« Elle avait grandi », Idées noires   

Idées noires

Lui

Est-on conduit au suicide pour ne pas avoir à choisir, pour ne pas prendre une option de vie et en assumer les conséquences ? Est-ce une fuite ? Relève-t-elle du courage ou de la lâcheté ? Qui peut le dire, et peut-on généraliser ?

J’en suis là de mes méditations matinales, le nez collé au Velux, essayant d’apercevoir le ciel à travers le rideau de pluie qui tambourine bruyamment sur la vitre. Il faut forcément du courage pour renoncer à la vie, non pas parce qu’elle est formidable – ceux qui pensent ça ne sont pas des candidats potentiels aux adieux prématurés –, mais parce qu’il faut renoncer à la conscience des choses, renoncer à exister en tant qu’individu particulier, accepter la communauté du néant. Il faut forcément être, sinon lâche, du moins faible ou épuisé, ou encore se cogner contre les parois de verre d’un dilemme inextinguible pour tirer sa révérence et laisser les autres avec leur douleur. Quel paradoxe d’accepter de faire souffrir de sa mort et de lutter de toutes ses forces pour ne pas faire souffrir de son vivant… Il s’agit toujours et encore de la conscience des choses, de la propre appréciation que l’on a de soi-même. Ce n’est en aucun cas le jugement de Dieu qui nous effraie, mais notre propre jugement sur ce que nous sommes. Ceux qui choisissent de faire souffrir les autres, assassins, violeurs, tortionnaires de tout poil, ont abandonné tout regard critique sur eux-mêmes et se laissent conduire par leurs instincts, sans jamais les confronter à un quelconque système de valeurs. Seuls face à eux-mêmes, ils ont raison contre tous et s’enferment dans leur bulle, hermétiques aux réactions des autres, immunisés à jamais contre le remords.

Ces jours-ci, la mort me poursuit. Nous sommes allés récemment à l’enterrement d’un voisin, décédé soudainement dans un banal accident de voiture. La mort la plus douloureuse reste la mort inopinée, celle qui vous prend par surprise au détour du chemin et bouleverse le fragile édifice d’une vie, érigé patiemment année après année. L’assemblée suintait le chagrin et la peur. Chacun était triste pour ce brave homme, pour sa famille et puis, par anticipation, pour lui-même… Comme si cet entraînement exorcisait l’inquiétude de vivre la même chose et protégeait en quelque sorte d’un après dont la seule inconnue reste la date. Peur du Tout-Puissant, non pas du Dieu infiniment bon présenté dans les manuels de catéchisme, mais d’un Dieu vengeur, capable de dire :

– Ah, tu es resté indifférent à la mort de ton voisin ! Eh bien pour te punir, je vais t’arracher une vie qui t’est chère.

Alors, par précaution, nous compatissons sur tout : les morts proches et lointaines, les catastrophes aériennes, les tremblements de terre, les tempêtes, les famines, les génocides, les tsunamis. Nous avons, pour la plupart d’entre nous, découvert ce mot peu familier à l’occasion de la dernière grande catastrophe naturelle en date, qui a conduit à un élan de solidarité jamais observé. Finalement la générosité, c’est un peu comme le loto, ça coûte peu et ça peut rapporter gros ! Reste l’éternelle question, à qui ? La corruption gangrène même les Organisations Non Gouvernementales, et les intermédiaires se sucrent souvent au passage. En tout cas, comme il est aisé de s’en convaincre pour s’abstenir de donner, sans que notre conscience nous tiraille à la couture du portefeuille !

Quelquefois, devant telle ou telle image prétendue insoutenable, mais que nous soutenons en nous resservant un verre, nous éprouvons de la honte durant quelques secondes et nous dissertons sur l’incroyable égoïsme de nos sociétés industrielles. Dans le même temps, nous stigmatisons l’opulence des pays riches et le dénuement total des pays pauvres. Quand nous voulons qu’ils croient à un avenir possible – ou quand ils commencent à rapporter –, nous les baptisons « pays émergeants », tout en nous efforçant de leur maintenir la tête sous l’eau suffisamment longtemps pour qu’ils ne sachent jamais nager sans nous. Nous n’allons cependant pas jusqu’à les noyer, tant que nous avons encore besoin d’eux…

Après ces quelques minutes d’indignation policée, nous entamons le plateau de fromages, la misère des restaurateurs français en ces temps de vaches maigres ayant déjà remplacé la famine au Niger. Pas d’inquiétude superflue, notre indignation collective ne dépasse pas la minute de prise de conscience et ne débouche sur aucun acte concret… Trop difficile, trop impliquant, cela nous demanderait trop d’énergie alors qu’il nous en faut déjà tellement pour nous coltiner avec nos vies de nantis !

