« Elle avait grandi », Terreurs nocturnes   

Terreurs nocturnes

Lui

Quelques minutes ou quelques heures après mon repli diplomatique, j’émerge des brumes de mon demi-sommeil au bruit de la porte d’entrée qui se referme, suivi du claquement caractéristique des verrous de sécurité. Elle a dû brancher l’alarme, nouveau luxe des gens aisés dont nous sommes, prêts à défendre becs et ongles notre patrimoine acquis à la sueur de nos cerveaux.

Complètement réveillé, je devine, au crissement léger du cristal sur le marbre, le cheminement des verres, de la table du salon à l’évier de la cuisine. Ses pas se rapprochent, mais elle ne vient pas encore. Passage traditionnel par la salle de bains, à l’étage, où trônent les innombrables élixirs de jouvence que les femmes utilisent pour lutter contre le temps. L’eau dégouline dans les tuyaux et coule sur nos années délavées… Le robinet s’arrête, le silence s’épaissit, mon angoisse monte. Encore quelques bruits furtifs de cotons et de flacons, déplacés discrètement – plus que quelques secondes de solitude – puis, viennent le craquement traditionnel des première, huitième et treizième marches de l’escalier en chêne massif ; le glissement furtif du pied sur le carrelage glacé ; la main hésitante sur la poignée de la porte, qui grince légèrement – il faudra que je pense à l’huiler – ;l’ombre de la porte qui s’ouvre sur le mur de notre chambre et qui gonfle démesurément, déformée par la clarté de la lune – tiens, j’ai encore oublié de fermer les volets.

Je dors bien sûr, je dors toujours, je suis tellement fatigué depuis que mon égérie a déferlé comme une tornade sur ma quarantaine bien tassée. Je tourne le dos à la porte, le nez plongé dans l’oreiller, ma respiration simulant la quiétude alors que mon cœur s’emballe. Le malaise est vivant, palpable et se cogne brutalement contre les murs, tel un oiseau affolé entré par mégarde par une fenêtre ouverte. Je la devine à ses bruits discrets, pudiques, ses bruits d’oiseau-mouche, surnom dont je l’avais affublée pendant toutes ces années au cours desquelles je lustrais son plumage en me rengorgeant. J’ai tellement mal de ces souvenirs si lointains et si proches que je m’accroche désespérément aux draps jusqu’à ce que mes phalanges blanchissent et me donnent une illusion de force dans cette vie que je ne maîtrise plus.

Elle

Où étais-tu ce soir ? Certainement pas avec nous. Tu faisais encore semblant.

Mal.

Comme dans un débat télévisé, tu t’imagines qu’il suffit d’ânonner quelques phrases, d’un air faussement intéressé, pour faire illusion. Tu étais à des années-lumière de nous. J’ignore ce qui te ronge depuis quelques mois… ou quelques années, je ne sais plus, je perds mes repères tellement le temps s’étire interminablement.

Une femme sans doute.

Nous sommes les seules à détenir le pouvoir de mettre un homme dans un tel état de dépendance. De toutes les drogues, nous sommes de loin la plus dure.

Belle consolation.

Je n’ai pas le courage de te questionner. Je préfère l’ignorance et l’illusion d’une vie bien réglée au dérèglement absolu. Pourtant, je souffre de cette absence, de cette impossibilité d’imaginer ce que sera notre avenir, de cette peur qui me cisaille le cœur quand je t’entends me dire :

– Je m’en vais.

Je ne sais pas vivre sans toi, je n’ai pas eu le temps d’apprendre. Tu m’as enlevée trop jeune pour que je puisse vivre d’autres hommes. Je suis une rescapée d’une époque révolue. Je ne connais que ton odeur, je ne connais que tes caresses et tes mots d’amour. Au fil des années, ils ont tissé autour de moi ce patchwork qui m’a tenu chaud et enfermée dans un cocon douillet. Après m’avoir cadenassée à double tour, tu aurais bien fait sauter le verrou et, pour un peu, c’est toi qui m’aurais encouragée à voler de mes propres ailes.

