« Elle avait grandi », Maman   

Maman

Lui

Les vacances se sont achevées, et la vie a repris son train-train quotidien. Le week-end, je vaque à mes occupations, je recompose une énième fois mon portefeuille boursier. Avec la prescience qui me caractérise, j’anticipe toujours les courants boursiers à l’envers ! Je me fais également les dents sur ma collection de timbres qui m’absorbe pendant des heures. Ces petites vignettes, dont chacune raconte une histoire, me fascinent ; et je tente, souvent en pure perte, de leur arracher des fragments de souvenirs. Parfois, je me fends d’une petite gueulante auprès de mes ados, pour tester mon autorité et contribuer à les maintenir dans le droit chemin.

– Arrêtez de regarder ces émissions débiles.

– Videz-moi le lave-vaisselle.

– T’as passé l’aspirateur dans ta chambre ?

– T’as pas de travail pour lundi ?

Si on me demandait ce qu’est le droit chemin, je serais bien en peine de répondre. J’ai juste quelques intuitions, par exemple celle que la route que je prends est plutôt tortueuse et qu’elle s’écarte irrésistiblement des sentiers battus. Pour eux, le risque est différent : laisser filer les études, boire, se droguer, taper sur leur mère, ne plus aller rendre visite à leur grand-mère, dépenser tous leurs sous, manger trop de crème au chocolat… Non, je déconne, tout n’est pas comparable : la crème au chocolat tient plutôt du péché véniel, les dépenses également, et ma mère est morte depuis trois ans déjà.

Je l’aimais, bien sûr, comme on aime son enfance, la silhouette qui se penchait le soir sur le lit pour chasser les ombres de la nuit, l’odeur de savon à la violette qui imprégnait son cou, les draps soigneusement bordés d’un geste sûr qui me rendait invulnérable… J’aimais sa présence tellement rassurante quand la fièvre engourdissait mes membres ; sa main fraîche posée sur mon front, qui calmait mes douleurs et mes angoisses ; la douceur de ses joues dans lesquelles je plongeais mon nez pour extirper les effluves discrets de son parfum que je tentais vainement de conserver quelques heures dans mes narines.

Elle ouvrait les volets en fin de matinée, sur le soleil, à l’heure où d’autres travaillaient déjà depuis plusieurs heures, et préparait mon petit déjeuner : un grand bol de café au lait accompagné de tartines recouvertes de beurre demi-sel. Le four ronronnait déjà et diffusait des exhalaisons de clafoutis aux pommes à se damner. Les repas alternaient immuablement entre les traditionnelles nouilles au gruyère du samedi soir – depuis j’ai appris qu’il faut dire « pâtes » – ; les endives au jambon du lundi nappées de gruyère doré, sur lesquelles je me brûlais la langue à la sortie du four, faute d’un minimum de patience ; et le rosbif frites du dimanche midi qui ensoleillait le week-end.

Des années de maladie immunohématologique. Juste un mot savant pour ne pas dire la douleur. Les rayons comme un raz-de-marée de nausées éternelles à vomir la planète entière. Cette conscience d’être seulement à demi consciente, noyée dans un brouillard de souffrance, perdue, égarée à des années-lumière de ce qu’est une vie normale. Les cheveux qui tombaient jusqu’à lui laisser le crâne dénudé, fragile, vulnérable, comme un moineau transi en hiver… Des mèches qui s’évaporaient par poignées comme un symbole, une partie de la vie qui s’échappait, souvenirs qui s’effilochaient et filaient au rythme des cellules malignes dansant leur sarabande infernale. La chimio se travestissait grossièrement en espoir pour lui donner l’illusion de durer encore un peu, afin qu’elle continue d’espérer. Elle voulait à toute force tenir : jusqu’à ce que sa petite-fille se marie, jusqu’à la naissance de son arrière-petit-fils, jusqu’à ses cinquante ans de mariage… Tenir jusqu’au bout pour ne pas laisser le père tout seul, tant elle restait persuadée qu’il ne saurait pas se débrouiller… Elle luttait toujours et encore pour les autres, challenge permanent qu’elle entretenait avec la mort, sa volonté arc-boutée sur la survie.

