« Elle avait grandi », Aveux   

Aveux

Lui

J’aurais tellement voulu lui dire que je t’aimais. Mais c’était impossible : cela aurait été une souffrance de plus, un pan de certitudes qui se serait écroulé, un désespoir que la vie puisse de temps en temps être simple qui l’aurait envahie. Le seul de ses enfants qui vivait une vie normale, au regard des archétypes établis, irrémédiablement amoureux de la jeune femme de son ami ! Celui dont on pouvait dire aux voisins, aux amis, à la famille : « Mon fils est ceci, mon fils est cela, il est marié avec une gentille petite femme, il a une belle situation, il vient nous voir de temps en temps… » Pour les autres, elle s’était condamnée à se taire au fil du temps. Ce n’était pas parce qu’elle les aimait moins, bien au contraire, puisqu’ils avaient encore plus besoin d’elle, mais parce qu’elle ne voulait pas des regards compatissants des autres, de leur fausse sympathie, de ces simagrées de solidarité qui ne servaient qu’à se rassurer de n’être pas dans la même situation. Le malheur des autres comme un exorcisme au sien, du genre :

– Vaut mieux que ce soit chez eux que chez nous, et vous ne m’enlèverez pas de l’idée qu’ils y sont pour quelque chose, les chiens ne font pas des chats !

Toute la mesquinerie de l’humanité résumée en quelques mots : se réjouir de la souffrance des autres pour mieux se convaincre de son propre bonheur minable.

Les autres, « chez nous », c’était d’abord Michel, mon cadet, qui, après des années de galère, était parti on ne sait où. Il avait tout pour réussir comme on dit, sauf l’envie, sauf la patience, sauf le courage de faire semblant d’être heureux en se rendant au bureau jour après jour, inexorablement… Il avait tenu deux ans dans une banque avant de jeter l’éponge. Pas fait pour les compromis, les demi-mesures, les faux-semblants. Avec au fond de lui l’idée que la vie devait être un éternel étonnement et que, pour cela, il fallait en changer constamment, quitte à faire souffrir les autres… Il abandonnait régulièrement ce qu’il construisait pendant les quelques mois ou années où l’espoir d’une nouvelle vie à venir restait suffisamment présent pour l’aider à patienter dans celle du moment. De temps en temps, il nous donnait de ses nouvelles. Nous faisions semblant de croire à ses nouveaux projets, ses nouveaux rêves, et nous partagions pendant quelques heures ses enthousiasmes.

Au début, je m’entêtais à vouloir qu’il soit comme tout le monde, qu’il se fixe, qu’il arrête de rêver, qu’il remette les pieds sur terre. J’étais prêt à l’aider quelle que soit la nature du projet, aussi farfelu soit-il, pourvu qu’il dure un peu plus que le temps de l’évoquer quelques heures, les yeux brillants de fièvre, à la lueur ambrée d’un verre de whisky. Et puis j’avais appris. J’avais appris à accepter sa différence, à ne pas le croire mais à ne pas lui tenir rigueur de ses mensonges, à l’aimer tout simplement, sans exiger d’autre contrepartie que ce bonheur éphémère que je lisais dans ses yeux quand il choisissait de recroiser ma route.

La plus belle mystification reste la fois où il est revenu après un mois d’absence, sans avoir donné la moindre nouvelle, en nous disant qu’il s’était lancé dans l’import-export de vins avec la Chine. Il nous a parlé de son comptoir de Shanghai, du créneau particulier des vins de pays qui avait été délaissé et qui créait une opportunité, de son partenariat avec l’Espagne et l’Italie. Il était comme toujours convaincant, tant son talent de conteur s’épanouissait dans ces légendes exotiques. Nous avons découvert, quelques semaines plus tard, que les contacts s’étaient arrêtés au comptoir d’un bar de Paris, et qu’il s’était fait arnaquer des mille euros qu’il venait de gagner au casino… Mais la plupart du temps, ses projets ne survivaient même pas aux lueurs de l’aube. Il les enterrait au petit matin, quand les lambeaux de nuit se déchiraient, laissant place à la lucidité aveuglante et glaciale du jour, qui l’aspirait irrésistiblement dans la spirale d’un désespoir que les cadavres de bouteilles ne suffisaient pas à noyer.