Je ne volerai pas.

Je resterai là, les ailes repliées, accrochée à toi comme une bernique à un rocher, sans faire d’autre bruit que le ronron du quotidien, sans exiger autre chose que l’illusion de ta présence, l’illusion de tes caresses, l’illusion de ton amour. Je ne te rendrai pas ta liberté, et je sais que tu ne t’en iras jamais si je ne t’aide pas. J’imagine que tu ne m’aimes plus, mais je te sais incapable de m’abandonner. Il faudrait pour cela que tu renonces à cette image de toi survalorisée où tu te poses en démiurge de nos vies. Il faudrait que tu acceptes d’endurer ma souffrance et le regard des autres qui t’importe tant. Toi qui as passé une partie de ta vie à rechercher l’admiration – que dis-je, la vénération ! – d’une cour rapprochée, tu ne te remettrais pas de leur opprobre. Car j’espère que tu ne doutes pas qu’ils choisiraient tous mon camp ! Ils me savent irréprochable, nous sommes les premiers de la bande à nous être mariés, et c’est chez nous qu’ils ont traîné leur fin d’adolescence, en refaisant le monde nuit après nuit. Je suis leur jeunesse, j’ai la priorité, et ils ne me laisseraient pas remplacer par je ne sais quelle petite grue qui s’imagine qu’il suffit d’agiter son joli cul de pouliche en chaleur devant un homme pour tirer un trait sur vingt années de bonheur.

Alors je serre les dents, le temps joue pour moi. Bientôt, tu ne séduiras plus personne. Tu auras les rêves comme la queue, en berne, et tu pleureras tes espoirs envolés dans les bras de ta vieille. Ta tourterelle sera partie roucouler avec un pigeon plus prometteur, en attendant de découvrir qu’il y a un fossé entre les promesses et la réalité.

« Il faut que jeunesse se passe », dit le dicton.

J’entends ta peur, j’entends ton silence, j’entends ta honte. Depuis combien de temps ne m’as-tu pas touchée ? Ce corps dont tu as usé et abusé jusqu’à m’en faire mal, ce corps que tu as pris, palpé, retourné, disséqué jusqu’à en connaître chaque millimètre carré, chaque grain de peau, chaque odeur, te donne semble-t-il aujourd’hui la nausée. Ça doit être ça l’overdose.

Je ne sais pas.

Je ne me drogue pas.

Pas encore.

Juste un cachet de Temesta pour chercher un peu d’apaisement, à défaut de sérénité, et un somnifère au coucher, pour attaquer de pied ferme la pente de la nuit qui me conduit toujours plus profondément vers la détresse.

Il a pourtant peu changé mon corps, un rien plus enveloppé, un rien plus lourd, mais tellement plus triste… Si j’en crois le nombre de coups d’œil égrillards que j’essuie dans une journée, il ferait bien l’affaire pour d’autres. Les mêmes que toi sans doute, qui cherchent un peu de nouveauté, un bain de chair inconnue à défaut d’être fraîche. Je hais ce corps qui se dégrade et qui t’éloigne inexorablement de moi. Ça me rassure de mettre ça sur son compte. Ils ont bon dos, mon cul enrobé, mon ventre scarifié par les maternités, mes jambes un peu moins fines, ma peau un peu moins lisse…

Et toi, t’imagines-tu que tu es aussi bien que celui que j’ai connu à l’aube de mes vingt ans ? Crois-tu que tu n’as pas changé, que je n’en ai pas ma claque moi aussi de tes diatribes épuisantes, de tes humeurs taciturnes, de tes douleurs d’estomac, de ton obsession de l’âge ?

Non, c’est bien ça le problème, j’aime tout cela, juste un peu plus qu’avant. Je me moque de ces faisceaux de rides qui irriguent tes yeux, de ces petites frisettes grises qui flirtent avec tes tempes brunes, de ces sillons qui bordent tes lèvres et débordent de nos souvenirs.

