« Elle avait grandi », Vacances   

Vacances

Lui

Vacances d’été, synonymes d’ordinaire, de sérénité, de plaisir, voire de bonheur. Cette année, ces mots-là ne seront pas de mise, ils laisseront la place à des antonymes : nostalgie, tristesse, mélancolie… car tu ne seras pas là. Vous partez tous les deux quelques jours en Dordogne, près de Sarlat, cette ville si attachante que nous avons découverte ensemble, il y a quelques années.

Je me souviens des ruelles ensoleillées au charme sépia, des portes cochères où l’ombre se terre pour fuir le soleil, des rues animées auxquelles jongleurs et musiciens confèrent en permanence un air de fête. En ce temps-là, tu jouais la pré-ado en jean taille basse, le nombril à l’air, une mèche rebelle tombant sur ton front, les yeux déjà pétillants de malice. Nous déambulions main dans la main, parcourant la ville à la recherche de scènes originales, tels une nièce et son « tonton ». Tonton par adoption que j’étais devenu à travers les années, car tes parents étaient de vieux amis qui avaient moins lanterner en chemin que moi pour faire des enfants, même si depuis je les avais largement rattrapés… On se tapait des méga-glaces arrosées de crème chantilly, et tu riais aux éclats quand je ressortais de ma coupe, le nez barbouillé de blanc, et que, d’un grand coup de manche, je balayais cette mousse onctueuse et l’étalais copieusement sur mon visage, comme une crème à raser. Je prenais un air penaud et déconfit et tu t’étouffais de rire en me montrant du doigt.

J’aime toujours te faire rire, même si je perds un peu la main ces derniers temps. Tu as gardé la ligne depuis cette époque et tu pourras sans crainte te gaver de foie gras, de confit de canard et de flanc aux pruneaux sans que ta silhouette n’en pâtisse le moins du monde.

Après cette courte pause, fini le farniente, il te faudra passer le reste des vacances à tenter de terminer enfin cette fameuse thèse qui n’en finit plus de finir, et ce sera mon tour d’être ailleurs, toujours loin de toi.

J’ai vécu votre départ avec douleur. Je t’ai quittée le midi, plein de bonnes résolutions. Je me suis installé dans une bulle, bien à l’abri, protégé par des parois de verre translucide de la dépendance qui m’attache à toi. Malheureusement, sans doute à ton initiative, vous êtes venus nous dire au revoir, et les parois de ma bulle se sont fissurées. L’air s’est échappé irrésistiblement et j’ai commencé à suffoquer. Je ne sais même pas si j’ai réussi à faire bonne figure, tellement le gaz carbonique m’asphyxiait les poumons, particulièrement quand tu l’as appelé mon ange comme tu le fais avec moi.

La seule fois où, prenant mon courage à deux mains, j’avais évoqué avec toi ce sujet, tu m’avais répondu que tout ça n’avait pas la moindre importance, sans que cette réponse suffise à me soulager. C’est comme si je t’appelais comme elle, comme si nous pouvions confondre dans un même mot des amours si différents. Je m’étais construit une image de vos relations à travers le peu que tu m’en disais, et j’imaginais – sans doute pour me protéger – une certaine distance, incompatible avec cet ange déplacé. Mes illusions se sont lézardées tel un crépi de façade bâclé et j’ai aperçu, sous la couche protectrice, des relents d’intimité nauséabonds qui suintent aux pores des murs. Et le doute a ressurgi. Non pas celui de ton amour, mais plutôt celui concernant votre vie.

N’est-ce pas pour me protéger que tu me dis que vous vous éloignez l’un de l’autre ? Que puis-je réellement savoir de cette proximité que vous partagez ? Quel ascendant exerce-t-il sur toi, de quel avis te préoccupes-tu en dernier lieu ? Ne suis-je pas dans l’illusion d’influencer le cours de ta vie alors qu’il n’en est rien, ou si peu ? Et puis, quelle importance ? Je suis bien obligé d’admettre l’inéluctable, mais je préférerais m’en faire une idée réelle plutôt que fantasmée.

