« Elle avait grandi », Déballage   

Déballage

Lui

Les semaines ont passé, je suis vide, je suis sec, je n’ai plus rien à donner ; tu as usé mes sentiments, il n’en reste que la trame ajourée et tout passe à travers. Dans ces trous béants, des femmes s’engouffrent en espérant que les mailles se refermeront derrière elles. Mais la nasse ne retient plus rien. Les nœuds ont été tellement sollicités qu’ils ont perdu toute velléité d’attacher qui que ce soit. Mon cœur est un puits sans fond dans lequel elles plongent inlassablement, en espérant trouver de quoi se désaltérer. Mais elles repartent, la bouche sèche, les lèvres gercées d’avoir raclé le fond de ma solitude, noyée dans les vapeurs du souvenir.

Tu es partie avec l’eau du puits, tu es partie en emportant mes rêves d’adolescent, mes années de maturité, mes lendemains de vieux… Il me reste des tombereaux d’amertume, des silos de cynisme, des stocks de souvenirs jaunis, périmés, passés, invendables, invendus. Et une question récurrente, lancinante, insatiable, qui m’obsède jusqu’à la nausée : pourquoi ? Quand je pense qu’on parle de prédestination, de rencontres, de gens faits les uns pour les autres, alors qu’il n’y a que des hasards, des conjonctions de circonstances qui rendent tout possible… y compris aimer du jour au lendemain un autre homme que tu aurais pu ne jamais rencontrer et dont tu vas, au moins pendant un temps, te contenter.  Ce qui reste le plus insupportable pour moi, c’est qu’à chaque fois que j’ai senti que notre histoire ne tournait plus rond, je t’ai proposé d’y mettre un terme. À chaque fois, tu m’as répondu que je t’étais indispensable et que tu ne concevais pas la vie sans moi. Ce n’est que quelques jours après ces engagements « définitifs » que j’ai découvert que tu en avais choisi un autre, renonçant à moi du jour au lendemain. Sans doute sais-tu mieux que quiconque à quel point celui qui reste maître du choix est infiniment plus protégé que l’autre.

Depuis cette annonce, je flotte, chaque jour un peu plus inutile. Comment as-tu pu assumer de me détruire ? Mieux que toute autre, tu sais ce qu’il faut faire ou ne pas faire pour me faire mal et tu as sciemment choisi le pire, alors que, comme en médecine, des méthodes plus douces existent. Je t’en veux plus pour ta lâcheté, tes mensonges, ton hypocrisie que pour ton départ, dont j’ai toujours été persuadé.  Quel est ton objectif ? Jouer aux quilles avec ceux qui s’arrêtent quelque temps pour te regarder vivre et les abattre un à un, à coup de mensonges, de trahisons, d’abandons, d’incohérences, de tentations, de revirements, jusqu’à ce qu’ils perdent toute jugeote, comme moi actuellement ? Faible et dépendant, entraîné dans une descente infernale, un coup la tête en haut à pouvoir respirer, un coup la tête en bas à suffoquer… Un coup le cœur à l’endroit, un coup le cœur retourné. La vie comme la grande roue de la Foire du Trône, à gerber ma faiblesse par tous les pores de ma peau, à te haïr jusqu’à en crever, à rêver d’enfin toucher le fond de l’indifférence pour pouvoir récupérer…

Si tu me rappelles, je t’enverrai te faire mettre par un autre, un de plus. Je te dirai :

– C’est fini de chez fini, tu croyais que tu allais pouvoir jouer à ça pendant dix ans ? Tu croyais qu’on pouvait m’utiliser comme un objet que l’on oublie, que l’on range dans une malle au grenier et qu’on ressort un jour d’ennui ; tu te croyais irrésistible, inoubliable ? Fous le camp, ne me rappelle plus jamais, tu entends, plus jamais, je ne veux plus rien savoir de toi, je t’ai rayée de ma vie, comme on efface une tache sur un pantalon. Tu n’es qu’une simple tache, un peu plus tenace qu’une sauce au vin, mais je t’aurai à l’usure. À force de frotter mon cœur au mépris, tu vas t’effacer et retrouver la place que tu n’aurais jamais dû quitter : celle d’une paumée comme il y en a tant.