Mais tourne-toi bon Dieu ! Dis-moi quelque chose, que c’est fini, que tu t’en vas, ou que tu m’aimes encore, que tu regrettes ! Parle-moi, je t’en supplie, je n’en peux plus de ce silence assourdissant qui m’écrase un peu plus chaque jour, de ces mots réservés à cet ailleurs dont j’ignore tout où tu as pris tes quartiers d’hiver.

Mais je ne sais crier que dans ma tête, cadenassée sur mes appréhensions. J’ai tellement peur de savoir, de ne plus me permettre le luxe de douter, de ne plus pouvoir mettre ça sur le compte de cette crise de la quarantaine dont on dit qu’elle touche tous les hommes… Tu es parti, mais tu es toujours là. Je sens encore ton odeur, ta chaleur, et quelquefois tes bras et la douceur de tes mains sur ma peau. J’ai même droit – exceptionnellement – à des relents de tendresse, quand le remords te ronge et que tu te rappelles ce que nous avons été l’un pour l’autre. Je goûte encore parfois ta bouche, même si elle reste faussement ouverte, hypocritement humide, désespérément absente.

Je lève péniblement mon bras – lui aussi se fait plus lourd – et saisis mon flacon d’ivresse, ma bouée, mon élixir d’oubli : deux petites pilules marron dans le creux de la main, pour quelques heures d’écran noir sur mes nuits blanches, bonne nuit M. Nougaro.

Voilà.

C’est fait.

Il ne me reste plus qu’à patienter quelques minutes, couchée sur le dos, les yeux rivés sur la toile d’araignée du plafond que je n’ai plus le courage d’enlever. Mon cœur et mon corps hurlent à me déchirer les tympans, mais en surface tout est lisse, propre, aseptisé. Qui pourrait se douter ? Je joue les épouses modèles, les mères exemplaires, les oisives émérites. Je joue pour de vrai comme avec mes poupées quand j’étais petite, sauf que mon cœur n’est pas en cellulose et qu’il saigne à la couture de mes souvenirs dont les ourlets se débinent au fil du temps qui passe.

« Demain il fera jour », disait mon papa…

Lui

Enfin, elle dort. Mon corps crispé se détend un peu, mais je reste encore quelques minutes aux aguets, comme un chien en arrêt, craignant qu’il ne s’agisse d’une ruse. Mais non, je sais bien qu’elle ne triche jamais, qu’elle est toujours tellement droite, compréhensive, patiente, tellement parfaite. Mais je n’en peux plus de cette prévisibilité, de ce rôle d’héroïne de feuilleton qui tient l’affiche depuis plus de vingt ans.

Je tends lentement ma jambe, qui me fait atrocement mal… Mon Dieu, quel soulagement ! Se sentir au bord du gouffre et, à peine quelques secondes plus tard, atteindre le nirvana simplement en tendant sa jambe… J’ai mal partout, c’est la vieillerie comme aurait dit maman. Je tourne lentement la tête vers elle. Elle dort, mais est-ce du sommeil du juste ? Je vois les ombres de ses démons intérieurs qui dévorent son visage et tracent des stigmates aux contours de ses yeux. Muette, comme toujours, définitivement muette. Comment peut-elle ne rien me demander, quand osera-t-elle me questionner ? Pourquoi ne m’aide-t-elle pas à mettre des mots sur cette descente aux enfers ? Je voudrais la supplier pour qu’elle parle, ne serait-ce que pour pleurer ensemble sur ce que nous avons été.

C’était avant toi, ou plutôt du temps où – ma fille n’étant pas encore née – tu étais mon unique princesse à qui je racontais inlassablement Le petit Nicolas.

Les minutes et les heures s’égrènent lentement au tamis du temps, trop fin pour ne pas me donner l’impression qu’une éternité s’écoule. Je rêve d’une autre éternité avec Nadège, demain peut-être…