« Dans la famille Rebois, je voudrais la sœur ! ». Chez nous  c’était Fanny, la petite dernière, dont nous avions découvert sur le tard qu’elle était lesbienne. Elle avait pris soin de préserver les parents, qui s’inquiétaient cependant de ne pas la voir mariée. Infirmière pour Amnesty International, ses fréquents déplacements dans des pays chaotiques lui permettaient de justifier l’impossibilité de se fixer. Elle semblait heureuse de cette indépendance et de cette distance, qui la laissaient libre de vivre sa vie à sa guise sans s’occuper des commérages d’un entourage toujours à l’affût de ragots pour tromper l’ennui. Je représentais donc, à mon corps défendant, l’orthodoxie. Vingt ans de bonheur sans nuages, l’image d’un couple exemplaire, quatre enfants forcément merveilleux, une bonne situation ; tout pour en parler sans que les questions puissent devenir embarrassantes.

On appelle ça la réussite. Réussite mon cul, réussite illusion, réussite mouroir, avec laquelle je vieillis et m’étiole à mesure que mes projets s’échouent au port des illusions perdues. Tu as fait irruption dans ma vie et, de jour en jour, les choses me semblent moins faciles. Chaque heure qui passe sans toi, c’est du temps qui court pour rien.

Jouer la comédie devant les autres, danser sans trop coller mon corps contre le tien alors que je n’en peux plus de désir… Faire glisser mes mains discrètement sur ta peau de soie, l’air de rien, le regard ailleurs pour brouiller les pistes… Te respirer à distance, mes yeux à facettes aux aguets, tel un insecte craignant un prédateur… Résister à l’attraction de ta bouche et t’entendre me dire :

– J’ai tellement envie de t’embrasser, je ne sais pas ce qui me retient.

Moi, je sais.

Des années de bonne éducation, des années au cours desquelles nous avons appris ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Des années où nos comportements ont été modelés, conditionnés pour éviter de précipiter le scandale.

J’imagine la scène.

Au début, ils n’y croiraient pas, quand nos lèvres commenceraient à se chercher impatiemment. Et puis, les secondes passeraient et un silence anormal envahirait la pièce. La musique continuerait sa sarabande, un peu déconcertée de voir tous ces corps immobiles. Nous, nous aurions oublié où nous serions. Il ne resterait que ce plaisir immense de nos langues entremêlées, de ta salive qui coulerait dans ma bouche, de cette soif l’un de l’autre qui nous submergerait. Les barrages enfin rompus, rien ne pourrait plus endiguer notre désir trop longtemps contenu derrière les barricades du savoir-vivre.

L’entourage nous regarderait hébété, les uns horrifiés, les autres excités et attentifs ou encore figés comme des statues de sel. Le temps serait suspendu à nos bouches qui continueraient à se chercher, de plus en plus profondément, de plus en plus indécemment, jusqu’à ce qu’aucun doute ne subsiste. Jusqu’à ce que l’inéluctable éclate en public, et que la signification de ce baiser interminable franchisse les murailles du silence et s’infiltre dans les cerveaux cadenassés sur leurs certitudes ancestrales.

Que feraient-ils ?

Elle, je crois qu’elle pleurerait. D’abord doucement, en se disant qu’elle n’est pas encore sûre, en se laissant une chance de s’arrêter en chemin et de faire marche arrière, comme un magnétoscope qu’on rembobinerait pour retrouver le bon film, celui que tout le monde aime parce qu’il finit bien. Progressivement, ses sanglots s’amplifieraient à mesure que les secondes s’écouleraient, puis, le spectacle de sa propre douleur lui deviendrait insupportable et elle fuirait cette maison, ce cauchemar, ces témoins d’une réalité qu’elle rejetterait de tout son être. Elle errerait dans la nuit, terrassée de douleur, le cœur à la dérive, repassant en accéléré le film de sa vie pour mieux sentir la souffrance, pour la rendre vivante, palpable, et avoir une chance de l’étouffer… Elle se tasserait dans un coin sombre, le corps désarticulé par le chagrin, et les heures passeraient au tamis de la nuit, jusqu’au petit matin qui viendrait inexorablement lui rappeler le temps qui passe. Alors, elle s’inquiéterait pour les enfants, et elle parcourait lentement son errance à l’envers pour réaffronter le lendemain. Un lendemain qui, pendant un temps impossible à chiffrer, ressemblerait à la fin d’un rêve ou au début d’un long cauchemar. Un lendemain à supporter la condescendance des autres, celle des hypocrites qui, dès qu’elle leur tournerait le dos, se répandraient en commentaires fielleux :

– À l’entendre ça ne pouvait arriver qu’aux autres, elle se croyait plus maligne, elle va voir maintenant ! Sa fierté elle va pouvoir se la mettre où je pense ; remarque, ça compensera !

