« Elle avait grandi », Rêveries à distance   

Rêveries à distance

Lui

Je m’arrache à cette langueur, qui vous prend juste avant le sommeil et dans laquelle il fait si bon se laisser engluer telle une abeille sur une tartine de miel, pour oublier de penser pendant quelques minutes et laisser l’inconscient décider de ce qui est ou non raisonnable.

Les rêves détiennent ce privilège de donner congé à la raison et de permettre tous les possibles. Les convenances et les inconvenances disparaissent pour laisser place à des scénarios que des poètes surréalistes ne récuseraient pas. L’espace et le temps ne sont plus soumis aux rigidités scientifiques et se plient, s’inversent, se rétrécissent, s’étirent, se dilatent au gré du cheminement de l’histoire. Et je vis des passés et des futurs où les autres n’existent pas et n’ont jamais existé, où la vie n’appartient qu’à nous, sans autre obstacle que notre propre capacité à rester ensemble. Ou bien, ils existent mais, contre toute attente, ils regardent notre amour avec bienveillance et, dépouillés de toute jalousie, de toute rancœur, de toute souffrance, ils nous aident à construire un avenir dans lequel ils n’ont plus leur place. Une sorte d’Alice aux pays des merveilles pour adultes, où ils se déguisent en lapins et nous invitent à visiter notre nouveau logis.

Ces rêves où tu es à mes côtés comblent le vide de ton absence, mais le décuplent également, quand j’ouvre mes yeux étonnés sur ce chez-moi d’où tu es exclue, réalisant que le songe est terminé et que la réalité reprend ses droits.

Tout ce que je fais sans toi ne peut être complet. La réalité de notre amour s’abreuve à cette incomplétude, s’en nourrit pour gonfler jusqu’à la démesure. Il n’y a pas d’étalonnage possible à l’aune d’une vie commune, et la force de ce sentiment d’amour est proportionnelle au manque de toi.

Cet amour serait-il aussi fort s’il ne se nourrissait de cette absence, de ce désir éternellement insatisfait, de cette impossibilité d’imaginer un avenir aux normes standardisées du bonheur ? Ces courts moments volés qui maintiennent notre amour sous perfusion renforcent-ils notre soif d’aimer ? La question risque de se poser longtemps.

Tu dois dormir profondément en ce moment, compte tenu du décalage horaire. Je t’imagine nue sous les draps, ou simplement revêtue d’une nuisette extra-courte, comme celle que tu portais il y a quelques années, quand tu étais encore une toute jeune fille… et moi déjà un homme mûr. Souvenir délicieux de cet amour ingénu né d'une rencontre à l’orée de ta vie.. Petit à petit, au fil des années passées dans cette innocente proximité, le sentiment furtif – vite rejeté au fond de ma conscience – que tu étais importante pour moi, et que peut-être, je pourrais l’être un jour pour toi, avait gagné du terrain.. Jour après jour, heure après heure, ce besoin que nous avons aujourd’hui l’un de l’autre devenait un peu moins éphémère, un peu moins fugace, un peu moins inconcevable. J’occulterais pourtant volontiers ce passé même s’il me confère ce statut si particulier de tonton par adoption, car je veux être autre chose pour toi qu’un tendre souvenir de jeunesse qui joue les prolongations.

Je veux être tout.

Ton passé, ton présent, ton avenir.

Voilà bien un des défauts qui me caractérisent que d’ambitionner d’être l’unique, le seul, le mieux, le plus. Et pas seulement l’espace d’un instant, mais en permanence, à chaque seconde, comme s’il suffisait que tes pensées dérivent fugitivement vers un autre pour m’effacer de ta mémoire. Je me suis construit sur ce schéma, et il faudra sans doute du temps pour qu’un autre émerge et se fasse une petite place. Tu es celle que le destin a choisie pour que ce schéma évolue, et pour toi je suis prêt à changer, aussi douloureux que cela puisse être. Pourtant, dans mes éclairs de lucidité, je mesure quel orgueil démesuré, quelle mégalomanie, quelle prétention absurde et ridicule se cachent derrière cette ambition d’être tout pour quelqu’un. Que fais-je cependant d’autre que de poursuivre cette quête inaccessible quand je veux être à la fois l’amant, l’ami, le professeur, le confident, le conseiller, le sage, celui qui sait, qui explique, qui rassure, qui réconforte, qui organise, qui maîtrise le cours des événements ? Toi, mieux que quiconque, tu sais quelle fragilité se dessine derrière cette façade, quelle peur de ne pas être à la hauteur de ce rêve de démesure, quels doutes surgissent à chaque instant, à chaque absence, à chaque sonnerie qui résonne inexorablement dans le vide.

