« Elle avait grandi », Une nuit sur mon épaule   

Une nuit sur mon épaule

Lui

Enfin, c’est arrivé, nous allons avoir droit à notre première nuit ensemble. Tu as réussi à t’échapper quelques jours loin du quotidien. Une semaine rien que pour toi, seule pour te ressourcer… Enfin, officiellement seule, car je viens te retrouver pendant deux jours sur les remparts de Saint-Malo, où tu prends le vent en regardant si ma voile crèvera bientôt l’horizon.

Tu es venu me chercher à la gare, comme les amoureux le font. D’autorité, tu saisis un des sacs qui m’encombre, et nous nous dirigeons vers ta voiture. J’ai l’impression de rajeunir, de refaire le chemin en arrière vers l’adolescence, où les autres prenaient en charge notre vie. Tes yeux sont ma canne blanche et me guident avec assurance. Tu sembles irradier de bonheur après cette longue attente, que j’imagine sereine et interminable à la fois. J’ai encore quelques difficultés à évacuer le stress du boulot, d’autant que je suis censé être au travail pour cette première journée et que mon portable doit rester allumé en permanence. Il me faudra sans doute plusieurs heures pour me débarrasser de cette tension et profiter pleinement de l’instant.

– Ça va ?

Inlassablement, à intervalles réguliers, tu me reposes cette question.

– Oui, ma chérie, ça va très bien.

Il faut croire que je ne suis pas totalement convaincant pour que tu insistes ainsi. Je perçois de tout mon être ton besoin d’être rassurée qui te conduit à ces redondances incantatoires, destinées à te protéger de l’angoisse que ces moments tellement désirés ne soient pas à la hauteur de nos espoirs.

À la cinquième fois, je m’impatiente.

– Mais arrête de me demander si ça va, bien sûr que ça va !

Mon irritation vient autant de la répétition de ta question que de mon incapacité à te rassurer, à te convaincre que je suis bien avec toi et que mes pensées ne vagabondent pas entre Saint-Malo et Paris, l’amour et le travail, ici et ailleurs… Nous vivons en sens inverse des situations déjà explorées maintes fois, mais, exceptionnellement, c’est toi qui te sens totalement libre et moi qui ne suis qu’incomplètement avec toi. Excellente occasion qui m’est donnée d’apprécier la différence et de mieux comprendre certains atermoiements que j’ai pu te reprocher en d’autres temps. Nous marchons autour des remparts, bras dessus bras dessous, laissant progressivement la tension s’évacuer dans les paquets d’embruns salés qui balayent nos visages. Nous entrons progressivement dans notre rendez-vous d’un autre monde.

Le vent et le soleil ont hâlé tes épaules, tes yeux pétillent d’amour et de lumière, nous nous sentons de mieux en mieux à mesure que les minutes défilent. Évidemment, tu proposes de mettre les pieds dans l’eau. Tu enlèves tes chaussures à talons, peu compatibles avec le sable, et tu m’entraînes en me tirant par la main. Je te lâche aux abords des vagues qui lèchent déjà tes pieds. Ma tenue de cadre en voyage d’affaires n’est guère compatible avec l’eau de mer ! Toi, tu as relevé ta jupe et je redécouvre tes longues jambes, en même temps que le désir de toi ressurgit brutalement. Comme si tu ressentais instinctivement cette soif de toi qui monte, après un bref regard circulaire pour t’assurer que nous sommes seuls au monde, tu remontes en un éclair ta jupe jusqu’à la taille et j’entraperçois fugitivement ton intimité blonde, vierge de toute protection.

– Coquine, tu n’as pas mis de culotte !

– Je n’ai pas eu le temps ! Et puis, je savais que ça te plairait comme ça.

Comme pour t’en assurer, tu t’approches de moi pour caresser la bosse qui déforme maintenant mon pantalon.

– J’avais raison, dis-tu en souriant, ça te fait toujours de l’effet.

Nous regagnons le bord de la plage et je me mets à tes pieds pour les essuyer soigneusement avec mon mouchoir, afin que tu puisses te rechausser. Geste d’amoureux, geste d’amant, geste de voyeur également car j’en profite pour couler un regard concupiscent à l’échancrure de ta jupe…

Il n’est que dix heures, et je me laisse convaincre d’aller prendre un café en terrasse malgré le désir qui me tenaille. Nous sommes en mai, et le temps est doux et ensoleillé. Une jeune fille enjouée, au teint hâlé, nous sert un café accompagné d’un délicieux petit chocolat.

– Fais attention à ta ligne, me dis-tu en souriant.

L’indulgence du ton dément le propos.

– Pourquoi, tu n’aimes plus mes bourrelets ?

– Si, mais déjà que je suis avec un vieux, si en plus c’est un vieux gros, mon image de marque va en prendre un coup !

– Je croyais que je faisais jeune ?

– Tu es parfait, me réponds-tu en plantant tes yeux dans les miens, et je suis folle de toi.

La force et l’aplomb de ton propos me laissent sans voix, abasourdi qu’une jeune et jolie femme comme toi puisse penser ça de moi. Une sorte de frénésie nous pousse à abandonner précipitamment la terrasse. Nous prenons ta voiture, et tu me conduis vers l’appartement que les parents d’une de tes copines de fac t’ont prêté pour la semaine. C’est une résidence d’été, petite mais bien équipée. La terrasse donne sur un plan d’eau et des odeurs de terre montent jusqu’au premier étage. À peine la porte claquée, je soulève ta jupe et plonge mes doigts dans la moiteur enivrante de ton sexe.