J’ai suivi le cortège jusqu’à l’église, je ne suis pas croyant mais je trouve que les églises se prêtent bien au deuil. Je n’imagine pas honorer un mort en dehors d’un lieu sacré où le recueillement semble aller de soi. Les églises sont plus faites pour les morts que pour les vivants, ceux-ci les fréquentent uniquement pour se rassurer et se mettre en paix avec tout ce qui pourrait exister dans cet après dont personne n’est jamais revenu pour dire quelle tête il a. L’ombre de la grande faucheuse plane sur leurs prières. La religion n’est rien sans la trouille ; celle de pourrir sous terre, habités par des vers parcourant inlassablement les couloirs de nos narines, jusqu’à la fin des temps… Je comprends l’engouement pour le crématoire. Il vaut mieux s’imaginer volutes noires s’envolant vers un ciel d’azur, ballottées par les courants chauds que cadavre vert nourrissant des armées de rampants… Sans compter que les revenants s’incarnent toujours dans un corps – plus ou moins bien conservé – et que jusqu’ici, on n’a jamais vu de cendres danser une sarabande infernale dans des maisons hantées ! 

Mais notre propre mort n’est rien à côté de celle de nos proches… Pour tester ma résistance à la souffrance, je me complais souvent à imaginer la mort d’un de mes enfants. Mais la réalité me rattrape quand le rêve vient me hanter, toujours le même, à quelques variantes près…

La lune plisse ses paupières ourlées de tendresse sur l’enfant. Il sourit dans son sommeil. Blotti sous son édredon de nuages, on ne voit émerger que ses cheveux bouclés dont les reflets s’éteignent doucement sous le regard déclinant de la lune. Puis, le rêve disparaît et les souvenirs avec, immense trou noir, puits sans fond aux confins de la troisième dimension… Mon sommeil est si compact que rien ne semble pouvoir le pénétrer. Seul l’enfant réussit à y creuser une brèche, tel un foret de tungstène venant perforer mon crâne, créant une fissure dans laquelle il s’engouffre et qui s’élargit jusqu’à rejeter le sommeil aux franges de ma conscience. Il emplit ma tête et ses éclats de rire s’égrènent à l’infini, se répercutant en écho sur les parois d’une gigantesque montagne. Il marche, les pieds nus sur la dalle de marbre, et son pas résonne tel un écho au cœur d’une nuit d’été. Il est la vie, il est l’amour, la joie et la lumière… Tout à coup, la montagne s’affaisse et l’ombre recouvre progressivement l’enfant. Je le cherche désespérément au fond de mon rêve, mais la lumière disparaît irrésistiblement, happée par la nuit.

Mon sommeil se prolonge encore quelques instants, froid, gris, métallique.

J’ouvre bientôt les yeux. La lumière crue me brûle la rétine et je suis contraint de les refermer aussitôt. Durant quelques secondes, je flotte à la lisière du rêve et de la réalité, puis je la franchis et la douleur me coupe le souffle. Je supplie éperdument pour qu’elle me terrasse à jamais, pour que je ne puisse plus me souvenir, pour que la souffrance disparaisse. Mais elle prend un malin plaisir à tester le seuil de l’intolérable, en prenant garde à ne pas perdre son patient. Les images du rêve se mêlent à la réalité. L’enfant, mon enfant, court sur le sable doré, bras tendus vers moi. Au moment où je suis sur le point d’accueillir ce petit corps souple, chaud, doux comme un gant de soie, il disparaît ; et une main de glace et de feu enserre mon cœur jusqu’à ce que j’étouffe. C’est comme si je franchissais des goulets de douleur jusque-là inviolés, sans jamais en atteindre le sommet… Et la question qui me hante revient sans cesse, lancinante, comme une bouée à laquelle je tente vainement de m’accrocher pour ne pas sombrer dans la folie :

« Pourquoi lui ? »

J’implore les dieux auxquels je n’ai jamais accordé la moindre importance pour qu’ils justifient l’injustifiable, pour qu’ils remontent le temps et déroulent un autre scénario, pour qu’ils sacrifient quelqu’un d’autre… Et ces quelques secondes, où tout semble encore possible, sont autant de bouffées d’oxygène que j’arrache à la vie avant de l’abandonner. Le sommeil s’empare à nouveau de moi et, pendant des heures, je parcours une immense route goudronnée sortie du néant, sans arbres, sans ciel, sans horizon, comme si une caméra avait filmé un même plan unique et monotone dans un mauvais film d’auteur. Soudain, la route s’arrête net au bord d’un gouffre sans fond. Mes yeux scrutent le vide, et j’entends distinctement l’appel au secours, si loin et si proche à la fois… Je plonge sans hésitation, et la chute vertigineuse dure une éternité pendant laquelle plus rien n’existe que l’absence de repères, la négation de tout espace et de tout temps. Je me réveille en hurlant, trempé de sueur, les mains accrochées aux barreaux de mon lit pour ne pas toucher le fond du gouffre. Les images que je découvre ne me disent rien pendant encore quelques secondes, le temps que ma mémoire ouvre les vannes du passé et se répande comme un torrent dans ma tête. Alors, je me mets à gémir, je me recroqueville sur ma couche en position fœtale et je décide de survivre indéfiniment comme cela, juste avec ma souffrance et mon enfant à jamais avec moi.

Reste à vivre le vrai réveil, mélange d’indicible soulagement et de restes de douleur accrochés de toutes leurs griffes à mon cœur, qui me suggèrent qu’entre le rêve et la réalité, il n’y a qu’un pas.

Quoi de positif ? Je m’entraîne au malheur, au cas où… Toujours prêt, comme les scouts !