« Elle avait grandi », Tranches de vie   

Tranches de vie

Lui

Je m’échappe quelques minutes de la chambre pour t’appeler, nous échangeons quelques courts instants sans que cette conversation ne m’apporte le moindre réconfort.

Contrairement à toi, à chacun de tes appels, quel que soit le moment, je me fais douceur, tendresse, amour. J’écoute ma voix changer, complètement tournée vers toi, comme pour dépasser cette distance si souvent présente. Je supporte d’autant moins l’absence de réciproque quand, l’espace d’une conversation, tu restes à des années-lumière de moi, comme tu le fais en ce moment. Tu as beau prononcer les mêmes paroles que d’habitude, elles ne sont pas habitées. La chaleur, la sincérité, la douceur restent aux abonnées absentes.  J’essaie en vain d’exister dans un espace qui m’est provisoirement interdit et j’entends, au-delà des mots, que ce n’est pas le moment de parler de ça, que je te dérange, que tu n’es pas prête à partager mes états d’âme du moment. Une sorte de barrière immatérielle, une paroi de verre à travers laquelle je t’observe comme une étrangère… Une qui ne serait plus amoureuse, une qui en aurait un autre en tête, comme dans ces films où la caméra zoome tour à tour sur chaque protagoniste et nous révèle, sur le visage de l’un, ces signes d’impatience et de lassitude que l’autre ne voit pas. L’effet est terrifiant, il me renvoie à ma dépendance et à l’idée qu’elle est unilatérale. Où plutôt qu’elle n’existe pour toi que de façon fugitive, quand tu en éprouves le besoin, quand elle te devient utile, voire indispensable en fonction de tes états d’âme, de tes humeurs, de tes chagrins. Comme par hasard, cette distance s’érige à des moments où mon besoin de toi se veut plus fort que jamais, et tu demeures sourde à mes appels muets. Peut-être perçois-tu inconsciemment cet état ? Peut-être cette attitude constitue-t-elle un système de défense pour éviter de parler de nous, de l’avenir surtout, nous qui préférons vivre au jour le jour de peur d’avoir à tirer les conséquences de nos choix ou de nos non-choix… Je te demande si je te dérange, tu me réponds « non », bien sûr, mais j’entends le chuchotis du « oui » en écho, et je ne pose d’ailleurs la question que parce que j’ai déjà senti, à peine les premières phrases échangées, cette distance entre nous. Tu restes parfaite en surface, sans imaginer que l’on puisse entendre au-delà des mots, mésestimant cette prescience qui sommeille en moi et qui n’attend qu’une petite sonnerie pour se mettre en éveil.

Je voudrais être autre chose pour toi qu’une complication de plus dans ta vie, pouvoir te donner tout et t’aider à devenir celle que tu es déjà au fond de toi : une femme forte, belle, sensuelle, intelligente, épanouie, une femme à l’orée de sa vie, capable de surmonter toutes les épreuves pour progresser à chaque fois et atteindre un nouvel équilibre. Mais, pour l’instant, j’incarne plutôt la difficulté de la vie, entre espoir insensé et renoncement.

Je regagne rapidement la chambre pour éviter que mon absence ne paraisse suspecte.

– Je te rappelle que ce soir, nous dînons avec les Quelard, tâche d’être prête à l’heure et d’être présentable.

– C’est-à-dire ? réplique Brigitte. Naturelle, déguisée en femme heureuse, à poil avec une plume dans le cul ? C’est quoi son truc à ton patron, le cuir, la soie, les porte-jarretelles ?

– Je t’en prie, ne sois pas vulgaire, évite simplement le jean ou le jogging et ça ira.

– Pourquoi ? Ça me fait un gros cul ? Il n’aime pas le sport ? Il lui faut un aperçu sur mon string ? Tu t’es engagé ? Il faut que je mouille tout de suite ou j’attends la prochaine rencontre ?

Je pousse un profond soupir et m’enferme dans la salle de bains en claquant la porte.

