« Elle avait grandi », Regrets  

Regrets

Je croyais que nos routes après s’être croisées,
au détour de nos doutes feraient une embardée,
prendraient une autre piste, un chemin de travée,
vers des aires d’autoroute fleurant la liberté.

Nous laisserions nos corps se parler d’avenir,
et nos cœurs s’emballeraient au rythme du désir,
qui nous envelopperait d’un manteau de plaisir,
dans l’attente de nos nuits pour à jamais en jouir.

Mais je reste au carrefour, le regard tourné
vers l’horizon des doutes à jamais accrochés,
par leurs griffes qui mordent mon cœur tuméfié,
et font saigner les croûtes à peine refermées.

J’ai mal à ma mémoire, ma tête a déraillé,
j’ai raté l’aiguillage d’une vie à tes côtés,
j’aurais dû faire mes malles avant ce triste été,
où j’ai perdu ma place sans rien voir arriver.

Remplacé sine die sur ma plage, exilé,
où tu planais sur l’onde toujours à mes côtés,
où je comptais les heures pour mieux me rapprocher
de l’acide vérité qui allait me ronger.

Vivre avec mon chagrin et pouvoir lui parler,
lui dire, tu te souviens comme elle m’avait charmé,
comme elle était sublime, comme elle était aimée,
combien nous étions libres nos deux corps enchaînés.

Dormir sur ma douleur pour ne pas oublier,
lui laisser la lueur d’une bougie allumée,
sombrer dans la torpeur d’un sommeil fabriqué,
où dansent les souvenirs en talons aiguisés.

Me réveiller en pleurs la mémoire apeurée,
refuser ce cauchemar qui n’a pu exister,
respirer pour survivre dans mon lit allongé,
rien ne peut être pire que ce dont j’ai rêvé.

Et puis tout doucement suinte la vérité,
tu m’as quitté mon ange, c’est ma réalité,
ne plus te voir grandir et ne plus te parler,
autant dire ne plus vivre, ne plus jamais aimer.

Ne plus t’apprendre à lire le cours de tes pensées,
ne plus être l’aiguille qui tisse tes années,
j’ai perdu sans rien dire, un soir de cet été,
un morceau d’avenir, un espoir, un passé.

Il me reste mes rimes, mes larmes, quelques années,
pour chercher dans mes livres ce qui a dérapé,
pourquoi dans la torpeur de ce dernier été,
tu inventais un monde où j’étais le passé.

Je suis réveillé tôt, comme d’habitude. Tous les soirs, je prends un somnifère vers minuit et j’émerge, au petit matin, dans un état nauséeux. Après quatre heures de sommeil sans rêve où, enfin, j’oublie mon cauchemar, la réalité s’infiltre insidieusement dès la cinquième heure.

– Messieurs, la cour.

Autour de moi, je reconnais les membres de la famille et les amis proches, le visage sévère, tous revêtus d’une robe d’avocat. Je préside ce tribunal d’exception. Elle est là, à genoux, les cheveux rasés, dans le box des accusés, la tête dans un billot de guillotine. Curieusement, je suis aussi l’avocat de la défense, et le président me donne la parole.

– Monsieur le Président, cette femme n’est coupable que d’avoir trop aimé et de n’avoir pas su choisir.

– Mensonge !

Le ministère public vient de prendre brutalement la parole sous les traits de Yann.

– Cette femme est un monstre d’hypocrisie, elle ne m’a jamais aimé et m’a trahi avec cette vieille ordure qui se prétendait mon ami, elle ne mérite aucune pitié !

Ces traits se modifient, et je reconnais à peine les miens derrière ce masque de haine qui me déforme le visage. Je crache ma rancœur et ma souffrance.

– Cette femme est la perfidie incarnée. Elle est hypocrite, menteuse, lâche, enjôleuse, ensorceleuse, elle doit être brûlée vive, c’est une hérétique !

Dans cette parodie de tribunal, l’accusée n’a pas la parole. Je vois ses yeux, que j’ai tant chéris, dégoutter des cascades de larmes noires qui remplissent progressivement la cour d’une eau putride. L’assemblée dans un mouvement mécanique de robots bien dressés se lève d’un même élan, tend un doigt accusateur vers Nadège et se met à psalmodier :

– Coupable, coupable, coupable !

