« Elle avait grandi », Départ   

Départ

Lui

J’ai encore, imprégné dans la rétine, la chaleur incandescente de ton dernier regard, cueilli au détour du rétroviseur de ta Mini Cooper, dont tu as fait feuler une dernière fois le moteur avant de t’éloigner de moi, comme un animal pris au piège hurlant sa souffrance et son désarroi.

J’ai encore dans la tête ce dernier coup de klaxon rauque, sourd, profond, qui résonne comme un ultime au revoir, tentative maladroite pour couper court à ce malaise dont tu sens qu’il m’imprègne déjà. Tu sais qu’il va gonfler, telle une rivière en crue, jusqu’à charrier sur son passage les quelques brindilles de lucidité qui s’essayent à me garder la tête hors de l’eau. Et le flot de cette jalousie dévorante va déferler inexorablement durant ton absence, sans la digue de tes mots pour le contenir.

Cet appel déchirant, lancé au cœur de la nuit, a réveillé quelques mauvais coucheurs ; et les persiennes aux aguets se sont ouvertes sur le sommeil dérangé. Des jurons dérisoires ont été proférés, exutoires à l’insomnie chronique qui a pris pension chez certains, dont la conscience ne pourra plus jamais être en paix.

Comme la nôtre.

Yann, toujours aussi frileux, transpirant l’inquiétude comme une seconde peau, s’est empressé de refermer sa vitre, terrifié sans doute à l’idée qu’un virus puisse pénétrer dans l’habitacle. Je suis ce virus, mais il l’ignore. Le ver est déjà dans le fruit, et même si votre voiture s’éloigne inexorablement, j’ai germé en toi. Si profondément qu’il faudrait te saigner comme un bœuf à l’abattoir pour espérer m’extirper, en patientant jusqu’à ce que le dernier globule s’égoutte et t’assèche enfin de moi. Ne resteraient que des caillots de regrets, qui noirciraient avec le temps…

Elle

Je roule jusqu’à l’aéroport, enveloppée dans mon cocon de nostalgie, à l’abri de son humeur faussement joyeuse, sourde à ses appels muets de complicité, ne lui donnant aucune prise pour commenter le soulagement qui l’envahit lorsqu’il s’éloigne de toi. Non pas qu’il ait le moindre doute – il faudrait pour cela qu’il fasse preuve d’imagination – , mais parce qu’à ta manière, tu lui renvoies en permanence ce qu’il n’est pas. Il faut dire que ton humour de plus en plus caustique en irrite plus d’un, et qu’il faut te connaître comme nous (elle et moi) pour deviner, derrière ces sarcasmes au vitriol, une blessure qui s’élargit au fil des années. Ces années qui te vont si bien, qui te donnent une assurance qui transpire sur moi, un charisme, une séduction qui me chamboulent, me laissant souvent anéantie, vide, n’existant pour quelques secondes que par toi. Mais c’est avec mon petit mari que je pars deux semaines aux Maldives, orpheline de toi, pour un simulacre d’amour où la mer et le soleil m’aideront à digérer la pilule. À tout prendre, c’est préférable, pour se supporter et jouer la comédie, à un deux-pièces à Grigny avec vue sur les voisins et la cage d’escalier ! La détresse a ses degrés, et la réussite sociale de mes parents m’a habituée à un confort que je compte bien perpétuer.

Je roule nerveusement, poussant les rapports jusqu’à flirter avec le rouge du compte-tours, me délectant de le voir se recroqueviller sur son siège, la main exsangue à force de serrer convulsivement la poignée de la portière. Mais il n’ose rien dire, trop timoré en cela comme en tout, et manquant de tripes pour entamer une joute verbale dont il sait qu’il ne sortira pas vainqueur.

Mon chéri, pourquoi n’est-ce pas toi qui sièges là, à mes côtés ? Ta main serpentine à la douceur veloutée louvoierait doucement le long de ma cuisse, pour venir s’échouer au rivage de ma petite culotte encore sage pour quelques secondes. Oubliant bientôt toute pudeur, elle s’écarterait ostensiblement pour toi et inviterait tes doigts à se couler subrepticement dans mon marécage de blés mûrs, jusqu’à déclencher, d’un index fureteur, une ondée qui me laisserait trempée de toi.

Les yeux rivés sur la route qui défile au rythme de tes caresses imaginaires sur ma peau, je frémis de plaisir rien que d’y penser. C’est comme toujours avec toi, la magie du désir qui me transporte. Tu joues les solistes prodiges en pianotant  de tes doigts agiles sur mes touches sensibles et je m’applique, comme une élève studieuse, à suivre ta partition, le corps tendu comme les cordes d’un violon, laissant ton archet vibrer en moi jusqu’à ce que jaillisse d’une même voix, la mélodie de notre plaisir.