Elle

Ça me fait du bien de le provoquer, lui tellement bien éduqué qu’il faut le pousser à bout pour qu’il daigne claquer une porte. Rien que de penser aux gros yeux globuleux de Quelard posés sur moi pendant tout le repas, j’ai envie de gerber. Il devrait s’appeler Queutard, ce nom serait plus approprié. Lui au moins, il me trouve à son goût et ça se voit. Il en bave. Ses yeux s’accrochent à chaque ondulation de mes reins, et si sa queue suit les mêmes mouvements, il doit se sentir à l’étroit dans son slip. Deux heures à bander, enfermé dans son pantalon, il est bon pour une luxation du membre. La particularité de la guérison impose le maintien de l’érection dans la durée pour la bonne tenue du bandage, ça menace d’être coton ! Quant à imaginer une pommade au camphre sur son rameau, les effets secondaires risquent de le faire danser pour quelque chose ! Dommage pour lui, l’attirance n’est pas réciproque et même mon abstinence forcée ne lui donne pas plus de chances qu’à un eunuque. En cette saison, le concombre et la courgette sont en promotion ; pourquoi s’encombrer d’une queue qui, tel un Esquimau sous le soleil, ramollit au moindre effort et vient lamentablement s’échouer au port, en dégorgeant prématurément tel un escargot incontinent ? À sa décharge – si je peux m’exprimer ainsi –, le pauvre homme se voit affligé d’une femme qui, à elle seule, réinvente les contours du mot bêtise. Genre évaporée du cerveau, toujours en train de minauder et de parler pour ne rien dire, comme si elle courait le risque, en s’arrêtant quelques secondes, de tomber dans le vide sidéral de ses pensées. Le fric donne manifestement le droit d’être conne et, sur ce plan, elle pourrait gagner des concours si elle était capable de remplir le coupon d’inscription. Elle refuse de vieillir et, à quarante-huit ans, s’habille comme une jeunesse de dix-huit. Elle arrive avec sa bouée ventrale à l’air, un piercing en diamant planté dans sa valve et, à chaque fois, je suis prise d’une envie irrésistible de tirer dessus pour voir cette baudruche se dégonfler. Les cheveux teints couleur acajou, irradiés de reflets mauves, s’ornent de nattes afro, affreux ! Elle porte une minijupe à ras la foufoune qui dévoile deux cuisses de grenouille fibreuses, panachées d’un cul de négresse qui donne l’impression qu’elle va, à chaque pas, tomber en arrière ! Étrangement, par un de ces miracles que dame Nature réserve, ses deux pastèques trop mûres, mal contenues par un minuscule soutien-gorge à balconnets, font contrepoids, et elle oscille sans choir, en équilibre précaire sur des talons de huit centimètres. Là, je dois dire que je m’incline devant le talent du chausseur. Avoir rentré ses deux petits boudins boursouflés dans des escarpins aussi fins relève du miracle ou de la mystification… Car enfin, comment expliquer qu’un pied plus large que long puisse surfer sur une planche de quatre centimètres de large, sauf à l’avoir moulé directement dedans ? Pour couronner le tout, elle est décorée en toute saison comme un sapin de Noël. Entre le bruit de quincaillerie qui l’accompagne et les reflets du soleil sur sa verroterie, on croit toujours voir arriver R2D2 dans le hall de l’hôtel !

J’ai l’air, comme ça, d’être remontée contre eux, mais il faut dire qu’ils n’ont rien trouvé de mieux que de venir en vacances suffisamment près de notre hôtel, à Ramatuelle, pour que nous nous les goinfrions à dîner tous les trois jours. La cuisine a beau être à la hauteur, ils finissent par me couper l’appétit.

Je me glisse dans une petite robe de coton droite, blanche, qui fait ressortir le doré de ma peau. Je la relève d’un collier à grosses perles marron ramené d’Afrique et de boucles d’oreilles assorties. Un soupçon de rouge à lèvres rose perle, une touche de Samsara, et je suis prête pour l’examen du docteur Quelard.