– T’es vraiment une belle salope de dire ça, c’est dur à vivre !

– T’en sais quelque chose toi, t’en as déjà largué deux. Ce sont elles qui t’ont expliqué ce qu’elles ressentaient ?

– Je t’en prie, ne revenons pas là-dessus.

– Quand je pense que soi-disant, ils ne se disputaient jamais ! Je savais bien que c’était louche.

Les langues de vipère s’en donneraient à cœur joie pour exorciser leurs propres peurs, et être, pour un temps, dans le camp des rescapés, à l’abri sur la rive, à regarder les autres lutter pour garder la tête hors de l’eau. Puis, les commentaires s’estomperaient au fil des mois. Comme pour la grande consommation, seule la nouveauté fait recette ; il faut de nouveaux emballages, de nouveaux parfums pour l’actualité sentimentale, et le dernier amant d’Isabelle prendrait bientôt le pas sur le chagrin de Brigitte. Elle aussi sans doute reprendrait le dessus, c’est du moins ce que je veux croire. Plus facile à assumer que de l’imaginer au fond du trou pour toujours, voire morte, moins prétentieux également, on se croit sans doute toujours plus important qu’on ne l’est réellement pour les autres.

Yann essaierait pendant quelques secondes de résister en plaisantant :

– Faut pas vous gêner tous les deux, faites comme si je n’étais pas là !

Puis il blêmirait, les yeux rivés sur nous, un fer chauffé au rouge au fond du cœur. Il chercherait nos regards pour nous dire le poids de notre trahison, sa honte et sa colère, son humiliation et sa haine, la fin de tout. Est-ce qu’il quitterait la pièce sans rien dire ? Est-ce qu’il nous arracherait l’un à l’autre pour nier l’évidence ? Est-ce qu’il se ruerait sur moi pour sentir ma chair sous ses poings et expulser sa douleur ? Est-ce que, la respiration coupée, il s’écroulerait de chagrin ?

Je ne sais pas, je ne saurai jamais, je ne veux pas savoir. J’ai peur de leur douleur, j’ai peur de leur chagrin, j’ai peur de leur colère, j’ai peur de leur mépris. Devant eux, je garderai toujours ma bouche à une distance décente de la tienne, je sourirai même quand j’aurai tellement envie de hurler, je serai civilisé, lâche, humain. Je te raccompagnerai dans ses bras, il t’embrassera et la jalousie me labourera la poitrine comme une herse géante, découpant mon cœur en milliers de petits morceaux de souffrance vivaces et joueurs. Alors, je quitterai quelques minutes la pièce pour ne pas que la souffrance se lise sur mon visage ; j’essaierai de respirer normalement, d’évacuer, de relativiser, puis je reviendrai pour éviter que mon absence paraisse anormalement longue.  Avec cette sorte de prescience qui habite les femmes, Brigitte surprendra mon regard de bête traquée, je lui dirai : « J’ai la migraine, c’est le champagne… Il ne faudrait pas tarder à rentrer. » Mais je ferai traîner jusqu’à votre propre départ, incapable de décider de partir avant toi, et je mesurerai le vide de ton absence au sentiment d’insignifiance qui m’envahira devant les propos des autres. Comme d’habitude, Brigitte ne dira rien, elle sera compréhensive, attentive, discrète, et elle calculera ses attitudes pour préserver un équilibre fragile. Elle essaiera une fois de plus d’être un peu plus parfaite, pour ne pas me donner de prétexte, pour préserver cette vie confortable qui oscille dangereusement entre les prolongations et le but en or.

Mon bébé, je ne veux pas détruire les autres pour nous, j’ai peur qu’un amour construit sur leur malheur n’ait pas de fondations assez solides pour durer. J’ai peur que cette solitude à deux, qui serait la nôtre, nous pèse et alimente des rancœurs et des regrets. Pas très glorieux, j’en ai conscience, et encore moins original…