« Elle avait grandi », Mon homme   

Mon homme

Elle

T’ai-je jamais dit à quel point tu me troubles et tu me transportes, à quel point je suis fière de toi ? Tellement que je voudrais montrer au monde entier que tu m’appartiens et que c’est moi que tu aimes. Mais jamais je ne t’aurai à moi. La place est déjà prise, et les racines plantées depuis tellement longtemps sont profondes. Que peuvent mes bras frêles face à cette bruyère tenace qui, à chaque morceau arraché, semble repousser comme du chiendent ?

Quand tu m’écris, tu me dis de si belles choses que j’en suis bouleversée. Je relis ton dernier poème, les larmes aux yeux :

Dis-moi pourquoi quand tu me regardes,
Mon sang en rougit
Et le mal d’amour plante ses échardes
Dans mon cœur soumis.
Dis-moi pourquoi quand tu es absente
Ma vie tourne en rond
À chaque seconde ton image me hante
Jusqu’à l’illusion.
Dis-moi pourquoi quand ton corps m’appelle
Le mien en frémit
Se tend et se love et mes doigts t’égrènent
Jusqu’à l’infini.
Dis-moi pourquoi quand ta lèvre me goûte
Et se fait velours
Je tremble et gémis et puis m’arc-boute
Et tombe en amour.
Dis-moi pourquoi ta salive m’abreuve
Telle une eau de vie
Et émerveillé que cette source m’émeuve
J’assèche son lit.
Dis-moi pourquoi quand ta bouche se soude
À mon sexe aimé
J’entrevois soudain au plaisir qui sourd
La félicité.
Dis-moi pourquoi ton regard s’embue
Quand soudain tu jouis
Que tes courbes pleines enfin dévêtues
Comblent mes envies
Dis-moi pourquoi j’aime tes détresses
À fleur de baisers
Ton cœur en émoi, ton corps qui proteste
D’être trop aimé.
Dis-moi pourquoi tes yeux sont si doux
Quand ils me feuillettent
Et brillent d’aveux, mèches d’amadou
Qui brûlent en cachette
Dis-moi pourquoi
Tu es entrée dans ma vie
Et tu es devenue ma vie.

Je sens, à travers tes mots, un tel désir, un tel amour que cela me bouleverse… J’ai besoin de toi comme de l’oxygène que je respire. Tu es mon rayon de soleil, le phare qui me montre le cap, ma boussole, ma canne. Sans toi je suis bancale, je perds mes repères, je ne sais plus le goût ni l’odeur des choses, je ne sais plus toucher, sauf à tâtons, et je me cogne sans cesse à la vie en m’égratignant toujours un peu plus profondément. Sans toi, je ne suis qu’un corps sans âme, un pantin de bois qui rêve d’une vraie vie. Tu es mon Geppetto et mon Jiminy Cricket réunis. Je sens que je ne te donne pas assez de preuves de cet amour sans mesure, et que cette maladresse entretient ce doute qui te ronge. Je sais que tu me reproches de ne pas te montrer suffisamment mes sentiments. C’est tellement difficile pour moi, et si peu naturel ! Si tu savais comme je force ma nature pour toi, même si cela reste encore très loin de ce que tu attends. Quelquefois je me dis que tu as besoin de preuves, qu’il faut que je te surprenne pour te montrer à quel point je suis folle de toi, comme l'autre jour à l'appartement. Malheureusement, les circonstances n'étaient guère propices à la complicité et je n'ai sans doute pas choisi le moment le plus opportun pour te donner ces preuves d’amour inconditionnel que tu attends comme un drogué sa dose.

Ne crois pas que ce soit aussi simple que tu l'imagines. Je ne suis pas spécialement délurée et sûrement pas autant que tu le voudrais, même si à tes côtés j'ai chaussé mes bottes de sept lieues pour rattraper le temps perdu. Ce n’est pas que je ne sache pas ce que tu veux, tu es d’une certaine manière comme tous les hommes, tellement prévisible… Mais il ne suffit pas toujours de savoir pour être capable de donner. Il faut accepter de renoncer à ce qu’on nous a inculqué depuis toujours : une femme ne doit pas faire d’avances, une femme ne doit pas être vulgaire, une femme ne doit pas dire qu’elle aime jouir. Il faut également prendre le risque, l’espace d’un instant, d’être une autre que celle que vous connaissez, de nous montrer sous un autre jour dont nous ne sommes jamais sûres, passée l’excitation du moment, qu’il ne vous troublera pas plus qu’il ne vous a comblé… Je vous entends déjà d’ici :

– Dis donc, elle aime ça, je me demande où elle a appris tout ça ? Pas avec moi en tout cas, tu parles d’un tempérament, je ne dois pas être le seul à en profiter…

Et allons-y pour un énième tour de gamberge, la petite musique est en route et ne s’arrêtera plus. Vous êtes tellement compliqués à vouloir que nous soyons tour à tour ange et démon, petite fille sage et femme fatale, mère et amante, soumise et rebelle, puritaine et débauchée. Je ne sais pas être tout cela à la fois, et j’improvise en permanence des rôles que je ne maîtrise pas. Parfois avec talent, quand je trouve le ton juste et que l’instant est bien choisi, parfois en bafouillant mon texte et en me prenant les pieds dans les fils de cette histoire que j’ai contribué à tisser.

Plus le temps passe et plus tu m’inquiètes. Je ne veux pas que tu sois triste ou déprimé par ma faute. Toi qui étais la joie de vivre, l’enthousiasme, l’optimisme même, je refuse de te voir te replier tel un escargot dans sa coquille pour ruminer des idées noires. J’ai peur que tu t’aigrisses comme un vin mal bouché que l’air attaquerait sournoisement, que tu renonces petit à petit à tous tes projets, faute d’énergie, faute d’envie d’un lendemain dans lequel nous ne serions pas ensemble.

Si c’est ça que tu deviens à mes côtés, je partirai pour te délivrer de moi.