« Elle avait grandi », Retrouvailles   

Retrouvailles

Elle

Les retrouvailles ont été, je crois, à la hauteur de ses espérances. Ce n’était pas un mince pari pour moi, tant souvent ses rêves magnifient la réalité, au point que j’appréhende qu’il ne se réveille un jour prochain et découvre qui je suis vraiment, et non l’image de la perfection qu’il s’est construite. Nous nous sommes revus dès le premier jour de mon retour. Nous avons parlé de cette absence, de mes vacances, de notre amour. Il m’a dit comme toujours que j’étais terriblement belle, dans cette robe de soleil qui collait à ma peau. J’avais pour une fois, il est vrai, le corps et le cœur en harmonie, en voyant ses yeux brûlants de désir qui me disaient la douleur de son attente, l’impatience de me prendre, la résignation et le renoncement de la raison.

Je lui ai raconté le quotidien d’un couple qui n’a déjà plus rien à se dire, le manque de lui, le zoom de mon mari qui mitraillait mon corps et devenait ton œil incandescent qui chauffait mon corps à blanc, la fraîcheur de l’océan pour éteindre cet incendie criminel et noyer mon désir. Je lui ai dit à quel point j’aurais voulu plonger dans l’eau avec lui et m’enorgueillir du bonheur dans ses yeux. Je lui ai raconté le sourire cajoleur du soleil sur ma peau, le parfum capiteux des fleurs dans l’air lourd du petit matin, la moiteur de l’atmosphère, la transparence de l’eau, la couleur des langoustines, la chair tendre des poissons. J’ai soigneusement occulté la chair triste des exceptions. J’ai pris soin, mot après mot, phrase après phrase, de lui enlever les petites tumeurs cancéreuses qui poussent dans sa tête quand il m’imagine avec lui. J’ai protégé les brûlures infectées de Tulle gras et j’ai tiré tellement doucement qu’il n’a presque rien senti. Je lui ai dit que Yann m’avait si peu touchée, que je ne ressentais rien, que ça n’avait pas d’importance, que moi je ne pensais jamais à ça et qu’il n’avait qu’à faire pareil. Ce n’était que demi-mensonge, ou demi-vérité, mais tout plutôt que de voir cette détresse dans ses yeux, cette folie qui l’envahissait quand il réalisait qu’un autre que lui habitait mon corps, même s’il ne s’agissait que d’un petit squat de vacances sans lendemain.

Alors je lui ai parlé de la mer, je lui ai murmuré que j’imaginais son reflet dans ses yeux verts. Je lui ai surtout dit les mots qu’il rêvait de boire sur ma bouche, ces mots que tous les hommes attendent depuis que la femme existe. Que je rêvais de lui, de son sexe plongé en moi, de son sexe dans ma bouche comme une friandise à savourer, de sa langue sur mon corps jusqu’à me rendre folle. Ces simples mots tellement banals mais qui suffisaient à le rendre fou de désir. Je lui ai dit que les choses auraient été tellement merveilleuses s’il avait été auprès de moi, que je pensais à lui à chaque battement de cœur, à chaque étreinte du soleil sur ma peau, à chaque goutte de sueur dans mon dos. Que mes yeux s’étaient faits chasseurs d’images pour enregistrer l’essence des choses et lui restituer à travers mes mots, mon regard, ma bouche.

Nous nous sommes pourtant simplement embrassés, passionnément, et j’ai senti cette envie de moi, tellement présente mais qui, une fois de plus, ne pouvait s’exprimer. Pas le temps, pas le lieu, et puis, une sorte de gêne devant son propre désir tendu comme un arc, dont il craignait qu’il ne m’apparaisse un peu trop envahissant, un peu trop genre « mec qui ne pense qu’à ça ». Tant qu’il s’agit de mon cul, tu peux y penser à satiété ! J’aime tellement te voir suffoquer de désir, éternellement dur dans mes bras. Je le prends comme un hommage, je n’ai jamais été désirée avec une telle fougue, une telle violence. Tu es mon adolescent de quarante-cinq ans, l’expérience, l’attention, le souci de moi en plus. Je t’aime. Encore quelques jours de patience et nous retrouverons notre petit nid d’amour dans ma cité universitaire – merci Josiane – qui, pour tout autre que nous, paraîtrait sordide. Chambres anonymes qui se ressemblent toutes, au point que nous pourrions ouvrir n'importe quelle porte et nous imaginer "chez nous". Un studio universitaire que nous habitons quelques heures de temps à autre et que nous tentons de personnaliser en y apportant quelques objets familiers qui agissent comme autant de repères dans cet univers aseptisé. Tu sors de sa boîte la petite souris en cristal que je t’ai offerte, et tu la poses sur la table pour regarder le soleil faire miroiter ses facettes. J'installe ma mini-chaîne stéréo pour écouter l'amour décliné sur toutes les gammes par nos chanteuses et chanteurs préférés. De Cali à Miossec de Rose à Daphné, les mots disent la douleur et la douceur de l’amour et  je cherche où vagabondent tes pensées à la buée de tes yeux.