntés ?... Nous étions heureuses, nous étions tranquilles, ma mère et moi... Vous nous avez apporté un trouble, un désordre, des chagrins que nous ne connaissions pas. Pour atteindre votre but, pour réparer les brèches de votre fortune, vous avez usurpé notre confiance... vous avez fait litière de notre repos... vous avez joué avec nos sentiments les plus purs, les plus vrais, les plus sacrés... vous avez froissé et brisé nos cœurs sans pitié. Voilà ce que vous avez fait... ou voulu faire, peu importe ! Eh bien, je suis profondément lasse et ulcérée de tout cela, je vous le dis ! Et quand, à cette heure, vous venez m’offrir en gage votre honneur de gentilhomme, qui vous a permis déjà tant de choses indignes, certes j’ai le droit de n’y pas croire, – et je n’y crois pas !

J’étais hors de moi ; je saisis ses deux mains dans un transport de violence qui la domina : – Marguerite ! ma pauvre enfant... écoutez bien ! Je vous aime, cela est vrai, et jamais amour plus ardent, plus désintéressé, plus saint n’entra dans le cœur d’un homme !... Mais vous aussi, vous m’aimez... Vous m’aimez, malheureuse ! et vous me tuez !... Vous parlez de cœur froissé et brisé... Ah ! que faites-vous donc du mien ?... Mais il vous appartient, je vous l’abandonne... Quant à mon honneur, je le garde... il est entier !... et avant peu je vous forcerai bien de le reconnaître... Et sur cet honneur je vous fais serment que si je meurs, vous me pleurerez, que si je vis, jamais, – tout adorée que vous êtes, – fussiez-vous à deux genoux devant moi, – jamais je ne vous épouserai, que vous ne soyez aussi pauvre que moi ou moi aussi riche que vous ! Et maintenant priez, priez ; demandez à Dieu des miracles, il en est temps.

Je la repoussai alors brusquement loin de l’embrasure, et je m’élançai sur les gradins supérieurs : j’avais conçu un projet désespéré que j’exécutai aussitôt avec la précipitation d’une démence véritable. Ainsi que je l’ai dit, la cime des hêtres et des chênes qui poussent dans les fossés de la tour s’élevait au niveau de la fenêtre. À l’aide de ma cravache ployée, j’attirai à moi l’extrémité des branches les plus proches, je les embrassai au hasard, et je me laissai aller dans le vide. J’entendis au-dessus de ma tête mon nom : Maxime ! proféré soudain avec un cri déchirant. – Les branches auxquelles je m’étais attaché se courbèrent de toute leur longueur vers l’abîme ; puis il eut un craquement sinistre, elles éclatèrent sous mon poids, et je tombai rudement sur le sol.

Je pense que la nature fangeuse du terrain amortit la violence du choc, car je me sentis vivant, quoique blessé. Un de mes bras avait porté sur le talus maçonné de la douve, j’y éprouvai une douleur tellement aiguë que le cœur me défaillit. J’eus un court étourdissement. – J’en fus réveillé par la voix éperdue de Marguerite : – Maxime ! Maxime ! criait-elle, par grâce, par pitié ! au nom du bon Dieu, parlez-moi ! pardonnez-moi !

Je me levai, et je la vis dans la baie de la fenêtre au milieu d’une auréole de pâle lumière, la tête nue, les cheveux tombants, la main crispée sur la barre de la croix, les yeux ardemment fixés sur le sombre précipice.

– Ne craignez rien, lui dis-je. Je n’ai aucun mal. Prenez seulement patience une heure ou deux. Donnez-moi le temps d’aller jusqu’au château, c’est le plus sûr. Soyez certaine que je vous garderai le secret, et que je sauverai votre honneur comme je viens de sauver le mien.