Pour tenter de mettre un terme à ces questionnements incessants, j’essaye de te retrouver en réécoutant d’anciens messages, archivés dans ma boîte vocale. Celui que tu m’as laissé, il y deux mois, parlait de ce désir irrésistible d’un bébé à nous et m’a, l’espace de quelques jours, chamboulé. Mais je n’ai plus l’âge de faire des bébés. Je ne suis pas dans le show-business et je ne recherche pas les jeunettes pour jouer les grands-pères gâteux. Pour les enfants, j’ai déjà donné, et les miens me suffisent amplement. Je ne veux surtout pas recommencer la même vie, je te veux uniquement, en femme, en amante délurée, et sûrement pas en mère. Je veux un contrat d’exclusivité, ne rien avoir à partager avec des enfants qui nous pomperont tout notre amour pour nous le recracher au visage quand il leur deviendra trop pesant, nous laissant vides et asséchés, en manque d’eux et trop accro pour que la cure de désintoxication soit efficace.

Ce samedi, mes vacances succèdent aux tiennes et c’est mon tour de m'éloigner de toi. Impossible de simplement nous entrapercevoir puisque tu dois être en ce moment même sur la route du retour. Nous partons dans le Midi, comme beaucoup en ces temps de météo incertaine.

Après une route interminable où toutes les voitures de France s’étaient semble-t-il rassemblées pour l'élection du plus bel embouteillage de l’année, nous sommes enfin arrivés à destination aux portes de Ramatuelle.

Depuis, les jours s'étirent interminablement. Chaque coin de mer entrevu, chaque crique, chaque auberge me rapprochent inexorablement de toi. Aujourd’hui, nous nous sommes baignés sur une plage de sable blanc balayée par une brise légère. En bordure de mer, face au vent du large, trônait une grande bâtisse blanche aux volets bleus, fermés sur l’intimité des chambres, dans l’ombre préservée.

Je nous ai imaginés là, cherchant un souffle de fraîcheur dans la pénombre des persiennes et nous gorgeant les yeux de mer jusqu’à ce qu’elle dégouline de nos regards et nous emporte sur l’autre rive. Dans cette autre dimension; nous avions la vie devant nous et nous picorions de plage en plage, de forêt en forêt, au rythme de nos envies. Tu te baignais nue dans les cascades et les papillons s’arrêtaient de voler, les poissons de nager juste pour le plaisir de contempler ta beauté. Tu émergeais, souriante et fraîche, et tu venais te coller à moi qui rougeoyais au soleil comme un lézard des villes à la peau désespérément pâle. L’eau et le feu. Celui qui me saisissait à la vue de ce corps toujours désiré et qui m’entraînait à te faire l’amour sur la pierre tiède, avec comme seuls spectateurs les arbres centenaires, qui en avaient vu d’autres, et les sauterelles d’eau qui faisaient des bonds acrobatiques pour mieux nous admirer.

Les jours passent dans cette existence où ma tête vit en permanence en décalage avec mon corps. Les vacances se prolongent sans toi, ou plutôt avec toi en toile de fond, en filigrane, incrustée dans mes pensées comme un tatouage sur la peau. En attendant de passer un jour du monde virtuel au monde réel, avec toi, je m’attache à récupérer, après cette année de travail que j’ai trouvée plus harassante que d’ordinaire. Sans doute parce que l’importance de mes enjeux personnels m’a fait mesurer la vacuité de mes activités habituelles…

En bord de mer, les journées sont plutôt monotones et nous n’avons guère autre chose à faire que de sacrifier au rituel de la plage. J'avais constaté, au fil des années, que le cérémonial d'arrivée sur une plage variait en fonction des âges et des cultures.

Après avoir souffert le martyre, du temps où les enfants étaient encore petits, à force de rappels à l’ordre pour les projections de sable envoyées d’une sandalette agressive à la tête des gens ; après avoir péniblement supporter de trimbaler un bazar aussi imposant qu’hétéroclite par tous les temps ; nous avions, au fil des années, réduit notre équipement et notre présence à leur plus simple expression. Cela tenait certes d’un souci de discrétion atavique, mais également du plaisir malsain de nous venger de nos errances passées en disséquant à notre tout les autres que nous prenions pour cible, avec une constance de devoirs de vacances pour surdoués.

