« Elle avait grandi », Haine   

Haine

Lui

Dix-huit heures, je fonce vers elle, en délirant à haute voix dans ma voiture.

– Tu crois peut-être que tu vas me jeter comme ça, sans une explication ! Si je n’avais pas appelé, j’aurais peut-être appris ta trahison sur le répondeur, tellement tu es courageuse !

Je suis dans un état second, je conduis comme un fou, j’ai tellement mal. Un étau me broie le cœur à chaque battement. Je me gare en double file devant sa boîte et me dirige vers le portail. Tout à coup je l’aperçois, elle est avec un mec et lui donne la main… Mon cœur saigne des lames de rasoir. Je fonce vers elle, la haine déforme mes traits. Soudain, elle me reconnaît. L’espace d’un instant ses yeux prennent peur, puis elle durcit son regard et m’apostrophe :

– Qu’est-ce que tu fais là ?

– Tu croyais peut-être que j’allais attendre sagement de m’être rongé jusqu’à l’os ? Tu croyais que tu pourrais t’en tirer par un coup de fil ?

L’autre fait mine de s’interposer.

– Casse-toi, lui dis-je, ça ne te regarde pas ! Tu ne peux pas comprendre, tu n’es pas le premier, tu ne seras pas le dernier, le prochain sur la liste ce sera toi… Alors écoute et apprends, ça pourra toujours te servir.

Il n’a pas l’air bien dégourdi et il reste en retrait, l’air embarrassé. Elle lui dit quelques mots à l’oreille – j’ai tellement mal de les voir si proches – et revient vers moi.

– Qu’est-ce que tu veux ?

– Qu’est-ce que je veux ? Rien ! Survivre, respirer, oublier, mourir… Qu’est-ce que je veux ? Que tu me dises quelque chose ! Pourquoi, pourquoi ?

Je hurle, le regard halluciné.

– Viens.

Elle m’entraîne dans un coin plus discret ; l’autre ne la suit pas, il sent qu’il est de trop. J’ai tellement mal que je pourrais la tuer. Je supplie, je sanglote, j’expulse ma douleur en frappant les murs de mes poings.

– Pourquoi ? Pourquoi ? Comment as-tu pu faire ça ? Ce n’est pas possible…

– Je ne sais pas. Ça ne pouvait plus durer comme ça, je n’en pouvais plus. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour mettre fin à cette histoire.

– Mais pourquoi tu ne m’en as pas parlé, pourquoi tu ne m’as pas dit que tu n’allais pas bien ?

– Pour dire quoi ? On en a parlé cent fois, ça n’a jamais fait avancer les choses.

– Mais est-ce que tu as pensé à moi ? Tu ne t’es pas dit que tu allais me faire souffrir au-delà de tout ?

– Mais si bien sûr, je ne pense qu’à ça, c’est pour ça que je ne pouvais pas te le dire…

– Mais pourquoi lui ? Mais qu’est-ce que tu lui trouves ? C’est pour ça que tu m’as quitté, ce pauvre mec ?

– Tu ne le connais pas, et puis peu importe, il était là au bon moment, pour l’instant il n’a pas plus d’importance que ça. Demain, ce sera sans doute un autre.

Elle a cet air égaré que je lui ai déjà vu de temps en temps, dans nos périodes les plus noires.

Je crie.

– Mais réponds, nom de Dieu ! Mais qu’est-ce que tu as dans la peau, mais combien t’en faut-il en même temps ? Tu n’as donc aucune fierté ! Tu te fais mettre par le premier venu et tu me craches ça au visage ! Mais tu n’as pas honte ; comment peux-tu te regarder en face, comment peux-tu vivre avec ce que tu es ? Mais tu es pire que la dernière des putains !

La souffrance tord mes traits dans une parodie de Guignol ; j’ai envie de la secouer, de lui arracher les vérités qu’elle ignore. Elle est pâle comme une morte, ses yeux brillent, mais elle tient le coup.

– T’es content, ça t’a fait du bien, tu t’es soulagé ? Alors va-t’en maintenant, c’est fini, fini.

– Tu ne me connais pas ! Tu t’imagines qu’on peut me jeter comme ça ? Je vais te pourrir la vie comme tu n’imagines pas, je vais te détruire…

– Ne dis pas n’importe quoi, tu ne détruiras rien du tout, tu as bien plus à perdre que moi.

Je sanglote, dans un état second.

– Mon bébé, mon amour, pourquoi, oh pourquoi ? Je t’aimais tellement…

– Je sais.

– Tu étais tout pour moi, tu étais ma vie.

– Je sais.

Les larmes trop longtemps retenues coulent sur son visage.

– Il faut que tu partes, je suis déjà en retard.

– Oui, je vais partir… Mais promets-moi de le quitter.

– Non, pas maintenant. Laisse-moi du temps.

– Du temps avec lui…

– Peu importe. J’ai vingt-sept ans, c’est quoi ma vie ? Assumer éternellement le statut de maîtresse, continuer cette parodie de vie avec mon mari ? Je veux vivre pour moi, pas pour les autres ; je veux tout recommencer pour ne plus avoir à mentir… Va-t’en, je t’en supplie.

Je m’éloigne.

Ses yeux dégoulinent de souvenirs qu’elle essaie vainement de retenir du bout des doigts. Je tourne le dos avant qu’ils ne débordent et que le plancher ne les absorbe inexorablement, larmes déjà fanées d’une autre vie, si loin, si proche… Je prends le chemin de la maison. La route est floue, je suis ailleurs. Je conduis comme un robot, seul mon cœur me paraît vivant tellement il me fait mal. Je parcours mes souvenirs au rythme du moteur qui ronronne sa vie routinière.

Ce « nous » qui n’existe plus. Notre amour si fort, mes rêves, mes doutes que j’avais enfouis sous des torrents de fausses certitudes, mais qui étaient en moi depuis si longtemps… Depuis qu’elle avait fait irruption dans ma vie, comme une lave incandescente sur mon cœur et mon corps. Il me reste, à l’intérieur, un amas de cendres encore tièdes qui couvent et brûlent lentement, distillant une odeur nauséabonde de trahison.

J’arrive à la maison. Ma maison, ma femme, mes enfants, pour combien de temps encore ? Toujours ou quelques jours ?  L’heure du coucher arrive enfin. Et le tourbillon des souvenirs et des regrets déroule de nouveau sa spirale infernale, entrecoupé de « pourquoi » et de « comment a-t-elle pu », qui me vitriolent l’intérieur. Parfois, des bouffées de haine pure comme de l’uranium m’envahissent, et des désirs de meurtre m’assaillent. Et puis, le chagrin regagne du terrain et double la haine à la corde, et je pleure cet amour perdu qui sera sans doute mon dernier…