« Elle avait grandi », Détresse   

Détresse

Lui

Je suis, une fois de plus, parti pour des vacances loin de toi. Tu n’allais pas bien avant mon départ, tu parlais même de ne pas partir avec lui cet été et de le quitter. Cette intention m’effraie. Je t’ai fait promettre avant de m’éloigner de surseoir à cette décision et d’attendre mon retour pour que nous en parlions.

Je suis en Irlande, en pleine nature, essayant de retrouver l’ambiance que Michel Déon avait si bien rendue dans Un Taxi mauve, ce livre qui avait bercé ma jeunesse. Mon téléphone ne fonctionne pas à l’étranger, et le fil de nos destins est provisoirement rompu.

Mauvaise surprise à mon retour : je ne trouve aucun message sur mon répondeur. J’essaie de te joindre en vain, mais seule ta boîte vocale répond inexorablement : « … ici c’est bien Nadège la fugueuse… »

La semaine se traîne comme une garce, jusqu’à étirer le temps pour qu’il compte double.  Enfin, jeudi, un appel sur mon portable :

– C’est moi.

Silence.

– Comment vas-tu ?

– Mal.

– Il sait qu’il y a quelqu’un ?

– Oui, je lui ai dit.

– Tu n’as pas dit que c’était moi ?

– Bien sûr que non, je ne suis pas folle.

– C’est normal qu’il s’accroche… Et toi, tu es décidée ?

– Je ne sais pas, je ne suis pas bien du tout.

– Je comprends mon cœur, on peut se voir ?

Les secondes s’écoulent, interminables.

– Écoute, je vais mal.

Tu raccroches sur des tonnes de non-dits, j’ai l’impression de passer à côté de quelque chose d’essentiel. Le week-end passe comme un cauchemar. Lundi arrive. J’essaie en vain de te joindre, où es-tu ? J’ai laissé trois messages sur ton portable, pas de signe de vie. Je sors vers midi. J’appelle dans la boîte où tu fais ton stage.

– C’est moi ! Pourquoi tu ne m’as pas rappelé ?

– Je ne veux pas te parler.

– Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?

Silence interminable.

– Qu’est-ce qu’il y a, dis-moi ?

Je crie, je suffoque, j’ai peur. À force de te dire de parler, tu te décides enfin :

– J’ai fait une énorme connerie.

– Quoi, dis-moi ! hurle ma voix brisée par l’angoisse.

– Non, je ne peux pas te le dire.

– Mais qu’est-ce que c’est !

Toujours ce silence, épais comme les murs d’une citadelle. Je te devine à l’autre bout de la ligne, mal à en mourir.

– Alors, c’est quoi ?

– Je ne peux pas te le dire, je ne veux pas te le dire, jamais !

– Mais qu’est-ce qu’il y a, je vais devenir fou, dis !

– Je suis partie.

Je respire enfin une gorgée d’air, provisoirement soulagé.

– Eh bien ce n’est pas si grave, il fallait bien te décider un jour… Ça te met dans un tel état, où es-tu ?

– Non, je ne peux pas.

– Tu ne peux pas quoi ?

L’angoisse me reprend jusqu’à m’assécher totalement la bouche, j’ai tellement peur.

– Mais qu’est-ce qu’il y a, tu vas parler !

Et les mots tant redoutés dégueulent dans mon oreille comme une gerbe de tuberculeux.

– Je suis avec quelqu’un.

Ma terre s’arrête de tourner, l’obscurité tombe sur mon monde, mon cœur s’enraye, ma raison fout le camp par ondes successives.

Je lutte encore un peu pour me laisser un semblant de répit.

– Qu’est-ce que tu racontes ?

– J’ai rencontré quelqu’un.

Je hurle :

– Quand, qui ?

– Personne, ça n’a pas d’importance.

– Mais quand ? Mais… et nous ? Mais tu n’as pas pu faire ça, ce n’est pas possible !

Tu sanglotes.

– Je ne peux pas en parler.

Pendu à mon portable, je hurle, entouré d’une foule anonyme qui me dévisage avec réprobation.

– Mais comment as-tu pu faire ça, comment est-ce possible ? Comment as-tu pu me mentir comme ça ?

Tes sanglots redoublent.

– Je ne t’ai pas menti.

– Tu te fous de moi en plus ! Mon Dieu, ce n’est pas possible, pas nous, pas comme ça… Tu es la pire des salopes ! Mais dis quelque chose !

– Laisse-moi.

Tu raccroches.

La honte, la douleur, la rage m’étouffent.

Et il faut que je reprenne le boulot, que je fasse semblant… Comment vais-je faire mon Dieu, comment vais-je vivre, qu’est-ce que tu as fait ? Mais pourquoi, pourquoi ?

L’après-midi scande ses heures dans un brouillard opaque. Je me suis enfermé dans mon bureau en demandant à ne pas être dérangé. La tête dans les mains, je n’ai même plus la force de penser. Je suis vide, je ne suis qu'un puits de souffrance, comme tant d’autres avant moi sans doute…