« Elle avait grandi », Seule   

Seule

Elle

Mes quatre baguettes me scient les doigts. Je n’ai pas de filet, et comme j’utilise déjà ma main gauche pour porter mon micro-ordinateur et mon sac à main, ma marge de manœuvre est somme toute assez étroite. J’avance d’un pas désabusé vers la maison de mes rêves. La maison est toujours là, les rêves ne sont plus que des souvenirs. Bertrand est là sans être là. Il ne quitte plus cet air hagard d’extraterrestre en survie sur une planète qui n’est plus la sienne. J’ai tout essayé, je n’ai plus accès à sa mémoire centrale, j’ai perdu le mot de passe.

– Bonjour ma chère Brigitte, comment allez-vous ?

Voilà bien ma chance de tomber sur cette commère ! Qu’est-ce que ça peut bien lui foutre à cette vieille truie, comment je vais ? Elle carbure au malheur des autres ? Elle voudrait sans doute que je me lâche, que je me déboutonne devant elle pour mettre sur la table mes tripes chamboulées, mon con rance et sec, ma bile et mon haleine amères. Elle se jetterait dessus comme un naufragé sur une bouée pour s’en délecter, oublier sa non-vie, sucer mon malheur à défaut d’avoir jamais sucé autre chose, connaître son premier orgasme en découvrant l’étendue de ma souffrance…

– Très bien ma chère Madeleine, mieux que bien, plus de bonheur serait insupportable ! lui dis-je dans un éclat de rire aussi factice qu’une promesse électorale. Et vous, toujours toute seule ?

Je sais où frapper pour qu’elle me lâche. Moi aussi, je suis capable d’être salope et de me repaître du malheur des autres. C’est quand même rassurant d’en voir qui ne peuvent même pas regretter quelque chose, faute d’avoir le moindre souvenir qui vaille la peine d’être sauvegardé. Pas besoin de carte mémoire Madeleine, gain d’espace et gain tout court, avec la gueule de l’unité centrale, sûr que personne n’investira dans une reconfiguration du système… Elle est d’une version périmée, et les paliers techniques sont trop nombreux pour qu’on puisse rattraper le temps perdu.

– Pfut, vous me voyez m’encombrer d’un homme à mon âge ? Je suis bien trop tranquille comme ça !

Un homme, comme elle y va ! Je ne suis pas branchée science-fiction. J’avais tout simplement pensé à un chien, un chat, un poisson rouge, je ne sais pas moi, quelque chose qui ne pense pas, en tout état de cause. De là à en conclure que les hommes pensent, ma formule est ambiguë : ils pensent surtout avec leur queue, et les neurones disparaissent instantanément dès qu’un morceau de nylon noir entre dans leur champ de vision. Plus fort que la trépanation, le bas résille ôte à l’homme toute capacité de réflexion et le renvoie brutalement à l’état d'animal sauvage en rut pressé d’assouvir ses besoins. Enfin, pas toujours. Même mes bas ne déclenchent plus rien, sinon de l’indifférence, quand ce n’est pas du dégoût qui dégueule de son regard de bête traquée et coule sur moi comme autant de suppositoires contre l’amour. Je me retiens de lui dire que ça me soulage qu’il ne m’embrasse plus, vu que son haleine devient aussi pourrie que sa vie ! Je laisse Madeleine tremper toute seule dans sa solitude sur son trottoir et ruminer sur sa tranquillité, dont toutes les pièces sont d’origine.