Je sortis péniblement des fossés et j’allai prendre mon cheval. Je me servis de mon mouchoir pour suspendre et fixer mon bras gauche, qui ne m’était plus d’aucun usage, et qui me faisait beaucoup souffrir. Grâce à la clarté de la nuit, je retrouvai aisément ma route. Une heure plus tard, j’arrivais au château. On me dit que le docteur Desmarets était dans le salon. Je me hâtai de m’y rendre, et j’y trouvai avec lui une douzaine de personnes dont la contenance accusait un état de préoccupation et d’alarme. – Docteur, dis-je gaiement en entrant, mon cheval vient d’avoir peur de son ombre, il m’a jeté bas sur la route, et je crains d’avoir le bras gauche foulé. Voulez-vous voir ?

– Comment, foulé ? dit M. Desmarets après qu’il eût détaché le mouchoir ; mais vous avez le bras parfaitement cassé, mon pauvre garçon !

Mme Laroque poussa un faible cri et s’approcha de moi. – Mais c’est donc une soirée de malheur ? dit-elle.

Je feignis la surprise. – Qu’y a-t-il encore ? m’écriai-je.

– Mon Dieu ! j’ai peur qu’il ne soit arrivé quelque accident à ma fille. Elle est sortie à cheval vers trois heures, il en est huit, et elle n’est pas encore rentrée !

– Mlle Marguerite ! mais je l’ai rencontrée...

– Comment ! où ? à quel moment ?... Pardon, monsieur, c’est l’égoïsme d’une mère.

– Mais je l’ai rencontrée vers cinq heures sur la route. Nous nous sommes croisés. Elle m’a dit qu’elle comptait pousser sa promenade jusqu’à la tour d’Elven.

– À la tour d’Elven ! Elle se sera égarée dans les bois... Il faut y aller promptement... Qu’on donne des ordres !

M. de Bévallan commanda aussitôt des chevaux. J’affectai d’abord de vouloir me joindre à la cavalcade ; mais Mme Laroque et le docteur me le défendirent énergiquement, et je me laissai persuader sans peine de gagner mon lit, dont, à dire vrai, j’avais grand besoin. M. Desmarets, après avoir appliqué un premier pansement sur mon bras blessé, monta en voiture avec Mme Laroque, qui allait attendre au bourg d’Elven le résultat des perquisitions que M. de Bévallan devait diriger dans les environs de la tour.

Il était dix heures environ, quand Alain vint m’annoncer que Mlle Marguerite était retrouvée. Il me conta l’histoire de son emprisonnement, sans omettre aucun détail, sauf, bien entendu, ceux que la jeune fille et moi devions seuls connaître. L’aventure me fut confirmée bientôt par le docteur, puis par Mme Laroque elle-même, qui vinrent successivement me rendre visite, et j’eus la satisfaction de voir qu’il n’était entré dans les esprits aucun soupçon de ce qui était arrivé.

J’ai passé tout ma nuit à renouveler avec la plus fatigante persévérance, et au milieu des bizarres complications du rêve et de la fièvre, mon saut dangereux du haut de la fenêtre du donjon. Je ne m’y habituais pas. À chaque instant, la sensation du vide me montait à la gorge, et je me réveillais tout haletant. Enfin le jour est arrivé et m’a calmé. Dès huit heures, j’ai vu entrer Mlle de Porhoët, qui s’est installée près de mon chevet, son tricot à la main. Elle a fait les honneurs de ma chambre aux visiteurs qui se sont succédé tout le jour : Mme Laroque est venue la première après ma vieille amie. Comme elle serrait avec une pression prolongée la main que je lui tendais, j’ai vu deux larmes glisser sur ses joues. A-t-elle donc reçu les confidences de sa fille ?

Mlle de Porhoët m’a appris que le vieux M. Laroque est alité depuis hier. Il a eu une légère attaque de paralysie. Aujourd’hui il ne parle plus, et son état donne des inquiétudes. On a résolu de hâter le mariage. M. Laubépin a été mandé de Paris ; on l’attend demain, et le contrat sera signé le jour suivant, sous sa présidence.

J’ai pu me tenir levé ce soir pendant quelques heures ; mais si j’en crois M. Desmarets, j’ai eu tort d’écrire avec ma fièvre, et je suis une grande bête.