Douce la sonnerie, quand je dis bonjour à ton absence en souriant et que je réponds à l’invite de te laisser un message : « Salut, ici c’est bien Nadège la fugueuse, je suis absente pour le moment, mais laissez-moi un message et je reviendrai le savourer dès que possible. » Comme si tu ne pouvais pas faire plus sobre ! Ça va bien quand c’est moi, mais j’imagine que des gens moins intimes t’appellent… Que vont-ils penser ? Mais tu es comme ma fille, tu t’en fous, et tu m’as arraché la promesse de ne pas jouer les vieux moralistes.

J’essaie.

J’apprends.

Dure la sonnerie, quand je réitère un énième appel ; quand je ne sais pas où ni avec qui tu es, ni ce que tu fais et que je tombe en apnée de vie, comme un chien de chasse avant que l’appel du cor ne lui redonne un but.

Mon amour, comme il ferait bon être blotti contre toi, sans se préoccuper de l’heure, et savourer ce bonheur incommensurable de t’avoir tout à moi. Dans ton île, suis-je présent dans ton sommeil ou dans ces quelques minutes de solitude qui nous appartiennent, juste avant de nous endormir ?

Elle

Dormir nue n’a pas que des avantages. Ça réveille la libido, et mon petit mari bande plus régulièrement que d’habitude. Certains soirs, je résiste en m’accrochant au suspense haletant du dernier Mary Higgins Clark, d’autres, je cède pour avoir la paix. Avec lui, ce n’est jamais bien long ni très sophistiqué. Deux trois caresses bâclées sur mes zones érogènes, pas assez précises ni patientes pour éveiller mon corps puis, s’imaginant sans doute que je n’en peux plus d’attendre, il me fourre son bâton de Bridou dont il est si fier au fond de la minette. Rien à dire pour la taille, mais quant à la fermeté, j’ai l’impression d’une bougie qui aurait sommeillé sur la plage arrière d’une voiture au soleil ! Ce doit être un effet du climat. Il s’essouffle quelques minutes – bien la peine de faire du jogging – puis s’écroule dans un râle, genre grand brûlé à qui on refait les pansements. Deux minutes de poids mort sur mon corps à peine échauffé – mon Dieu, faites qu’il ne grossisse pas… –, puis il se rue dans la salle de bains comme si c’était une question de survie.  J’ai remarqué qu’il détestait tacher les draps et laisser le sperme sécher sur lui. Moi, c’est tout le contraire, j’adore en avoir partout ! J’ai le temps de m’envoyer en l’air toute seule, comme une grande, en pensant à mon homme qui m’ensorcelle le corps. Quand il revient, après s’être rincé de longues minutes, il prend soin de remettre son caleçon, des fois que j’aie envie de remettre ça. Il doit être rassuré et fier, car j’ai le sourire béat d’après orgasme, les yeux dans le vague partis à ta rencontre, la main encore crispée entre mes cuisses. Je sens la fierté du mâle qui l’envahit, du genre : « Dix minutes après, elle ne s’en est toujours pas remise ! »

« Rêve », comme dirait Marc-Antoine mon « élève » quand j’essaye de le faire travailler. Si ça peut m’éviter des explications orageuses et lui remonter le moral, à défaut du reste, c’est tout bon. Il dépose un baiser baveux sur ma bouche, qui se dérobe une fois de plus. Il n’y a que toi que j’aime embrasser et à qui je donne totalement ma bouche, jusqu’à te rendre fou. Puis, il me tourne le dos et s’endort comme une masse. Je laisse passer les minutes en pensant à toi, à ton désir, à tes caresses, à cette voix qui m’envoûte, et je m’endors dans tes bras.