« Elle avait grandi », Travail, famille et RTT   

Travail, famille et RTT

Lui

Vendredi, je suis exceptionnellement en RTT. C’est la décennie de la réduction et de l’aménagement du temps de travail. Grâce à Mme Aubry, quelques jours par an, en plus des congés traditionnels acquis de force luttes par nos aînés, nous sommes quelques milliers à nous payer des RTT ! Pour moi, cela se traduit souvent par du travail à la maison. Mon micro et mon téléphone portable branchés sur le monde, je suis bipable et mailable à discrétion, statut oblige !  À vrai dire, personne ne m’impose réellement de travailler autant et si, du jour au lendemain, on m’infligeait un rationnement, je serais en manque et dans l’obligation de consulter pour qu’on m’injecte ma dose en intraveineuse. Je constate que plus je travaille, moins il me reste d’indulgence pour ceux qui ne travaillent pas ou peu mais qui cependant se plaignant beaucoup, rien de très original ni de très glorieux.

Huit heures vingt, les enfants – je devrais dire « les jeunes », mais je refuse de les voir grandir – partent au lycée. Il a fallu les arracher au confort douillet de leur couette, je me demande comment ils font quand je ne suis pas là. Les grasses matinées relèvent maintenant pour moi de l’exception, je n’ai plus besoin de réveil car le sommeil me fuit au rythme des années qui passent.

Je les observe évoluer sans ordre ; s’habiller à moitié ; commencer à grignoter un morceau de brioche débordant de Nutella, accompagné d’un morceau de fromage ; aller se laver, la tartine à la main, pour finir de s’habiller avant de se verser un bol de céréales alors que l’heure du départ a déjà sonné. J’ai quelques difficultés à « intégrer leur look », comme nous disons tous maintenant. Alors j’essaie encore, en pure perte, de les influencer :

– Tu ne vois pas que ton tee-shirt est plus long que ton blouson, rentre-le dans ton survêt’ ! Et à quoi ça rime cette jambe de pantalon relevée, tu veux bronzer du mollet !

– Décidément, t’entraves que dalle à la mode, occupe-toi de tes cravates, y’a déjà du boulot, et te mêle pas de ma vie !

Lui, c’est mon fils Lilian, le petit dernier. Son insolence grandit avec sa taille, je prie pour qu’il ne mesure pas un mètre quatre-vingt-dix plus tard !  Mes deux autres garçons ont déjà quitté le foyer. Loïc poursuit des études supérieures de journalisme à Lille, sans que ses velléités de les rattraper ne fassent de l’ombre à qui que ce soit. Vu l’appétence qu’il éprouve pour la gent féminine, je le sens mûr pour prendre en charge la rubrique cœur d’un grand magazine ! En attendant, il les brise assez régulièrement (les cœurs). C’est relativement facile à suivre pour nous : lorsqu’il a patiemment découpé à vif un nouveau cœur durant la semaine, il revient à la maison le week-end ! De là à en déduire qu’il rompt dès que nous lui manquons, il y a un pas que j’hésite à franchir…

Le deuxième, Luc, après un parcours erratique à l’école, a ouvert une boutique pour skateurs à Enghien avec un de ses potes. Ils vivent à deux dans l’arrière-boutique pour limiter les frais, et ma foi, ils ne s’en sortent pas trop mal. Il témoigne à sa manière de cette fameuse new generation dont on nous rebat les oreilles !

J’essaie avec ma fille, Lou, pour ne pas faire de jaloux. Eh oui, nous avons indubitablement un faible pour la lettre « L » :

– Et tes bagues à tous les doigts, c’est aussi l’évolution ? Enlève au moins celle du pouce, ça fait vulgaire.

– Papa, c’est ma vulgarité, pas la tienne, tu crois que tu n’es pas vulgaire quand tu te cures le nez en voiture !

– Ça n’a rien à voir, dans ma voiture je suis chez moi, je fais ce que je veux, et puis personne ne me voit.

– Ah ! Les autres, toujours à te préoccuper des autres ! Si tu t’occupais de toi, plutôt que de ce que pensent les autres ?

– Elle est bonne celle-là ! Qui t’a appris à penser par toi-même ? Nous ne sommes pas sur une île déserte, nous vivons en société, et nous sommes bien obligés de tenir compte des autres sinon ce serait l’anarchie…

– Bon, j’ai pas l’temps pour la politique ce matin, salut, et n’oublie pas de rester zen !

Sur ce, elle me claque un bisou sur le front comme si j’étais sénile et part en courant. Il était temps, vu le nombre de copains et copines qui s’agglutinent devant l’entrée, les voisins vont finir par croire à une émeute et appeler la police. Y’en a vraiment pour tous les goûts, et ils illustrent on ne peut mieux le brassage et le métissage culturels du monde actuel. Ils ont plutôt l’air de bien s’entendre malgré leurs différences, je me demande pourquoi, à l’âge dit adulte, les mêmes se tapent sur la gueule avec une telle constance ! À croire qu’on ne s’arrange pas en vieillissant… Ça se confirme !