Flûte ! Je suis partie tellement loin que je viens de rater la sortie vers l’aéroport. Yann maugrée d’un ton boudeur :

– Tu pourrais te concentrer sur ce que tu as à faire plutôt que de rêvasser.

Je renonce à faire écho à sa remarque pour ne pas perdre le fil de mon rêve, que je vais pouvoir prolonger encore quelques minutes grâce à ce petit détour impromptu…

Lui

Nous regagnons rapidement notre villa à Rueil-Malmaison. La route semble s’ennuyer ferme à cette heure équivoque. Elle doit, à son corps défendant, laisser filer inexorablement les gens bien rangés qui, la pièce de théâtre à peine achevée, rentrent toutes vitres fermées se cloîtrer dans leurs demeures cossues. Comme une courtisane qui voit défiler les années, elle se rassure en se disant qu’ils fuient sa séduction, de peur de ne plus jamais pouvoir la quitter. Quant aux quelques noctambules qui n’émergeront des caves de décibels qu’au petit matin, elle devra patienter encore pour les chahuter avant qu’ils ne s’immergent dans leur propre nuit.

Les portières claquent dans le silence de la résidence endormie.

– Allez, une petite poire et on vous laisse, les vieux ! claironne joyeusement François.

La poire, je l’avais oubliée celle-là. Pourtant, elle fait partie de nos traditions ! À travers les années, nous avons construit nos propres rites, initiés patiemment et partagés avec quelques élus. En l’occurrence, il ne s’agit pas de consommer une quelconque poire industrielle de supermarché, mais de déguster cet alcool parfumé, fait maison, que nous ramenons chaque année d’Irancy. Nous revenons de ces week-ends escapades le coffre plein à craquer de cartons d’élixirs divins, destinés à de futures bacchanales. Des Petits Chablis de Pouilly-sur-Serein, ou Villy, côtoient quelques grands crus, Preuses, Valmur, Vaudésir que nous gardons jalousement pour les grandes occasions. Il faut dire que les ceps de Chardonnay, accrochés depuis un morceau d’éternité à leurs coteaux, produisent pour notre plus grand plaisir un vin d’enchantement à la robe dorée, fluide, au bouquet suave de miel et de genêt. Des vins qu’il fait bon respirer autant que boire, et dont nous nous délectons, en contemplant aux parois de nos verres, la le rideau crénelé de leurs larmes.

Quand le courage nous manque pour descendre chercher les grands rouges et flirter avec les Volnay, Pommard et autres Chambertin, nous nous contentons de Bourgogne plus modestes, plus rustiques, des Épineuil et Irancy aux parfums de framboise et de cassis que nous réservons aux parties de charcuterie de l’été. Et puis, cerise sur le gâteau, nous dissimulons quelques flacons d’alcool de poire, distillés clandestinement, que la propriétaire consent à nous glisser subrepticement de la main à la main contre paiement en liquide, avec des airs de conspiratrice risquant la pendaison.

Les premières années, nous nous prenions au jeu. Nous traversions la rue, nos bouteilles dissimulées sous le manteau, et nous les enfouissions au plus profond du coffre, dans des emballages anonymes, au cas où la maréchaussée nous aurait interpellés à la frontière entre la Bourgogne et la région parisienne. Jusqu’au jour où, ayant oublié notre « petit cadeau », nous vîmes la matrone surgir de sa cave en courant, hurlant à tue-tête, telle une suffragette en ébullition, la bouteille flottant au bout de son bras comme un étendard :

– Votre bouteille, votre bouteille, vous oubliez votre bouteille !

Pendant quelques instants, la stupeur nous figea sur place. Nos yeux affolés erraient sur les rares passants qui arpentaient nonchalamment la rue principale du village, dans l’attente d’une quelconque réaction. Pétrifiés par ce viol de l’interdit, il aurait suffi à cet instant qu’un uniforme passe pour que notre imagination nous conduise aussitôt, fers aux pieds, au plus profond d’un obscur cachot, condamnés à expier durant de longues années notre forfait inachevé.

Nous comprîmes – à l’indifférence générale et au sourire de notre approvisionneuse – que tout le monde savait, sans doute depuis belle lurette, et que jouer à se faire peur devait faire partie du plaisir et de la tradition.

Tu n’es pas de ces week-ends, étrangère à la génération de ce cercle d’amis qui date d’une autre époque ; celle d’une jeunesse où tu jouais encore à la dînette, où le regard que je portais sur toi était celui d’un tonton gâteau qui te terrorisait en imitant le père Lustucru.

– Encore, encore !

J’entends toujours, du fond de ma mémoire, ta voix enfantine, symbole d’une innocence à jamais révolue, prononcer ces mots joueurs. Je prenais une voix d’outre-tombe, composais mon air le plus terrifiant et répétais inlassablement :

– … Emportant dans sa besace toutes les petites filles qui ne dorment pas !

