« Elle avait grandi », Décadence   

Décadence

Lui

Las de ces observations anthropologiques, je détourne les yeux vers la mer qui, si elle n’est plus de première jeunesse, garde pourtant intact son pouvoir de séduction. La robe céruléenne aux reflets de jade conserve un drapé irréprochable, et la dentelle d’écume blanche confère à l’ensemble une note d’élégance et de tradition rassurante. Mon regard distrait s’égare vers les yachts des golden boys qui mouillent à quelques pieds du commun des mortels, amarrés à leurs bittes d’acier. Leurs maîtres plongent chaque soir leurs propres bites d’airain blasées dans des chattes mousseuses et bon marché de jeunes filles en herbe, aseptisées à coup d’euros.

Qui pourrait en vouloir aux uns et aux autres ? L’argent sert depuis toujours à acheter du sexe, à défaut d’amour ; et la pauvreté donne tous les droits. Pour certaines, l’été se résume à courir dix heures par jour de table en table par une chaleur accablante, en se faisant engueuler en permanence et en essuyant force mains au cul, le tout pour un SMIC dérisoire. Pas étonnant que d’autres préfèrent se servir de leur dit cul sur un bateau de luxe, noyant leur pudeur et leur morale dans le champagne et s’envoyant en l’air en mer, dans l’espoir de durer plus d’un été.

À travers les années, la concurrence – comme dans beaucoup de corporations – se fait cependant de plus en plus rude. Entre les lycéennes à peine pubères qui arrondissent leur ordinaire en rêvant de se faire tirer par une future star et les étrangères en situation irrégulière qui cassent les prix, le métier de prostituée fout le camp par tous les trous. Du coup, le marché s’élargit, et il n’est pas rare, une fois l’éclat fugitif des dix-huit ans passé, qu’elles se replient sur une clientèle légèrement moins exigeante, car moins huppée.

J’ignore si les cabinets de Conseil s’y sont mis récemment ou si mon nouveau statut d’associé m’a ouvert des horizons insoupçonnés… Toujours est-il que, lors de notre dernier séminaire international, organisé à Bucarest, j’ai eu la surprise d’entendre frapper à ma porte le premier soir. Croyant d’abord à une erreur, puis à une coïncidence, et enfin à une opportunité comme celles que le monde des affaires réserve de temps en temps, j’ai découvert que le hasard n’y était pour rien quand la jeune et jolie fille, qui parlait le français comme une apprentie étudiante, a dégrafé mon pantalon, sorti ma queue encore flasque et entrepris de la sucer en me précisant au préalable :

– N’ayez pas de vous inquiéter, tout pris en charge par maison.

La formation était indubitablement bien faite, car la pensée d’un débit intempestif sur le compte en banque familial aurait produit des effets dévastateurs sur la libido de tout consultant raisonnable. A contrario, toute idée de consommer sans payer rendait la chose excitante au possible et, l’héliotropisme aidant, mon sexe s’est dirigé tout naturellement vers la sombre et chaude cavité buccale. Qui prétend que l’argent ne suffit pas à motiver ? La jeune Slave s’est activée sur ma queue qui ne pouvait en aucun cas, en elle-même, justifier tant d’entrain. Telle une ménagère avertie, elle n’a négligé aucun recoin et a nettoyé toute la surface, d’une langue rapide et efficace. On aurait dit l’une de ces anciennes repasseuses à pattemouille qui, à leur millième chemise, peuvent, les yeux fermés, vous rendre un col sans le moindre faux pli et sans qu’une goutte d’eau ne vienne éclabousser l’ouvrage. Évidemment, cela perdait en poésie ce que cela gagnait en efficacité, et la nostalgie de la débutante m’a envahi durant quelques secondes. L’agilité de sa langue a cependant eu raison de mes quelques réticences héritées d’une culture judéo-chrétienne. J’ai éjaculé dans sa main en pensant à Nadège, et ce fut à la fois bon et douloureux. J’ai renvoyé la fille plus tôt que le contrat le prévoyait et j’ai dû lui certifier, devant son petit air inquiet, que cela n’avait rien à voir avec la qualité de sa fellation, qui méritait un oscar. Je doute qu’elle ait compris les subtilités de ma métaphore, mais elle semblait rassurée en quittant la chambre.

À me remémorer cet épisode récent, mon sexe – toujours aussi mal élevé malgré les années d’éducation – a pris ses aises et mon maillot de bain, tout élastique qu’il est, menace de ne pas contenir longtemps l’objet du délit. Heureusement, je suis allongé sur le ventre, et les anfractuosités du sable suffisent amplement à contenir un hypothétique scandale. Dans un éclair de lucidité, je jette un coup d’œil vers la bouche d’incendie en string qui continue à s’agiter avec sa raquette, et l’effet est immédiat. Les appas fanés noient mes ardeurs plus sûrement qu’un jet d’eau glacé, et je reprends mon observation. Il fait chaud, mais un souffle d’air vient caresser les échines brûlantes qui rôtissent à feu vif. Je me tiens calfeutré à l’ombre dérisoire d’un chapeau de paille, seul sacrifice consenti au rite de la plage, la discrétion de l’objet l’emportant sur son efficacité.