Nous nous coulons donc aujourd’hui discrètement vers nos mètres carrés de sable encore vierges de toute présence, le pied aussi léger que le souffle, ne déplaçant que quelques grains sur notre passage, telles des ombres venues d’un autre monde. Notre dénuement nous a conduits à renoncer à toute forme d’équipement, palmes, parasols, glacière et autres objets de culte prohibés. Même la crème solaire n’a pas obtenu sa rédemption, et nous nous enduisons préalablement de l’onction suprême dans la béatitude de notre limousine climatisée, loin des hordes de fanatiques huileux.

Une fois assis sur notre lopin de sable, nous ne pouvons survivre quelques heures dans ce milieu hostile qu’au prix d’une stricte économie de gestes. Nous ne respirons que du bout des lèvres en feignant la nonchalance cotonneuse ou l’ennui mondain tout en observant discrètement la faune environnante pour éviter d’être taxés de voyeurisme.

Nous accordons souvent une attention toute particulière à la famille des beaufs. Sans doute parce qu’à l’opposé de notre souci de nous fondre dans cette communauté artificielle sans qu’aucune de nos caractéristiques ne transparaisse, ils n’ont souvent de cesse que leur arrivée soit connue de Pampelune à Nice. Ils envahissent nos espaces vitaux plus sûrement que l’eau de mer la bouche d’un naufragé. Ils ont le don de repérer en un clin d’œil, l’emplacement libre : deux mètres carrés de sable innocent isolés au milieu d’un océan de corps qui s’essaie vainement à respirer, faisant fi des odeurs d’aisselles, de protections solaires d’indices inégaux ou de cochonnailles en sueur. Avec force cris de gorets, la famille tuyau de poil escalade les corps embaumés en projetant des tonnes de sables qui s’échappent en gerbe de leurs tongs géantes. La colonne s’arrête brutalement en plein milieu de son parcours pour souffler qui un trop-plein de bière, qui un relent de lait caillé, vapeurs de reproches jetées à la face des cadavres momifiés qui jonchent le sol comme autant d’obstacles à l’atteinte de leur destination. Le père, ou supposé tel, s’éponge alors le front, projetant çà et là des flaques de sueur qui se mélangent avidement et sans aucune pudeur aux embruns marins. Le ventre débordant hideusement projeté en avant comme une insulte à l’esthétisme, il ouvre la marche, suivi par une colonie de souffreteux malingres et sournois. Les aînés ricaneurs s’arrangent au passage pour écraser, qui une main nonchalamment posée à côté de sa serviette, qui un orteil dépassant ostensiblement de son rectangle de couleur, en s’excusant hypocritement comme on le leur a enseigné. Les plus jeunes courent pour ne pas perdre la trace en projetant des tombereaux de sable qui dégorgent des squelettes plastifiés qui chaussent leurs pieds. La matrone, rougeaude et luisante, véritable voiture-balai croulant sous les parasols, serviettes, gourdes, paniers et autres transistors, ferme la marche, se confondant en sourires obséquieux et hurlant de temps en temps après le dernier chiard de la portée qu’elle a eu la fierté d’engendrer. Quand ils atteignent enfin leur sanctuaire, ils s’avachissent lourdement sur le sable, qui renonce définitivement à protester. Ils entreprennent alors, pour marquer leur fief, de planter leur bannière multicolore avec force ahanements tout en apostrophant un voisin de circonstance, un peu moins lâche que la moyenne, qui tente de s’insurger contre cette prise de pouvoir dictatoriale. Bientôt, ce héros d’un instant, accablé par les quolibets de lutte des classes qui revendiquent, à défaut de fraternité, l’égalité et la liberté d’emmerder le monde, se recroqueville sur sa serviette en attendant que l’orage passe. Après de longues minutes d’agitation où transats, serviettes, parasols, glacière et autre transistor sont déployés frénétiquement, la famille tuyau de poil, radieuse et apaisée,  goûte un repos bien mérité.

