« Elle avait grandi », Une vie qui fout le camp   

Une vie qui fout le camp

Lui

Il faut que je me force.

Pour tout.

J’essaie de continuer à jouer à la vie, mais je ne connais plus ma partition. Mon rôle devient, jour après jour, heure après heure, minute après minute, un fardeau insupportable que je n’arrive plus à porter.

Chaque geste me coûte.

Me réveiller d’abord, alors que je suis si bien, noyé dans l’absence de sommeil, isolé de tout, dans le noir total ou plongé dans une autre réalité où elle est encore là, encore à moi. Me lever ensuite, pour m’arracher à la moite torpeur de la couette dans laquelle j’ai transpiré ma douleur jusqu’à inonder le matelas. Me traîner jusqu’à la salle de bains et rester d’interminables minutes figé devant la glace, qui me renvoie l’image d’un inconnu aux yeux hagards, au teint cireux, à l’haleine fétide. Dans un effort démesuré, je mets la tête sous le robinet pour essayer de me tirer de cette torpeur éveillée. Je passe machinalement le rasoir sur mes joues, sans souci d’exhaustivité, et j’émerge de cette fraîcheur mentholée avec des cicatrices rituelles sur le visage. J’enfile ensuite des vêtements froissés qui dorment tous les jours au pied de mon lit, comme des chiens fidèles ; je prends mon attaché-case noir, plein de souvenirs d’un autre temps, et je sors dans ce dehors qui m’écrase tous les jours un peu plus. Cet espace avec son ciel immense, si loin et si proche, qui menace à chacun de mes pas de m’écraser contre terre pour m’apprendre le respect des autres. Cette lumière aveuglante qui me brûle la rétine, me forçant à baisser les yeux. Ces tourbillons d’air démesurément vivaces qui me cinglent le corps à grands coups d’oxygène pour me faire expier.

Les quelques bribes de lucidité qui surnagent dans mon esprit me chantent une comptine rayée : « Va travailler, va travailler. » Je m’accroche à ces notes familières et prends le chemin de la grande ville. Les autres grouillent autour de moi comme des larves envahissantes, et je dois redoubler de vigilance pour ne pas les laisser me sucer la raison. Je slalome, l’œil collé sur mes chaussures, évitant les pièges qui s’ouvrent sous mes pieds : plaques d’égout béantes, flaques d’eau sans fond, fissures abyssales dans lesquelles je pourrais disparaître à jamais. Mais je n’ai pas tout à fait fini, et je m’accroche au fil du caniveau pour ne pas tomber dans ce néant. Je monte dans le train sans jamais le toucher et je reste en équilibre instable durant tout le trajet, refusant la séduction hypocrite des banquettes qui m’invitent à un confort trompeur pour mieux m’arrimer définitivement à leur corps usé, à leur peau vieillie et flétrie. Je mets mon attaché-case entre moi et les barres chromées, qui scintillent comme des guirlandes maléfiques pour m’inciter à les caresser d’une main chaude qui se glacera définitivement à leur contact. Je ne suis pas si naïf et, au prix de plusieurs chutes qui pendant quelques secondes me mettent en contact avec les larves, je réussis à leur échapper.