Cette mélopée me déchire les tympans, et je lâche mon marteau de justicier pour me boucher les oreilles. Celui-ci touche le pupitre dans un silence de cathédrale. Je vois le couperet de la guillotine descendre à la vitesse de l’éclair et s’abattre sur le cou de ma bien-aimée. Le hurlement que je pousse en voyant sa tête rouler sur le carrelage de la cuisine me tire de mon demi-sommeil. Je me réveille, épuisé par cette nuit sans repos, le cœur débordant d’amour et de haine, avec le sentiment d’un immense gâchis, irréparable.

Je m’habille à la hâte, saisis le trousseau de clés bien à l’abri dans sa petite cage de bois d’olivier et sors dans le jardin. J’appuie sur la télécommande, la porte du garage bascule silencieusement. Je pénètre avec soulagement dans ma voiture et mets le contact. Le ronronnement rassurant du moteur vient troubler le silence pendant qu’une voix criarde ânonne :

– Votre ceinture n’est pas attachée, votre ceinture n’est pas attachée…

Je déconnecte brutalement l’importune. Encore une femelle hypocrite qui essaie de me leurrer ! Mais cette fois-ci, je suis prévenu, et je n’ai pas l’intention de me laisser faire. Je franchis la pente du garage en faisant ronfler le moteur huit cylindres. Le temps est orageux, l’horizon plombé. Je quitte rapidement cette banlieue huppée où nous jouons à la vie et prends l’autoroute vers Rouen. Le paysage défile de plus en plus vite, comme dans un film en accéléré. Les images de notre histoire clignotent au même rythme sur le pare-brise, kaléidoscope coloré qui se recompose en permanence devant mes yeux.

L’orage, tapi paresseusement derrière les nuages, s’ébroue brutalement, et des trombes d’eau noient bientôt la route. Les essuie-glaces déclenchent mécaniquement leur lancinant va-et-vient. L’aiguille de l’accélérateur flirte outrageusement avec le deux cents, et la voiture se fait de plus en plus légère sous mes doigts.

J’aperçois fugitivement son visage derrière le rideau de pluie, sans jamais réussir à le rattraper. J’accélère encore. J’ai envie de voler et de dépasser cette barrière grise et opaque pour émerger vierge de tout passé, sous un ciel bleu et serein. Je crois y être parvenu quand je sens soudain les roues quitter le sol…

 Je reste pendant quelques secondes suspendu entre terre et ciel, mes souvenirs se bousculent une dernière fois pour revendiquer la place qui leur est due. Je sens la voiture qui tente pendant quelques instants  de voler de ses propres ailes. Puis, elle retourne brutalement sa veste et amorce une trajectoire descendante, rattrapée par les lois de la gravité…

Le choc coupe définitivement l’image et le son. La voiture bascule et heurte la route, rebondit par ricochets successifs tel un galet lancé par une main habile sur la crête des vagues et, après un interminable glissement, s’arrête enfin dans les rails de sécurité.

La sonnerie du téléphone tire Brigitte d’un sommeil artificiel.

– Madame Rebois ?

– Oui ?

– Ici la Gendarmerie de Mantes la Jolie…

Elle repose le combiné et se tasse un peu plus sur elle-même et reste prostrée pendant un temps qu’elle a du mal a estimer.

« Il ira sans doute mieux là où il est parti », se dit-elle, enfin sortant de sa torpeur. Quant à elle, il lui faut bien continuer cette comédie de vie. Que va-t-elle dire aux enfants ? Comment leur expliquer ? Comment vont-ils réagir ? Autant de questions angoissantes qui se bousculent.

Dommage, elle ne saura sans doute jamais quelle femme a pu lui rendre la vie si insupportable… Elle sort son agenda du sac à main Longchamp qu’il lui avait offert pour une quelconque Saint-Valentin, et commence courageusement la ronde des appels.

– Allô, Nadège ? C’est Brigitte. J’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer ma chérie, Bertrand a eu un accident …