À quelques mètres de nous, deux vieilles peaux, cuites et recuites de chaque côté par les différents soleils de toutes les plages du monde, exhibent leurs mamelles distendues, tels des appas d’une autre époque. L’une, casque orange sur la tête, fard violet dégoulinant sur le papier mâché des joues, pis dégoûtant sur la ceinture, s’escrime à enfiler un maillot de bain sec, en faisant semblant de cacher ce qui, de toute façon, ne peut que révulser les regards. Après maintes circonvolutions, elle émerge de sa serviette dans un string pailleté de la plus simple expression. Las, les plis et méandres sont si nombreux que le tissu capricieux s’est installé dans une cavité parallèle, laissant la plus profonde et la plus ombragée au grand air. La vieille doit sentir quelques courants d’air furtifs, et une sorte de nostalgie envahit durant quelques secondes son visage. Un reste de pudeur la conduit à tirer sur sa ficelle pour la remettre dans la bonne rainure, dans laquelle elle s’enfonce comme dans du beurre. Elle retrouve derechef tout son aplomb et déambule quelques minutes, sans doute pour qu’un hypothétique pervers puisse constater que les excroissances de devant et de derrière constituent un ensemble, sinon harmonieux, du moins homogène dans leur décadence. Quand le gant de toilette gauche, vermoulu, se secoue, la fesse mitée, tannée, cuite et recuite de tant de soleil, se crispe l’espace d’un instant, en souvenir du muscle qu’elle a été un jour, puis continue imperturbablement son dandinement ridicule. Le ventre bombé semble appeler désespérément un rut enfoui sous des années d’abstinence. Peut-être la main crochue aux ongles incarnats arrache-t-elle encore des gémissements factices de ce cloaque marécageux ? S’étant pavanée au-delà de toute décence, la bourgeoise s’avachit sur son drap de bain jaune canari afin de se faire copieusement tartiner la couenne par sa copine de cirque. Après un court entracte, l’acte deux reprend, et nos deux madones s’installent en bord d’eau pour jouer au jokari. Leur maladresse égale leur impudeur, et elles minaudent en expédiant la balle de caoutchouc sur les corps surchauffés qui essaient désespérément de les ignorer. J’ai dit « vieilles » un peu rapidement, elles n’ont même pas l’excuse de l’âge avancé, tout juste dépassent-elles la cinquantaine… Mais à force de s’être doré la couenne au micro-ondes, la carte du visage a craquelé, telle une terre sans eau, et la sécheresse a creusé des ravines sur ce qui a dû être des visages humains.

À quelques portées de regards de là, les seins émouvants d’une adolescente pubère s’essaient à la séduction, et pointent hardiment leurs aréoles roses et sucrées à travers le délicat tissu blanc d’un ersatz de maillot de bain. La dulcinée, alanguie sur sa couche molletonnée, laisse sa main, plus tout à fait innocente, errer aux abords de son fragile estuaire, dont on devine la touffeur moite et ombrée derrière l’étoffe symbolique. La sueur perle à ses tempes et à l’ourlet de ses lèvres et, les paupières closes, elle sommeille. Sont-ce les effets d’un soleil torride ou ceux d’un rêve érotique qui s’ébauche à son insu ? Une mouche taquine la tire soudain de sa torpeur et elle retire précipitamment sa main, qui s’enhardissait à l’échancrure de son triangle isocèle. Comme un homme surpris en pleine érection, elle se retourne prestement pour éteindre ce feu qui couve dans son ventre et offre à ma vue ses deux pommes d’amour juvéniles, au galbe irréprochable.

Si proches et si éloignés à la fois, l’avenir et le passé se côtoient sous mon regard panoramique de mouche aux aguets, le premier conquérant et assoiffé, le second décadent et asséché. La plage reste sans doute le dernier lieu démocratique en ce bas monde. La laideur la plus obscène y côtoie la beauté la plus pure, dans une promiscuité terrifiante ; et le snobisme et le populisme font assaut de mauvais goût.