J’allais la voir, lors de ses séjours réguliers à l’hôpital… L’hôpital sentait l’hôpital, un mélange d’odeurs de médicaments, de désinfectants, de maladies et de mort, à gerber. Je marchais dans d’interminables couloirs blancs qui essayaient de faire croire aux anges et au paradis dans cette aile de l’enfer. Je croisais des vieux et des jeunes promenant leur perfusion, attachés à elle comme des chiens à leur laisse. Le même crâne rasé ; le même pas lent de ceux qui savent qu’ils ne rattraperont jamais le temps ; le même regard lointain, tourné vers cet avant dans lequel ils ont vécu sans en savourer chaque seconde, trop sûrs qu’ils étaient là pour un morceau d’éternité…

Je la découvrais derrière trois chiffres anonymes, minuscule au fond de ce lit haut perché, cachée derrière des draps immaculés, essayant de sourire du fond de sa douleur, de demander des nouvelles, de s’inquiéter des autres une fois de plus. Le corps si menu dans sa chemise de nuit à dentelles, comme un ultime souci d’élégance, la bouche sèche qui l’empêchait d’articuler et cette exaspération de se sentir diminuée, elle sur qui d’ordinaire tout reposait.

Et puis, au fil des visites et des mois, cette force qui l’animait l’avait désertée, et même sa fierté ne suffisait plus à la tirer de sa torpeur. L’infection gagnait du terrain et gangrenait jour après jour son corps et son esprit.

Je la revois encore quelque temps avant la fin, le visage cireux comme un masque de mort, la tête en arrière, les yeux qui passaient du blanc de l’absence au noir de la folie, un tuyau dans le nez, et cette respiration rauque comme une forge, un peu usée d’avoir trop soufflé. Je lui parlais sans savoir si elle m’entendait, comme on s’adresse à un bébé dans le ventre de sa maman. Son visage n’était plus qu’un masque opale strié d’ecchymoses bleues. Le manque de plaquettes provoquait un hématome au moindre choc. J’avais du mal à respirer. J’essayais de rester naturel, de lui parler de tout, du traitement qu’on lui administrait, des enfants, de la pluie, de son retour… Je la regardais, ses yeux me fixaient intensément comme s’ils voulaient me parler.

« Tu parles avec tes yeux », lui disait papa à chaque visite.

J’évoquais son petit-fils qui l’attendait et, tout à coup, sourdait de son œil droit une larme qui débordait de sa paupière et venait glisser sur sa tempe.

– Tu m’entends alors ? disais-je en retenant mes sanglots.

Et je m’accrochais à cet espoir pour continuer à parler, pour éviter que le silence ne me donne un avant-goût de la mort.

Mon père venait souvent avec moi et la regardait comme au premier jour. Cinquante ans de vie commune, cinquante ans d’épreuves traversées de temps à autre par des fulgurances de bonheur. Il l’appelait « ma puce », il lui disait qu’elle était belle, qu’elle était toute rose, qu’il l’aimait infiniment, qu’il avait besoin d’elle. Il lui expliquait qu’il avait fait le ménage pour que tout soit propre dès le jour de son retour, qu’il s’était occupé des papiers pour la Sécurité sociale, que tout était en règle. Ah ! la règle, il avait passé tellement d’années à son service qu’elle le traquait jusque dans sa retraite. Plus le temps passait, et plus il tremblait de peur devant d’hypothétiques sanctions d’une administration dictatoriale qui étendrait ses tentacules sur sa pauvre vie pour en étouffer toute protubérance suspecte.

Elle était déjà partie et revenue tant de fois, sa petite femme, qu’il devait penser que ces allers-retours seraient éternels. Mais je savais que cette fois, elle ne reviendrait pas chausser ses pantoufles fourrées, parcourir l’appartement de son pas léger de souris grise trotte-menu, repasser une millionième fois le chiffon à poussières sur le buffet breton, s’user les yeux sur sa couture… L’ourlet resterait éternellement en bâti, travail inachevé pour une vie inachevée. Mais qui peut se dire, au seuil de sa mort, que sa vie est achevée ?

Ma sœur était présente également, revenue de ses exils lointains pour être près de celle qui tenait tant de place dans sa vie. Elle faisait preuve d’une force exemplaire pour aider notre mère à lutter. Elle lui parlait comme à un bébé, mais elle lui parlait juste, usant de tous les subterfuges pour l’aider à s’accrocher.