Après trente minutes de patience, Bertrand sort enfin de

sa salle de bains. Il braque ses yeux sur moi et, pendant une fraction de seconde, je vois bien qu’il apprécie ce qu’il a sous les yeux. Évidemment, il évite soigneusement de me dire que je suis saisissante, époustouflante, classe et tout et tout, le contraire de cette pouffe de Quelard qui va encore nous la jouer collégienne sur le retour. Ça lui écorcherait la gueule un petit compliment, du genre : « Tu es jolie ce soir. » C’est pourtant pour lui que j’ai fait un effort, pas pour son patron libidineux. Je suis sûre qu’il a été tenté de me le faire, ce compliment, mais c’est contraire à ses principes moraux à deux balles. Il ne peut pas avoir une maîtresse, être amoureux d’elle et faire des compliments à sa femme, sinon il y aurait surchauffe là-haut, du côté de la chaudière à condensation. Il n’a pas appris ça au catéchisme, ce n’est dans aucun traité de savoir-vivre, ça tient de l’instinct… et de l’instinct, il n’en a pas. Il n’est pas mal du tout, ce mec avec ses yeux verts qui ressortent sous le bronzage, vêtu de son pantalon Torrent beige, sa chemisette Cardin flamme et ses mocassins italiens ; je me le ferais bien ! Ah merde, je ne l’avais pas reconnu, c’est le mien et il ne veut plus de moi ! Tant pis, il faudra que je trouve autre chose.

Je referme la porte sur le luxe feutré de la chambre. Bertrand me prend le bras bien comme il faut, genre couple en harmonie nageant dans le bonheur, alors que nous faisons eau de toutes parts. Il aborde son sourire managérial irrésistible et s’avance, conquérant, vers le couple Quelard, qui nous attend dans le hall en sirotant un whisky.

La soirée a été banale à en pleurer. Les mecs ont parlé boulot pendant les trois quarts du temps – bonjour les vacances – et la mère Quelard a parlé pour deux, tout en s’arrangeant pour ne rien dire d’intéressant en quatre heures de temps. Une telle constance dans la performance soulève forcément l’admiration. Quand Quelard ne parlait pas boulot, il me déshabillait du regard en commençant à chaque fois par un morceau différent. À un moment, un rien provocante, j’ai écarté lentement les cuisses en remontant légèrement ma robe, j’ai cru qu’il allait péter une durite. Il s’est resservi un verre de Chablis en prétextant la chaleur, sans pour autant quitter mes cuisses des yeux. Je l’ai imaginé, pendant quelques secondes, tombant à genoux et jetant son groin huileux sous ma robe pour me lécher à grands coups de langue râpeuse. Mais lui aussi doit être bien élevé, il s’est contenté de se lécher les lèvres. Sûr qu’en ce moment même, elle doit y avoir droit la mère Quelard, elle pourra me remercier la prochaine fois… À moins qu’il ne préfère s’astiquer tout seul devant sa glace, en imaginant son regard errant sur mon entrecuisse béant. Bon, il faut que je me calme ou que je passe pour de bon au concombre, avant d’appeler le garçon d’étage, comme dans les films. En attendant, mon homme a bien pris soin de mettre son pyjama d’été malgré la chaleur, et s’est tourné vers le mur opposé en bafouillant un « bonsoir » lointain. Il doit déjà l’avoir rejointe je ne sais où. Il me reste mes doigts, à défaut de concombre. Comme d’habitude, quelques secondes me suffisent pour atteindre ce fameux orgasme qu’ils mettent tant d’énergie à ne pas nous procurer. Je n’ai même pas essayé d’être discrète, tant mieux si ça le culpabilise, à défaut de l’exciter. Après avoir bien soupiré, en exagérant ce qu’il faut pour entretenir l’éternel complexe masculin, je me retourne bruyamment de mon côté et m’endors en ressassant un passé encore bien trop présent.