Elle me tue, cette môme… Avec ses airs de ne pas y toucher, elle vous sort toujours le truc qui fait mouche ! Elle a vu juste, plus je vieillis, plus je m’occupe de l’opinion des autres. Quand je pense qu’à une époque, j’ai voulu faire la révolution … C’était avant que je ne m’installe. Las ! Mes velléités de devenir un nouveau Che se sont évanouies dès l’achat de notre premier canapé en cuir !

Derrière le mascara de voile blanc de la porte-fenêtre, je guette, telle une commère ethnologue, ce petit monde de la jeunesse qui s’ébroue lentement pour aller vers le lycée. Bien que nous soyons dans une banlieue huppée, il y a autant de Noirs et de Beurs que de Blancs. Force est de constater que ma fille a parfaitement intégré les principes de tolérance que nous lui avons inculqués, je me demande ce qu’en pensent les voisins… Ça y est, ça me reprend, elle a raison cette petite garce… Je deviens grave, comme dirait Lilian !

Malgré le double vitrage qui isole du froid et des bruits, je les entends crier au loin :

– On s’arrache, c’est l’heure !

– Trop pas, laisse couler.

– Tema, y’a ton daron qui nous mate par la fenêtre !

– T’inquiète, c’est juste qu’il me kiffe trop ! Au revoir mon papounet ! crie-t-elle à tue-tête en agitant le bras.

Je me recule précipitamment, comme un élève pris en faute, et me cogne méchamment le genou sur l’angle du radiateur Acova Fassane miroir – qui pend ridiculement en plein milieu du mur, empêchant toute décoration. Villa à la con ! Qu’est-ce qui m’a pris, voilà cinq ans, d’accepter de faire construire cette cathédrale ? Ma femme s’était entichée du style contemporain, et son connard de copain architecte a suffi pour précipiter la catastrophe. Deux cent cinquante mètres carrés dits habitables, cent cinquante à peine en réalité, tellement les formes tarabiscotées constituent un défi au bon sens et au bon goût. Il a fallu chercher pendant des mois des meubles adaptés, et notre intérieur est devenu une exposition permanente de ce qui se fait de pire en matière de modernité.

La douleur me rend mauvais.

Petits cons ! Je suis chez moi ici, même si ce chez-moi me donne parfois la nausée, et je suis en droit d’écouter et de regarder qui je veux… Sinon, comment aurais-je appris leur monde, leur langue ? J’ai sur moi en permanence un petit carnet à spirale, j’y inscris depuis toujours les mots que je ne connais pas. « Daron », je sais, c’est moi. Passe encore, ça fait plutôt vieille France, mon père m’a précisé que ça datait de sa jeunesse. Les mots sont comme la mode, on fait et on défait les ourlets au fil des années, et l’on redécouvre les plis que l’on a oubliés. « Papounet » aussi, c’est moi. Elle le réserve pour se foutre de ma gueule. Gentiment bien sûr, elle est gentille ma fifille, elle a l’air heureuse sur sa planète. Je sais que je devrais dire « elle ne se prend pas la tête », mais j’ai toujours eu un peu de mal avec les langues. « Kiffer », c’est « aimer », ils kiffent tout à part l’école : les mecs, les meufs, le rap, les Big Mac, et même certains profs qui trouvent grâce à leurs yeux. Ils kiffent sans hiérarchie, les meufs doivent être bonnes, mais le Big Mac reste souvent meilleur, plus accessible et à coup sûr moins compliqué ! Quelquefois, ils kiffent à mort, rien de dangereux, rassurez-vous, simplement la sensation doit être plus forte, même si elle reste tout aussi éphémère. Ainsi, ils peuvent kiffer à mort un Magnum, une pizza aux quatre fromages, une meuf qui passe à la Star’Ac !. Kiffent-ils leurs darons ? Allez savoir, il n’y a pas de passerelles entre tous ces mots, chacun relève d’un univers différent et fait l’objet d’une déclinaison particulière, comme en latin… mais un latin des rues, oral et vivant, coloré et cru, puisant dans la mémoire collective pour recréer une langue.

Ils sont partis vers le lycée. Il m’a bien semblé que le grand Noir prenait la main de ma fille, juste avant de tourner à l’angle de la rue. « Et alors, me dirait-elle, qu’est-ce que ça peut bien te faire ? » Rien, il me faut juste un peu d’entraînement pour accepter qu’elle ne soit plus ma petite fille. Elle a été ma drogue pendant des années, et il est nécessaire que je me désaccoutume, que je me désintoxique de mon amour pour cette poupée que j’ai tellement attendue et qui m’a tant fait rêver…

Tu ne peux pas savoir ma chérie.