Je pousse le portillon en lui donnant un discret coup de talon et je m’avance dans l’allée, pavée par mon tendre époux, du temps où il lui arrivait encore de faire quelque chose d’utile. Mon talon se coince entre deux pavés et je me tords la cheville, maudissant son goût de chiotte pour cet esthétisme moyenâgeux qui lui a fait renoncer aux dalles en fibrociment. Je me traîne en boitant jusqu’à la porte, laisse tomber mes baguettes en essayant d’attraper mes clés et réussis enfin à refermer la porte sur le monde extérieur. Je parcours du regard cet intérieur si patiemment aménagé où tout est à sa place, dans une harmonie irréelle que seule ma présence incongrue vient perturber. Le somptueux Isfahan trône dans l’entrée, souvenir d’un voyage éclair en Iran. Il est comme moi, il perd ses poils. Remarquez, après avoir passé des années à les raser, je pourrais apprécier cette nouvelle situation… Hélas, fuite du temps et fuite des poils vont de pair, et je sens mes couleurs se défraîchir à force d’avoir été lavées par mes larmes. Rien d’original, Souchon a déjà chanté « passez notre amour à la machine », je suis bonne pour me faire taxer de plagiat. Sur le meuble bibliothèque trônent cinq statues africaines en ébène. Deux d’entre elles viennent du Sénégal, deux de Nouvelle-Guinée et une du Congo.

Nous avons eu notre période africaine, trois ans de suite à nous apitoyer sur les petits Noirs, trois ans de suite à nous émerveiller devant l’incroyable gentillesse de ces peuples. J’ai remarqué que plus on les voit loin de chez nous, plus on les trouve adorables et tellement typiques. Évidemment, c’est moins vrai dans la cité HLM d’à côté, où ils perdent leur innocence et répandent des odeurs de bouffe écœurantes. Le manioc en plein air en Afrique et dans une cage d’escalier, ça ne le fait pas pareil. Il est vrai que les buffets typiques ont été occidentalisés et passés à la bombe désodorisante de la civilisation. Nous avons acheté beaucoup de souvenirs, à défaut d’avoir été capables d’en garder d’authentiques. Bertrand s’est senti obligé de satisfaire à la tradition du marchandage, et j’ai failli mourir de honte quand il a acquis deux statues d’ébène pour vingt euros après trente minutes de « négociation ». Il est revenu vers moi, l’air triomphant de celui qui vient d’établir la supériorité définitive de la race blanche sur la race noire. Ce n’est que six mois plus tard, en laissant tomber l’une d’entre-elles, qu’il s’est étranglé avec sa supériorité en constatant que la statue était en résine. Après quelques minutes de rage, où il a fait ressurgir des tréfonds du passé des appellations aussi châtiées que « fumier de négro » et « tous des voleurs », il s’est repris en éclatant de rire et en affirmant que vingt euros, ce n’était de toute façon pas cher !  Il ne peut pas savoir ce que ça m’a fait plaisir de voir qu’il s’était fait rouler par ce jeune Africain qui lui avait paru « tellement innocent ». Quelques secondes à le voir ravaler sa pseudo-supériorité de cadre supérieur blanc près de ses sous, un vrai bonheur, mieux qu’un verre de Cognac !

Parti comme il est, il n’en a plus pour longtemps. Ses absences occupent maintenant la majeure partie de la journée. Le week-end, il reste assis des heures dans son fauteuil, les yeux hagards, ne répondant même plus à mes questions ni à celles des enfants. Que j’essaie la douceur et la tendresse ou que je hurle ma rancœur, rien n’engendre la moindre réaction, comme si son encéphalogramme était devenu définitivement plat et que les décharges électriques ne produisaient déjà plus d’effets. Une sorte de gros légume en costume qui pourrit sur un vieux fauteuil en cuir. De temps en temps, il se redresse brusquement et sort de sa léthargie comme un robot télécommandé. Il se jette sur les clés de la voiture et il démarre en trombe pour je ne sais où, puis il revient, la nuit tombée, aussi apathique qu’au départ. Quand je pense qu’une femme peut mettre un homme dans un état pareil ! Quel pouvoir… et quelle pitié. Je ne sais pas ce que ça donne au travail, j’ai trop peur de me poser la question. Il ne manquerait plus qu’il se fasse virer et qu’on se retrouve dans la merde, après avoir tout eu !