« Elle avait grandi », Inquiétudes   

Inquiétudes

Lui

Endormi sans doute aux premières lueurs du jour, je me réveille vers midi en ce dimanche, et je replonge aussitôt dans ma rêverie. Je consulte ma montre : onze heures de vol, tu as sans doute déjà foulé la piste d’atterrissage. La chaleur et la fatigue du voyage ont dû souligner tes cernes bleutés et creuser un peu plus tes joues hâves, conséquence de ce rythme de vie que tu t’imposes. Mais tu sais bien que reposée ou fatiguée, pâle ou dorée par le soleil, triste, déprimée ou enjouée, tu restes toujours pour moi cette perle de nacre que j’ai vue briller si tôt au creux de sa coquille.

À chaque départ, l’inquiétude que vous vous retrouviez me taraude. Je ne pense pas être un jour capable d’éliminer toute jalousie. Je peux juste, dans le meilleur des cas, repousser au plus profond de moi les images qui me transpercent le cœur. Celles où tu partages la vie d’un autre, celles où ta bouche prononce des mots qui ne sont pas pour moi, celles où ton plaisir et ton corps lui appartiennent. Tellement plus souvent, que la lutte est inégale et la souffrance déséquilibrée. Je rêve de n’être plus blessé par cet inéluctable que je suis obligé d’admettre. Mais je détiens cette faculté particulière de rechercher la souffrance, d’imaginer ce qu’il y a de plus douloureux et de plus blessant pour l’éprouver, la sentir, la faire gonfler à la démesure de mon amour. Et les questions défilent, lancinantes, des questions venues de la nuit des temps et qui hantent les hommes… Fais-tu les mêmes gestes qu’avec moi ? Quel plaisir y prends-tu ? En quoi « nous », est-ce différent ? Comment te prend-il ? Comment te vole-t-il à moi ? Jouis-tu autant avec lui, penses-tu à moi quand il est en toi, est-ce mieux nous ? Je me fais du mal pour rien, juste pour toucher du doigt l’intolérable et le tolérer pour l’amour de toi.

Comme tu peux l’imaginer, tes week-ends, tes voyages « en amoureux » ne font qu’exacerber ce genre de sentiments. Il n’y a pas de solution, sauf ta présence apaisante, ton corps contre le mien pour oublier, tes mots et ta jouissance pour ne plus penser.

Jusqu’à la prochaine fois.

Parfois, j’arrive à me persuader que « l’autre » n’a pas d’importance, surtout quand je te sens désemparée, et que le souci de toi prend le pas sur cette affligeante fierté de mâle que je porte comme un carcan. Peut-être qu’avec l’âge… Mais je doute. Comment ne pas être jaloux de tout ce temps que vous partagez, de cette intimité que je n’aurai jamais, de cette jeunesse que vous avez en commun ? Ton âge et ton éducation tellement différente expliquent sans doute que tu ne ressentes pas les choses de la même façon. Tu n’as pas la même notion d’exclusivité que moi, et l’ancienneté de mon histoire semble annihiler chez toi tout sentiment de jalousie. Le pire est que je me sens en grande partie responsable de cette situation, moi qui ai accueilli et apprivoisé Yann jusqu’à te le proposer en cadeau. Décidément, le destin se joue de nous, tel le marionnettiste de ses pantins, et reste bien le seul à connaître l’issue de la pièce.

Quand il m’arrive d’évoquer avec toi ce désarroi qui m’habite, tu me réponds que tu ne veux pas me rendre malheureux et que tu préférerais mettre un terme à notre histoire plutôt que de me voir m’aigrir comme un vin mal bouchonné. Tu pourrais aussi bien dire un vin qui a mal vieilli, l’aigreur et l’âge ont de tout temps fait bon ménage. Puisque tu évoques ce renoncement, c’est sans doute qu’il te paraît envisageable… Il ne l’est pas pour moi. Imaginer la vie sans toi, ce serait comme demander aux vagues d’arrêter leur incessant va-et-vient ou au soleil de rester éternellement voilé. Tu fais partie de moi, et m’amputer de toi nécessiterait une anesthésie générale et définitive.

Heureusement, à côté de ces heures de mélancolie, dans lesquelles je me complais trop souvent, il y a tellement de bonheur à t’aimer, tellement de jeunesse retrouvée, un tel besoin de partager, de donner le meilleur de moi-même, de vivre en symbiose jusqu’à ce que la vie sans toi devienne inimaginable… Inimaginable et invivable au sens premier des termes, au point de ne pas pouvoir concevoir un avenir au-delà de toi et d’ériger, heure après heure, cet édifice instable, fragile comme une flûte de cristal, qui, au moindre coup de dent, se fendra dans nos bouches, saignant nos vies et nous laissant à jamais déchirés…Cette épée de Damoclès qui flotte au-dessus de nos têtes peut-elle nous conduire à renoncer ? C’est une des craintes qui m’habitent en permanence. Non pas celle de la fin de ton amour, mais celle d’une résignation au titre de la raison, au titre de l’impasse de ces deux vies parallèles. Notre situation est somme toute banale et doit être commune à celle de milliers d’amants. Nous voudrions croire que nous sommes uniques mais nous nous fondons dans le creuset universel des amours contrariés et notre page d’histoire restera un brouillon inachevé.