« Elle avait grandi », Quand l’autre vie me rattrape   

Quand l’autre vie me rattrape

Lui

Qu’est-ce qui t’a pris ce lundi matin de me raconter ? De m’annoncer ça brutalement, au cours  de ces retrouvailles téléphoniques où nous devisions du week-end et faisions état de notre humeur à la maison ? Je n’ai rien vu venir. Il faut dire que tu t’es approchée de moi sans le moindre bruit de fond qui m’aurait mis la puce à l’oreille. J’ai reçu tes mots comme un crochet au foie. Terrible crochet, de ceux qui vous laissent le souffle coupé, la bouche tout à coup asséchée, à happer l’air comme un poisson hors de son bocal tout en étant incapable de parler, incapable de penser, le cerveau en apnée… Quelques secondes d’éternité, et ta voix si loin là-bas, qui cherchait désespérément à jeter une passerelle entre les deux bouts de la ligne. Des années-lumière de souffrance que tu venais de mettre entre nous, à ma demande, car dans ce silence effrayant, j’entendais au loin l’écho de ta voix me rappelant que j’avais exigé de savoir, et que tu ne faisais que tenir tes engagements.

Pas comme ça mon amour, je t’en supplie, pas comme ça ; protège-moi un peu s’il te plaît.

Mais les dés étaient jetés, tu as craché ces mots dans mon oreille, et plus rien d’autre n’existe que la souffrance. Pour aller jusqu’au bout de la douleur, pour que les images émergent du bac révélateur, j’ai demandé des détails… et je les ai obtenus. Il t’avait demandé d’essayer de nouveaux dessous érotiques de marque, qu’il s’était procurés grâce à une combine. Trente euros l’ensemble string et soutif, ça faisait pas cher la passe, du genre rapport qualité-prix imbattable, de quoi dégoûter à vie les professionnelles de l’amour. Alors tu t’étais sentie vulnérable dans cette tenue, devant ses yeux admiratifs qui te dévoraient, et tu l’avais laissé faire…

À force de zapper dans ma tête pour ne pas rester plus de quelques secondes sur des images de film insupportables, j’avais fini par oublier les détails des scènes. Celle où ta main félonne enserre son sexe dressé, celle où un autre que moi entre en toi et te pénètre, celle où ton souffle se fait rauque, où tes yeux se noient quelques secondes et où je n’y suis pour rien. T’imaginer jouir avec un autre, t’entendre dire que c’est bon, que tu le sens bien, que tu en as tellement envie… Mon amour, comment peut-on avoir si mal, est-ce le cancer du cœur qui fait souffrir comme ça ? Pourquoi n’as-tu pas ignoré, une fois de plus, cette invitation au plaisir ? Inlassablement, la question me taraude le cœur. Pourquoi ce soir-là, alors qu’il y a eu tant et tant d’occasions où ce cauchemar aurait pu se produire et où tu m’as laissé croire qu’il n’avait plus de réalité ? Je suis là, comme un con avec mes rêves en rose, mes rêves de midinette, mes rêves de papier qui se froissent et se déchirent jusqu’à n’être plus qu’une bouillie informe où tout se mélange : l’amour, le cul, le désir, la souffrance, le plaisir. Qui ? Moi, lui, comment, où, pourquoi… Et le doute pour finir, qui, tel un rongeur patient, grignote petit à petit la confiance qui squatte dans ma tête, en attendant patiemment l’été avant d’être expulsée.

Je ne crois pas que les choses arrivent par hasard. Toi, tu ne veux jamais comprendre pourquoi tu fais ceci ou cela, comme si rien ne dépendait de ta volonté, ou plutôt, comme si tu avais peur de connaître à chaque fois les raisons de tes actes. Mais peut-être que cet aveu seul relève de l’exception, et que la règle reflète la routine de vos ébats…

Était-ce bon ? As-tu joui autant qu’avec moi, plus qu’avec moi ? Étais-tu déjà trempée de désir, comme sous mes caresses, quand il t’a prise ? Ces questions stupides de mari jaloux se bousculent aux portes de mes lèvres, mais je n’ose pas les poser et elles s’échouent lamentablement sur la grève des renoncements. Il me semble que je pourrais tuer de mes mains tous les hommes qui ont pris ou qui prendront ma place au cœur de ton corps, au plus profond de ta nuit, même si, avant de mourir, ils me suppliaient en me disant qu’ils étaient là avant moi et que c'était moi  l’intrus.