J’ai depuis longtemps renoncé à colorer ma peau d’une sous-couche de chêne clair, qui me coûte généralement force coups de soleil pour un résultat médiocre et éphémère. Du coup, je me suis pris d’aversion pour toutes ces peaux qui, à longueur de journée, traquent le moindre rayon pour passer de l’albâtre au sapin naturel ou du chêne clair au chêne foncé. Le résultat tant convoité, qui impose à tous les acharnés une discipline de fer sous un soleil de plomb, laisse souvent à désirer. Il est surtout inversement proportionnel à l’âge, et la dépendance produit des dégâts chez les plus de quarante ans. Ces prestidigitatrices, qui s’entraînent chaque jour à gommer soigneusement toute trace de ride à l’aide d’une panoplie digne d’un artificier du 14 juillet, laissent leur nouveau maître d’un été souligner sans le moindre tact les pattes d’oie de leurs yeux, les crevasses de leur front, les cratères de leur cou. Elles rêvent sans doute que les ruines embellissent sous le soleil et redeviennent le nouveau pavillon-témoin que chaque mâle aspirerait à visiter.

À quelques centimètres de mes yeux, une puce des sables construit inlassablement un domaine en recomposition permanente. Et moi, que me reste-t-il à construire ? La messe n’est-elle pas dite ? Y a-t-il un avenir quand le passé prend tant de place ?

– On rentre ?

La voix de Brigitte me tire de mes méditations.

– Attendons encore un peu, il va y avoir du monde sur la route… dis-je pour gagner du temps que je n’aurai pas besoin de meubler.

Elle

Je pousse un soupir et replonge dans mon bouquin. Décidément, il ne s’arrange pas avec l’âge. Son nouveau personnage hésite entre l’ermite et le misanthrope, tout en conservant un cynisme qui ne sied ni à l’un ni à l’autre. Ma patience commence à s’user, à force de se frotter à son indifférence et à sa mauvaise foi. Il a pourtant réussi comme on dit, que veut-il de plus ? Devenir un écrivain célèbre ? Il a passé l’âge des découvertes, et à part trois ou quatre poèmes pas mal tournés et quelques feuillets épars qui n’ont jamais constitué un tout, rien ne laisse transpirer un talent en jachère… Un peu à l’image de sa vie, avec des morceaux réussis mais qui, de son point de vue, n’ont jamais constitué un aboutissement. J’ai dû faire partie d’un de ces morceaux qui ont eu leur heure de gloire, avant qu’il ne renonce à me relier à son projet global et que je ne devienne un électron libre à la recherche de son pôle d’attraction.

La mélopée lancinante des vagues est bientôt troublée par un halètement sauvage. Je tourne la tête et découvre un épagneul fauve qui creuse frénétiquement un trou à l’aide de ses pattes de devant, faisant voler le sable autour de lui, au grand dam de quelques rôtis rougeoyant sur leur serviette. Tout à coup, son corps disparaît dans la cuvette qu’il vient de creuser. Contrairement à ses voisins, il a choisi l’ombre, faute peut-être de crème solaire à sa disposition… à moins que le bronzage ne soit passé de mode chez la gent canine ! Seule sa tête émerge du sable, créant une étrange impression qui déclenche en moi un malaise inexplicable. L’espace de quelques secondes, la vision d’une plage plantée de chiens de toutes races me regardant avec gourmandise et avidité, de leur monde souterrain, se dessine dans mon esprit. Un frisson de terreur me parcourt et je me lève précipitamment.

– Bon, moi j’y vais ! dis-je tout haut pour que Bertrand entende.

Il pousse un soupir de condamné à perpétuité et se lève lourdement. Son tour de taille ne s’arrange pas avec l’âge, et les bourrelets commencent à devenir disgracieux. Il remet son bermuda loto, chausse ses mocassins en peau de chèvre, réajuste son sombrero ridicule et part vers la voiture d’un pas traînant. Je raccroche mon haut de maillot de bain, en me disant que mes seins sont encore beaux, m’entoure de mon paréo indigo, saisis mon sac de plage en osier et me jette maladroitement dans les traces du chef de cordée, en équilibre instable sur mes mules à talons.

La Mercedes, qui sommeille en plein soleil depuis des heures, est surchauffée. Bertrand chausse méthodiquement ses gants et caresse avec sensualité le volant en ronce de noyer. Pour un peu, j’en serais jalouse car lui sent au moins des mains attentives sur lui de temps en temps, même s’il reste désespérément passif !

Les notes hermétiques de la Quatrième Symphonie de Sibelius sortent des haut-parleurs Pionner 200 watts installés sur la plage arrière et se déversent en pluie dans l’habitacle. J’exècre cette musique. J’en ai eu ma dose de concerts à Pleyel, du temps où il fallait donner des signes d’appartenance à une intelligentsia snob et intransigeante. Depuis cette époque, je déteste tous les musiciens contemporains, même si Sibelius est loin d’être le pire. Après quelques minutes, la climatisation fait son effet et l’impression d’être hors du temps s’accentue. L’aisance a incontestablement ses avantages, même si cela ne suffit pas au bonheur… Nous regagnons l’hôtel en quelques minutes et retrouvons notre suite, climatisée comme il se doit.