« Qu’ai-je à faire d’une paumée de plus ? Il y en a plein les rues. Celle que j’aimais était tout autre et n’a sans doute existé que dans mon imagination. Une jeune femme forte, indépendante, autonome, moderne, courageuse, belle, tellement femme, tellement décidée qu’elle m’embarquait dans un tourbillon d’amour qui m’aidait à me dépasser. Un rêve, un fantasme, une chimère. Regarde-toi, ça ne peut être toi, ça n’a pas pu être toi, jamais. Tu es vide, insignifiante, inutile, nuisible. Comme un vampire, tu te repais du regard des autres qui, pour un temps, te réconcilie avec toi-même. Puis tu repars dans ta quête en faisant erase sur le passé, en t’essuyant les pieds sur les cœurs de ceux qui t’aiment au nom de "ton droit au bonheur", murée dans ton égocentrisme forcené d’où tu oses dire que tu en as marre de vivre pour les autres et non pour toi. Tu es un cas clinique, mais tu te gardes bien de t’approcher des psys capables d’ouvrir la serrure qui cadenasse tes certitudes. Tu as trop peur de ce que tu découvrirais, trop peur de ne pas pouvoir regarder en face celle que tu es vraiment. Dis-moi, qu’est-ce que ça fait de s’en prendre plein la gueule ? Ça fait mal, hein ? Pas aussi mal que ce que tu m’as fait, mon amour, c’est impossible, pas aussi mal… »

Mais bien sûr, tu ne m’appelleras pas ; il est difficile d’assumer en direct ses incohérences et plus simple de jouer les autruches dans l’émerveillement des premiers jours. Je suis pourtant sûr que tu vas foutre le camp de nouveau. Je vous donne quelques mois maximum. Ensuite, tu vas commencer à tortiller ton cul sur le canapé en te demandant comment rester toute une vie dans cet appartement avec ton nouveau pantin. Tu voudras lui parler, alors qu’il n’aura rien de plus à dire que ton ex-joggeur. Il prendra son air de chien battu, te demandera pourquoi ça ne va pas, ça allait si bien au début… Il te dira qu’il fait tout pour toi, le ménage, les courses, le petit déjeuner, l’amour, qu’il ne sait plus ce qu’il faut qu’il fasse. Il ne saura pas qu’il aurait simplement fallu qu’il soit quelqu’un d’autre, quelqu’un qui te permette de renaître vierge de tout passé, quelqu’un qui te regarde de nouveau comme si tu étais neuve… Tu traîneras ta misère au fond du lit, enfouie sous les couvertures, pour fuir la vie, l’air pur du dehors, la descente de lit achetée chez Ikea, les objets anonymes qui ne viennent de nulle part. Moi pas vouloir souvenir, moi pas vouloir m’attacher, juste dormir et oublier. Mais voilà, tu ne peux pas te fuir toi, et c’est ça qui te mine : être obligée de vivre avec ce que tu es devenue, essayer de te comprendre, essayer de te trouver des excuses et tourner en rond sans trouver d’issue.

Pendant ces quelques minutes où je tire désespérément sur mon joint de haine, je respire un peu mieux, mais ça ne dure pas. Les souvenirs affluent et réalimentent la pompe jusqu’à que je sois capable de couper l’alimentation et de rester seul, sans respirer son gaz carbonique jusqu’à mourir asphyxié d’amour et de regrets. J’ai tout essayé et déroulé tour à tour le fil de la haine, celui de la compassion, celui du temps… Mais je n’arrive jamais à dévider la totalité de la bobine, et la douleur me cueille brutalement, au sortir d’un tour de fusette, puis me coupe la respiration en me broyant le cœur de ses mains gantées de ton parfum.