Tu ne peux pas savoir la douleur, car tu as la force et l’intelligence de ne pas la laisser t’envahir quand tu m’imagines dans les mêmes circonstances. Tu es parfaitement en droit de me dire qu’il en va de même pour moi, que tu cèdes sans doute moins souvent, et qu’en plus, il me faut la désirer alors que toi, tu peux te contenter de subir. Mais tu ne dis rien… Les femmes sont moins stupides que les hommes, et ne placent pas forcément leur jalousie dans leur culotte. J’ai beau me raisonner, entre le comprendre, l’accepter et le vivre dans ses tripes, il y a un monde… et j’en crève quand même.

Elle

Pourquoi m’y suis-je si mal prise mon amour ? Je suis nulle, je t’ai tellement fait souffrir que j’entendais, au-delà de ce silence interminable qui planait tel un vautour sur les kilomètres de ligne, un hurlement terrifiant de bête prise au piège, comme si les crocs aiguisés d’un piège à loups s’étaient plantés dans ton cœur.

Depuis samedi soir, je me demandais comment faire, comment te dire. Tout un dimanche avec ça sur le cœur, comme une mer entière à dégueuler. Vomir ma faiblesse, vomir ma lassitude, vomir cette vie qui ne m’appartient plus…

Et puis quoi, qu’est-ce que j’y peux, qu’est-ce que ça peut bien faire ? Je suis sa femme, non ! Est-ce que tu penses un peu à lui ? Non, bien sûr, je ne peux pas te demander ça. Mais c’est moi qui vis avec sa détresse de me voir m’éloigner tous les jours un peu plus et de ne pas comprendre pourquoi celle qu’il a connue n’est plus la même… C’est moi qui vis avec cette trahison que je n’accepte que par amour pour toi, alors qu’elle est tellement contraire à tous les schémas de vie que l’on m’a inculqués. Alors, je donne des miettes de moi de temps en temps, un petit morceau de mon corps à défaut d’un bout de mon cœur, que tu as confisqué. Quelques centimètres carrés de peau aseptisée, anesthésiée, qui ne sort de sa cure de sommeil que sous tes doigts et tes lèvres. Un corps tellement endormi que même toi, tu n’as pas toujours assez de temps pour le réveiller.

Mon amour, mon amant, combien de mots encore et toujours répétés seront nécessaires pour que tu sois enfin sûr ? Moi qui ne suis guère démonstrative et qui, pour toi, ai délivré des tombereaux de je t’aime, jusqu’à t’ensevelir et t’empêcher de respirer…

Sais-tu le dégoût de lui qui me saisit quand il me touche ? Sais-tu la forteresse de ma bouche quand il m’embrasse ? Sais-tu les remparts que je dresse héroïquement avant d’abaisser enfin le pont-levis pour quelques secondes afin d’éviter qu’il ne se noie, empêcher la culpabilité de m’envahir et de m’étouffer et mettre fin à un siège interminable ?

Je savais que j’allais te faire souffrir, mais je ne savais pas comment l’éviter. J’ai arraché le pansement sans précaution, un peu comme un élastoplaste collé sur un cœur non rasé. Tu m’as demandé des détails et je n’ai pas su quoi te répondre. Quoi que je dise, j’ai tort, quoi que je fasse, j’attise au lieu d’apaiser. J’aurais dû te préparer, à l’image de l’annonce de la mort d’un proche, mais je ne sais pas tricher, je ne sais même pas jouer… Il faut juste que je me défausse de ce trop-plein de cartes qui ne tiennent plus dans ma main.