« Elle avait grandi », Assumer   

Assumer

Elle

Voilà, c’est fait. J’ai enfin eu le courage de mettre fin à cette situation sans issue qui me pesait chaque jour un peu plus. Je ne suis pas particulièrement fière de moi, car je n’ai pas réussi à faire ça proprement. Je les ai fait souffrir l’un et l’autre, de façon différente. Mon mari est plus vexé que détruit, sans doute sentait-il depuis longtemps que les choses ne tournaient pas rond. Il m’a juste dit de ne pas remettre les pieds à l’appartement et m’a envoyé mes affaires dans une valise, tout à fait à l’image du personnage.

Par contre, celui qui a tant représenté pour moi vit apparemment très mal mon départ, même si cette séparation m’épargne la vision de sa détresse en direct. J’ai déjà eu droit à la grande scène et tenu le coup, mais j’espère de toute mon âme ne pas avoir à en affronter une autre. Je sais que ce qui le blesse le plus est de ne pas comprendre, et de chercher en vain ce qu’il a fait ou n’a pas fait pour en arriver là. Il n’y est évidemment pour rien, prisonnier comme moi de cette situation inextricable où nous n’avons jamais eu ensemble et au même moment le courage d’aller jusqu’au bout de notre passion. L’image de moi que m’auraient renvoyé tous ceux qui me connaissent, si j’avais brisé son couple, m’aurait été insupportable, du coup j’ai préféré renoncer à lui.

Évidemment, il va me haïr, ne serait-ce que pour s’accrocher à quelque chose de tangible. Je n’ai pas réussi à lui dire la vérité avant que les choses ne se concrétisent avec celui que j’ai choisi pour m’enfuir. Il a le privilège d’être disponible, de me regarder comme son rêve réalisé et de me proposer un avenir. Pour le reste, j’ai le temps de voir, et s’il s’avère que ce n’est pas le bon, je serai libérée d’eux et de leur amour incompatible qui m’interdisait d’exister.

Il ne peut pas croire que j’ai été sincère, que j’ai pu l’aimer comme je le lui ai dit et montré… et que je parte avec un autre. Je ne comprends que trop bien sa détresse, moi qui reste jalouse de celles qui l’entourent, et j’ai mal de sa douleur et de cette haine destructrice qui le conduit à douter de tout ce que nous avons vécu, de tout ce que nous nous sommes donné… Peut-être a-t-il besoin de ça pour tenir le coup. J’aurais tellement voulu qu’il ne conserve que les bons souvenirs et qu’il s’appuie dessus pour rebondir. Mais je le sens prêt à se laisser dériver pour s’immerger dans ce spleen qui n’est jamais bien loin derrière la façade de la réussite et du cynisme protecteur. J’espère de tout cœur que ce ne sera que provisoire et qu’il reprendra le dessus, qu’il assumera son âge, notre rupture, et qu’il se projettera vers l’avenir et cherchera de nouveaux challenges. Je n’ose penser à une autre issue, tellement l’idée de sa chute me terrifie et décuple mon sentiment de culpabilité.

J'aurais sans doute pu m’y prendre autrement. Mais il aurait fallu pour ça que je lui dise que nous n’avions pas d’avenir alors même qu’il était là, près de moi, doux et caressant, l’admiration dans le regard… Il aurait fallu que je ne l’aime plus, mais je n’y arrivais que par à-coups, à distance et replongeais dès que ses yeux s’illuminaient pour moi, dès que ses mains me caressaient, dès que sa bouche m’emportait ailleurs. Je ne pouvais pas imaginer la vie sans lui sans en avoir amorcé une autre, c’était aussi simple que ça. 

J’ai donc attendu, sans chercher plus que ça, que l’occasion fasse le larron, que je puisse projeter un morceau d’avenir avec quelqu’un d’autre avant de le (les) quitter pour me refaire une santé, loin de cette vie bancale qui me secouait jour après jour un peu plus fort, loin de cette route interminable et désertique qui ne conduisait nulle part.

Seule la distance me permet de l’éloigner vraiment de moi. C’est comme une nouvelle vie qui recommence, et j’oublie d’autant plus facilement que je suis absorbée par la découverte d’un autre et la construction d’un futur dont les limites ne sont pas déjà tracées. Évidemment, ce doit être beaucoup plus dur pour lui, qui se retrouve « seul » à gamberger sur son âge et ma trahison. Si jeune et déjà femme fatale ! Je voudrais bien revenir en arrière et faire les choses dans le bon ordre, mais je n’ai pas ce pouvoir. J’en suis juste à vouloir retrouver une vie normale, un peu de tranquillité, de sérénité, de sincérité. Vivre en permanence dans le mensonge me pesait, bien que le paradoxe veuille que je n’aie jamais tant menti que durant ces dernières semaines, incapable d’affronter son chagrin en face.

Me pardonnera-t-il un jour ? Parfois, je me dis : « Peu importe, tu ne le reverras jamais », à d’autres moments je donnerais un bras pour être sûre qu’il m’absolve et me souhaite bon vent, à défaut de me bénir…