Certains jours, les pires pour moi, elle nous attendait, l’œil noir, toutes ses maigres forces tendues dans un seul but : nous dire qu’elle était morte, foutue, qu’il fallait la laisser partir. Je retrouvais celle qui nous terrorisait parfois quand, enfants, nous désobéissions… Son air dur, son sourcil froncé, sa bouche vindicative. Elle nous faisait comprendre que tous ceux qui la soignaient étaient méchants et lui en voulaient, qu’elle en avait assez de se battre, que c’était tellement long… C’était tout juste si nous n’avions pas l’impression d’être de trop quand nous répétions inlassablement les mêmes mots d’encouragement, comme une mélopée monotone qui l’irritait à force de ne pas jouer l’air attendu. Et il fallait une telle énergie pour l’aider à remonter la pente, pour lui mentir inlassablement en lui disant qu’elle avait connu le pire et que tout irait mieux, que nous ressortions abattus, vidés de toute notre énergie.

L’hôpital l’avait envoyée en maison de repos et ne la reprenait périodiquement que pour les séances de chimio. Papa l’avait rejointe là-bas, dans cette immense bâtisse au cœur d’un parc démesuré, usé lui aussi par cette longue lutte. La maison de repos portait bien son nom, tant la solitude et le silence semblaient habiter les lieux. Cet univers se résumait à des vieux sans jambes, aperçus au fond de leur lit par l’entrebâillement d’une porte ; et à des vieux sur pattes, le regard ailleurs, qui parlaient à d’autres gens dans un autre temps. Les infirmières la levaient de force, pour la mettre dans son fauteuil afin d’éviter les escarres. Elle disparaissait au fond, écrasée par le dossier, le corps cassé par la souffrance, à attendre qu’elles la recouchent enfin.

Toujours trop tard.

Papa, qui nous avait tant étonnés par sa solidité pendant ces longs mois, avait craqué. Inexorablement, les couches d’angoisse enfouies au plus profond de son subconscient étaient remontées à la surface. Il restait là, posé dans le fauteuil à côté du lit, ne la regardant même plus, les traits déformés par la peur. Ses yeux faisaient penser à ceux d’une bête traquée, terrorisée par tout ce qui l’entourait. Il répétait inlassablement les mêmes mots : qu’il nous demandait pardon, mais que jamais nous ne pourrions l’excuser, qu’il avait envoyé les papiers pour la Sécurité sociale avec du retard et que c’était pour cela que tout était foutu… Que l’Île-de-France n’était pas l’Île-de-France, qu’il n’y avait plus qu’une seule chaîne de télévision, qu’on y parlait russe ou arabe, et que tout n’était que simulacre. Il commençait des phrases et s’arrêtait au beau milieu, cherchant en vain des suites au plus profond de sa nuit. Il s’accrochait à l’accoudoir du fauteuil comme à une bouée, le serrant convulsivement par moments, en poussant des gémissements de chiot apeuré. Nous essayions de l’aider à évacuer ses peurs et, au bout de quelques heures, entouré qu’il était par toute la famille, elles refluaient peu à peu, et une forme de paix silencieuse l’habitait pour un temps. Mais hélas, la thérapie restait éphémère, et dès que nous les laissions à leur solitude, dans cette maison de repos mouroir, la terreur reprenait possession de son esprit.

Il n’appartenait plus vraiment au même monde que nous, quand un beau jour, maman a jeté l’éponge. Elle est morte de lassitude. Trop d’années à vivre avec la souffrance, trop de combats à gagner, trop d’efforts faits pour les autres. Elle est morte de n’avoir plus la force de s’accrocher à sa souffrance comme à une bouée, d’avoir accepté enfin la morphine de plus en plus souvent pour fuir la réalité. Elle est morte d’avoir oublié de se sentir indispensable aux siens. Elle est morte d’avoir tellement souhaité se reposer loin des sentiers de la douleur, qu’elle parcourait depuis si longtemps… Cette douleur avec laquelle elle avait vécu tant d’années, qui lui rongeait le corps inlassablement – tel un chien s’acharnant sur son os –, qui lui suçait la vie globule blanc par globule blanc, compagne inséparable chevillée à son corps, greffée à son cerveau, qui se repaissait de cette vie tellement volontaire qui refusait de renoncer.

– T’es toute molle mémé, disait son petit-fils Lilian en lui prenant la peau juste en dessous du menton.

– Tu vas voir si je suis molle ! répondait-elle en simulant la colère, serrant son poing de toutes ses forces afin qu’il retrouve, pour quelques secondes, la mémé d’avant.

Maman, où es-tu aujourd’hui ? Si je croyais au paradis, je serais sûr que tu y es… Mais je crois seulement que tu pourris sous terre, comme tant d’autres depuis que la vie existe, et que seuls nos souvenirs te confèrent une réalité et prolongent encore pour quelques années ton existence, jusqu’au crépuscule de nos vies…