Certains jours, j’erre toute la journée pour semer mes ennemis, d’autres, j’arrive jusqu’à La Défense. Je rentre un peu plus ma tête dans mes épaules, tant je sens la pression de toutes ces tours qui m’écrasent de leur arrogance et me renvoient d’un espace à l’autre, tel un pantin désarticulé, une boule de flipper ballottée entre les néons clinquants du pouvoir. Une fois franchi l’ensemble des chausse-trappes, je m’engage dans le tourniquet d’accès de ma tanière, du temps où j’étais encore un lion. Les gazelles, prudentes, ronronnent encore timidement sur mon passage. Mais ce ronronnement sonne faux, l’odeur me trahit, je pue la disgrâce, elles savent que mon heure est passée. Elles font semblant, dans un ultime souci de prudence, mais aussi par réflexe, pour ne pas perdre la main, jusqu’à repérer leur prochaine proie. J’appuie sur le bouton du vingt-troisième en prenant soin d’enfiler mes gants, pour ne pas rester inexorablement collé dans les entrailles de la tour. Je sors d’un bond avant que les portes ne se referment, déjà trempé de sueur et épuisé de cette lutte permanente contre ce monde qui m’a tout pris. Je badge devant les portes vitrées de mon étage, gagne mon bureau, referme la lourde porte anti-feu et prends soin de tourner la clé dans la serrure. J’allume mon ordinateur et j’attends que les portes s’ouvrent, en déjouant les pièges qui dressent devant moi des mots de passe impromptus pour essayer en vain de me détourner de toi. Enfin, je reste immobile jusqu’à ce que l’écran de veille s’anime, et je regarde défiler tes photos en boucle, jusqu’à m’immerger en toi à jamais. J’entends par moments, dans le lointain, d’étranges sonneries, comme des cornes de brume émergeant de l’abîme, à la recherche de leur chemin. Des coups aussi, sourds, répétés, des voix artificielles fabriquées pour me piéger. Derrière la porte, les artefacts attendent pour me proposer d’autres voyages loin de toi.  Les heures défilent, la lumière décline dans ma caverne. Toi, tu brilles toujours sur l’écran, étincelante, éternellement amoureuse, me chuchotant des mots à rendre fou. Heureusement, je ne cède pas à tes caprices et je garde toute ma lucidité. Tu t’imagines ! Si on nous surprenait en train de faire l’amour dans ce bureau ! Je te raisonne en te disant que tu peux bien attendre un peu, que je vais bientôt rentrer, que d’ailleurs je n’ai même pas enlevé mon manteau et que toi, tu vas prendre froid par ce temps, dans ton maillot de bain deux-pièces jaune. J’éteins enfin l’écran sur toi, car il est l’heure que tu rentres, sinon il va s’inquiéter et peut-être se méfier, il vaut mieux ne pas prendre le moindre risque. Quand, l’écran éteint, le bureau n’est plus qu’ombres silencieuses, je colle mon oreille contre la porte pour guetter le bruit des voix synthétiques qui fredonnent avec une insouciance feinte, cherchant à m'aspirer dans leurs gosiers d'acier. Quand le silence me renvoie les seuls échos des craquements de la carcasse de la tour, je tourne silencieusement la clé et sors furtivement de mon bureau. J’évite le piège grossier des ascenseurs et je descends, aux aguets, les vingt-trois étages en prenant soin de ne jamais m’appuyer sur les mêmes marches, dans une parodie de danse moderne. Après de longues minutes de descente épuisante, j’émerge dans le hall encore éclairé. Mon badge décadenasse l’accès protégé ; les gardes n’osent pas m’interpeller, car c’est toi que leurs chiens cherchent, et je t’ai laissée endormie là-haut, protégée par des couches de mots de passe. Je reprends le train en sens inverse, évitant de regarder tous ceux qui veulent m’arracher à toi. Ma comptine chante sa chanson du soir « Maison, maison », et je me laisse porter jusqu’à ces lumières qui surgissent du noir et dessinent les fenêtres de ma vie d’avant.

C’est toujours chez moi et ça ne l’est plus. Je vis ailleurs, dans un univers parallèle où le décor reste celui que je connais, mais où je ne peux plus communiquer avec les personnages de l’histoire. Ils tournent autour de moi en bougeant frénétiquement leurs mandibules, éructant, postillonnant ce qui semble être des reproches qui ne franchissent jamais la barrière ouatée de mon univers autiste. Quelquefois, une main me frappe, mais la traversée des différentes dimensions annihile toute douleur, et je ne sens qu’un vague picotement, dû sans doute à quelques perturbations électriques. Les images des enfants passent fugitivement devant mes yeux. Je devine qu’il faudrait que je réponde, que je joue à la vie, que je redevienne comme avant… Mais est-ce que la rivière regagne son lit après l’avoir quitté, est-ce que le déserteur revient saluer le drapeau, est-ce que le noyé respire à nouveau ?

Je t’ai envoyé un énième poème sur notre fin, sans que cela ne déclenche la moindre réaction de ta part.