Si.

Un peu.

Te rappelles-tu ce que j’écrivais quelques semaines après ta naissance ?

Quand ta joue se gonfle comme un pétale sous le vent,
Quand ta peau gorgée de lait s’étire aux franges du sommeil,
Quand tes sourcils se froncent sur tes premiers doutes
Et que des rides d’inquiétude se dessinent sur ton front,
Quand tes petits poings serrés sur tes colères affrontent l’univers
Et que tes griffes naissantes s’accrochent à mon corps de peur de faire naufrage,
Quand tes noirs miroirs étonnés s’écarquillent sur le monde,
Quand tes sourires s’esquissent et s’essaient à séduire,
Quand tes yeux gorgés de sommeil s’effacent lentement
Et que la quiétude inonde peu à peu ton corps,
Quand tu t’envoles au royaume des songes
Et que les rêves cisèlent des ombres fugitives sur ton visage,
Quand ta nuque, fragile comme une coquille, frémit sous mes doigts
Et que la vie se referme chaque jour un peu plus sur toi,
Quand mes lèvres timidement se déposent sur ton souffle
Et que ma bouche émue respire ta douceur parfumée,
Quand tes chansons s’émiettent en milliers de petits cris
Et que ces notes de vie chantent pour moi la plus belle des mélodies
Quand je te regarde jusqu’à sculpter ma mémoire,
Jusqu’à te décalquer derrière mes yeux clos
Pour te déposer dans ce berceau de tendresse
Que j’ai construit pour toi à l’abri des regards,
Quand mes paupières se gonflent de ce trop-plein d’amour
Et viennent t’éclabousser de gouttes de velours,
Quand une gangue d’émotion m’emprisonne la gorge,
Quand j’effleure ton nom du bout de mes caresses
De ton corps d’oisillon aux douceurs de princesse.
Tout cet amour que j’ai pour toi
À te donner, ma fille, ma foi.
Graine de vie, petite fée
Ma chrysalide, mon bébé
Je serai là toutes ces années
Avant que tu veuilles… t’envoler.

Comprends-tu mieux maintenant pourquoi il me faut un sevrage, ma bachelette ? J’ai pourtant eu dix-huit ans pour m’habituer. Dix-huit ans, dix-huit jours, parfois cela ne fait pas une grande différence, la perception de la durée reste toute relative. Tu t’en fous ? En tout cas, tu fais bien semblant.

Mais je sais bien qu’à ton âge l’amour est maladroit (pas comme au mien, à l’évidence, je rivalise avec les jongleurs du cirque de Pékin…) et que la pudeur prend le pas sur toute démonstration spectaculaire. Quand je dis spectaculaire, le baiser devant les copains tient déjà du show médiatique !

Je quitte mon observatoire et me dirige vers la salle de bains. Combien d’heures ai-je passé à me raser depuis que j’ai mis les pieds sur terre ? À quoi aurais-je utilisé ce temps si j’avais été imberbe ? Question existentielle s’il en est !

Pendant des années, je me suis tartiné copieusement la face avec un blaireau en poil de chèvre – tradition oblige – jusqu’à ressembler à un clown blanc. Quand n’apparaissaient plus que deux fentes lumineuses attentives aux moindres gestes, je traçais d’un geste souple des sillons bien nets dans cette neige odorante et une peau régénérée, lustrée, surgissait de sous cette gangue perméable et chantait le réveil du petit matin. C’était avant, quand le temps me semblait moins compté. Depuis, les bombes ont détruit les blaireaux, mais je reste fidèle au rasoir à main. La neige se fait moins ferme sous les spatules du rasoir, bientôt je vais rayer mes lames. Je prends un malin plaisir à tester toutes les nouveautés. Les rasoirs deux, trois, quatre lames, les profilés, ceux en carbone en titane, en fibre de verre, j’en passe et des plus dangereux. J’enquête sur ceux qui extraient le poil, ceux qui l’érodent, ceux qui le câlinent, ceux qui l’aiguisent, ceux qui le tirent de leurs petites lames habiles avant que ledit poil ne se terre dans ses pores. Ma salle de bains s’apparente à un laboratoire, je suis pilote d’essai pour rasoirs à main, et je n’hésite pas à prendre des risques insensés pour que ma peau ressemble à une piste de bowling. À vrai dire, j’ai beau tout essayer, ma gueule ne change pas beaucoup. Si. La piste se nivelle, les traces se croisent et se recroisent, la chair devient poudreuse, jaunit, se ramollit. Tout va bien, c’est la maturité, et mon amour aime ma maturité.