– Tu es déjà toute mouillée ma chérie…

– Oui, tu me fais de l’effet, si tu savais comme tu m’excites !

Je sais.

La réciproque m’en donne une idée précise.

Je me dévêts en un rien de temps et plante mon sexe en toi sans plus attendre. Je coulisse pendant quelques secondes dans ce fourreau à nul autre pareil, ma bouche essoufflée sur la tienne, contemplant tes yeux noyés qui s’accrochent à mon regard.

– Tu m’excites chéri, tu m’excites…

– Toi aussi mon amour, je vais jouir trop vite, c’est trop bon !

– Jouis mon cœur, jouis, j’aime quand tu viens vite.

J’éjacule en toi en hurlant de bonheur, la tête dans ton cou à la recherche de ton parfum aphrodisiaque.

– Mon chéri, mon chéri…

Tu me caresses doucement les cheveux pour m’apaiser, toujours étonnée d’être à l’origine d’une telle jouissance. Mon corps tremble et frissonne sous tes caresses, encore électrisé par cet amour violent qui nous laisse à chaque fois secoués et vidés de toute énergie. Après une petite toilette rapide, nous revenons nous blottir l’un contre l’autre, pour tranquillement nous savourer…

Elle

Je t’ai attendu, je t’ai tellement attendu. Je t’attends depuis toujours, mais cette fois-ci, j’ai enfin pu savourer cette attente. Sans arrière-pensée, sans faire semblant, sans les autres autour, sans les rappels à l’ordre de l’autre vie, la vraie, celle dont je ne veux plus. Quelques jours pour l’oublier et me dire qu’autre chose est possible, que je ne finirai pas comme Meryl Streep dans Sur la route de Madison, ce film qui m’a tellement bouleversée tant il illustre avec une finesse et une sensibilité extrêmes l’amour, l'importance du temps qui passe, la séduction, le coup de foudre, les choix de vie que nous avons à faire…

C’est la mienne qui se déroule devant mes yeux, et tu es mon photographe amoureux, aussi prisonnier que moi… Et je pleure devant cette impossibilité d’imaginer un avenir ensemble, qui paraît nous conduire inéluctablement vers la résignation. Aujourd’hui, je suis loin de lui. J’ai eu quelques jours pour évacuer toutes les tensions, et je suis exceptionnellement sereine. J’essaie de t’imaginer à la descente du train, scannant la foule de tes yeux laser jusqu’à me verrouiller dans ton regard et ne plus me lâcher, tel un agent secret en mission de repérage. Quel costume porteras-tu ? Quel sac de voyage auras-tu emporté ? Serai-je une Mata Hari à la hauteur ?

Il me restera de ce week-end ton bonheur d’être avec moi, la surprise toujours renouvelée de pouvoir te rendre heureux, la force de ton amour, mais aussi ta difficulté à être totalement serein compte tenu des circonstances… Peux-tu être à moi vraiment ? Question naïve, la réponse est évidemment négative, tu appartiens à tant de gens. La quitteras-tu un jour ? Je ne le pense pas, il faudrait pour cela que tu acceptes de devenir quelqu’un d’autre, que tu renonces à cette fameuse image de toi qui t’obsède jusqu’à te faire perdre le jugement. Toujours vouloir être plus ceci, plus cela, ne jamais te satisfaire de tes réussites mais les banaliser à peine atteintes et imaginer de nouveaux challenges, bien plus ambitieux à ton avis mais qui, une fois relevés, rentreront dans le rang pour venir grossir les bataillons d’hommes de troupe ayant rêvé de diriger des armées…

À qui veux-tu encore et toujours prouver quelque chose ? À cette société anonyme dont les valeurs te donnent la nausée ? À cette société de consommation qui vend de la fumée en flacon, en écrin, en poudre et passe son temps à façonner les emballages du vide qu’elle promeut ? À quel moment cette lucidité, avec laquelle tu dissèques le monde, irriguera-t-elle ton propre regard sur toi ?

Mais je sais que tu n’ignores rien de tout ça et que cette recherche d’absolu, qui t’obsède, s’attache à toi comme une protubérance maligne qui repousse après chaque ablation. Pour moi tu es déjà tout, pour elle aussi depuis longtemps ; pourquoi veux-tu être encore autre chose si nous sommes ta solution ? Je réalise à travers ces deux jours pleinement partagés que tu n’es sans doute que de passage dans ma vie, ou plutôt que mon impuissance sera la même que celle des autres à te faire abandonner ta quête. Et même quand j’arrive à me persuader que je pourrais être celle qui t’apportera tout ce que tu continues de chercher, j’ai tellement peur d’affronter l’image de moi que me renverraient les autres si je t’enlevais à eux, que je préfère me préparer au renoncement. J’en viens du coup à douter de notre amour, pourtant tellement évident… Serons-nous suffisamment attentifs pour voir arriver, à pas feutrés, cette part de faux-semblants qui s’attachera à ronger méticuleusement ce qui semblait, hier encore, inoxydable ?  Pourrai-je vivre avec ce doute ? Prendrai-je les devants pour éviter l’irréparable…