Tu frémissais d’une terreur mi-feinte, mi-réelle, et tu plongeais sous ta couette en criant :

– Je dors, je dors !

Aujourd’hui, ces mots se confondent avec d’autres, ceux d’un autre temps, d’un autre âge, d’une autre vie. Des « encore » de femme amoureuse, brûlante de désir, qui me bouleversent les sens et me grandissent chaque jour un peu plus… Qui aurait cru qu’un jour, l’amour nous réunirait dans un lit, et que nous respirerions pour quelques heures dans la même besace, sous la même couette, confrontés à d’autres peurs ?

Des peurs d’adultes…

Celle d’être surpris, toujours présente, qui nous fait tressaillir à chaque craquement de plancher, à chaque bruit de voix, à chaque sonnerie de téléphone et ce, quelle que soit la distance qui nous sépare d’eux. La peur et la culpabilité de voler des heures, moi sur mon travail, toi sur tes études. Et par-dessus tout, la peur de sentir l’autre en rentrant. Le sentir physiquement bien sûr, mais plus encore à travers nos attitudes, nos absences, nos flottements, nos lapsus, comme si cet amour tellement fort ne pouvait que nous trahir un jour, et se mettre à dégueuler par tous les pores de notre peau. La bonde de l’autre vie enfin ouverte, ce trop-plein de mensonges dégorgerait bruyamment, comme une logorrhée d’alcoolique en mal de confidences, et les confessions larmoyantes dégoulineraient jusqu’à recouvrir les autres d’un cloaque marécageux.

– Quelle semaine ! dis-je en m’affalant sur le canapé de cuir noir acheté récemment pour tromper l’ennui. Je n’en peux plus.

– Petite nature, tu vas bien prendre une poire avec nous ! jubile François, l’œil pétillant de ce plaisir tout proche.

– Non  merci, je suis crevé, je vais me coucher.

– Tu ne t’arranges pas en vieillissant, faut réagir ! s’écrie Caroline d’un ton faussement bourru où percent la tendresse et la complicité d’une amitié de vingt ans.

Elle a raison, je ne m’arrange pas, mais qui s’arrange en vieillissant ? Je dis bonsoir à mes amis en exagérant mes bâillements, j’esquisse un baiser furtif sur les lèvres de ma femme, et je viens te retrouver, blottie au chaud dans ma mémoire, toujours disponible pour ressurgir dès mon premier appel.

Tu avais essayé de me rassurer avant ce départ, dont tu sentais qu’il me mettait le cœur à vif. Quelques mots chuchotés dans le vent, quelques frôlements de mains timides, ces jambes à peine recouvertes d’une étoffe symbolique, écartées ostensiblement pour moi, juste le temps de me voir piquer un fard.

Assise sur un pouf en cuir, genoux légèrement écartés devant la table basse, tu regardais les autres d’un air naturel, le verre à la main, l’innocence du péché portée comme un emblème. Discrètement, tu as approché ton doigt de ta bouche et tu l’as sucé avec indolence, en plantant fugitivement tes yeux dans les miens. Puis, d’un index encore humide de salive, tu as langoureusement dessiné des arabesques sur ton corps, t’arrêtant au passage sur l’aréole de ton sein pour descendre lentement vers ton genou et remonter lentement l’ourlet de ta jupe vers l’échancrure de tes bas, en débitant des banalités sur le climat tellement humide et chaud des Maldives. Tu savais bien sûr qu’aucun de tes gestes n’échappait à mon regard pénétrant et tu jouais en direct, pour un unique spectateur, cette scène d’un érotisme torride qui me chamboulait les sens.

Mais les heures ont coulé, et tu sommeilles loin de moi…

Couché en chien de fusil, les yeux fermés, je savoure une fois de plus cette intimité que personne ne peut me contester, cette évasion vers une autre vie où tu occupes tout l’espace. J’ai rodé la méthode. Je choisis, dans la liste des souvenirs, un des plus marquants, et je déroule le film dont je suis le seul à détenir la bande originale. Quelquefois, je m’arrête sur le plus récent, celui dont les images viennent à peine de sortir du bain du révélateur, encore humides du plaisir de toi. D’autres fois, je fouille dans les archives de notre histoire, de ton passé, de ta jeunesse, pour retrouver un film toujours tronqué. J’ausculte vainement ma mémoire à la recherche d’images oubliées et dois me résoudre à combler les blancs, en tournant en direct, du fond de mon lit, de nouvelles scènes qui miraculeusement viennent rabouter la pellicule originelle. Le sommeil me surprend souvent trop tôt, sans que je puisse dérouler complètement la bobine des souvenirs.