À quoi  pensera-t-elle durant ces heures où, allongée sur le sable, la mer dans les yeux et dans la tête, le souvenir de moi l’envahira irrésistiblement et lui fera douter de cette réalité dans laquelle je ne suis pas ? Cette proximité retrouvée avec lui, loin du chaos de la vie quotidienne, lui fera-t-elle envisager les choses différemment ? J’en doute, je sais qu’elle décidera, selon son expression favorite, de « ne pas se prendre la tête ». Elle parle comme les jeunes ! J’oublie presque parfois qu’elle fait partie de cette fameuse génération pour laquelle le bonheur est soi-disant simple comme un coup de fil. Vu le nombre d’heures que nous passons au téléphone, nous devrions friser l’extase absolue ! Tant mieux si elle arrive à prendre les choses avec une certaine philosophie, je reconnais que c’est objectivement la meilleure solution, bien que je me sente incapable d’adopter le même comportement. Je peux presque l’accepter, à condition qu’elle me dise au retour que ce n’était que l’apparence du bonheur puisque je n’étais pas là, à condition que j’acquière cette certitude de lui avoir manqué…

Je lâche pour quelques instants mon travail, et m’accorde une pause délassement. Je replonge sous la couette et reprends la lecture d’Océan mer, un livre qui inexorablement me conduit vers elle, au rythme du ressac qui me ballotte de page en page.

Vers douze heures trente-cinq, Lilian rentre du collège sur son scooter flambant neuf. Allongé sur mon lit, dans la pénombre des volets mi-clos, derrière lesquels je me languis de toi, j’entends pétarader l’engin. Eh oui, j’ai craqué après des mois de résistance acharnée, je me suis demandé de quel droit je le privais de ce plaisir, d’autant qu’il s’était engagé à investir toutes ses économies pour prouver qu’il ne s’agissait pas d’un simple caprice. Il me reste maintenant l’inquiétude du coup de téléphone assassin m’arrachant à ma torpeur cotonneuse pour m’apprendre qu’une voiture l’aura renversé, et les remords de me sentir responsable. Alors, j’en rajoute des tonnes dans les « mets bien ton casque », à longueur de portes qui claquent, jusqu’à ce qu’il en ait sa claque et qu’il m’envoie vertement paître, en me disant qu’il n’a plus dix ans et que je commence à le fatiguer.

Oui, c’est vrai, parfois je reconnais que je suis fatigant, même moi je me fatigue, alors les autres, pensez un peu ! Ils sont forcément moins patients que moi, qui me connais depuis plus de quarante ans…

Lilian s’est installé dans la cuisine pour manger un petit en-cas, une demi-baguette tartinée de mayonnaise jusqu’à la gueule, agrémentée de trois tranches de jambon et d’une dizaine de cornichons. J’ai quitté ma chambre et l’ai rejoint pour lui tenir compagnie. Entre deux bouchées, il m’apostrophe à brûle-pourpoint.

– C’est quoi, au fait, l’intelligence ?

Voilà bien les mômes et leurs questions à la con qui vous laissent désorienté, comme un mec sans parapluie surpris par l’orage ! J’hésite à lui répondre : « C’est simple, c’est moi ! », mais je me dégonfle, il va encore me traiter de prétentieux. Et puis, ça ne l’aiderait pas à comprendre, au contraire, ça brouillerait plutôt les pistes…

Alors, je me mets à balbutier :

– Heu… Tu vois, ce n’est pas une question facile, (si d’ailleurs la question est triviale, c’est la réponse qui l’est beaucoup moins !) ; l’intelligence est composite. C’est à la fois un concept qui peut paraître insaisissable, mais qui se décline à travers la faculté de s’interroger, de critiquer, de trier, d’ordonner, de déduire, d’extrapoler, de généraliser, de…

– Arrête, ’pa, j’comprends rien.

Oui, bien sûr, comme d’habitude… J’ai conscience de mon incapacité à dialoguer avec eux. J’ai hérité d’une sorte de don qui me conduit à expliquer les choses complexes avec des mots encore plus compliqués. Inéluctablement, au bout de quelques secondes, mes mômes se regardent en se disant :

– Ça y est, le v’là encore parti dans ses délires, laisse béton, mieux vaut encore se taper le dico !

Il faut que je me surveille, sinon ils vont croire que je le fais exprès pour me foutre de leur gueule et abandonneront toute velléité d’échanges.

En tout cas, cela ne l’empêche pas de finir son sandwich : si traumatisme il y a, il reste somme toute assez bénin !

Il monte dans sa chambre et bientôt, j’entends la voix d’Eminem scander son rap hypnotique. Décidément, je ne me ferai jamais à cette musique, même si elle reste plus supportable en anglais puisque j’ai la chance de ne pas comprendre les paroles ; hormis les « fuck » qui surgissent à l’improviste et me donne une idée du langage poétique utilisé  !